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Le mot de passe et l’incendie

By heart au Théâtre de la Bastille,
par Nicolas Romeas
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L’écrivain russe Boris Pasternak, invité à une conférence officielle sur la littérature organisée par le gouvernement au moment des procès de Moscou, hésita à s’y rendre : il savait qu’il serait arrêté s’il parlait mais qu’il le serait aussi s’il n’y allait pas. Il y alla finalement, resta très longtemps silencieux, ses amis le pressaient de dire quelque chose… Finalement il ne prononça, le deuxième jour, qu’un seul et unique mot : « trente-deux ».

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Boris Pasternak © DR

À cet instant, on entendit une voix, une autre, un murmure d’abord, qui s’amplifie de l’un à l’autre, puis tous ensemble le public de la salle entière se mit à réciter en chœur, d’un même souffle, le trente-deuxième des sonnets de William Shakespeare que Pasternak avait magnifiquement traduits en Russe, comme on déclame un chant de courage, de résistance et de ferveur partagée.

Un mot de passe.




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En voici l’original :

If thou survive my well-contented day,
When that churl Death my bones with dust shall cover
And shalt by fortune once more re-survey

These poor rude lines of thy deceased lover,
Compare them with the bett’ring of the time,
And though they be outstripped by every pen,

Reserve them for my love, not for their rhyme,
Exceeded by the height of happier men.
O ! then vouchsafe me but this loving thought :

’Had my friend’s Muse grown with this growing age,
A dearer birth than this his love had brought,
To march in ranks of better equipage :

But since he died and poets better prove,
Theirs for their style I’ll read, his for his love’.

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Ossip Mandelstam © DR
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Nadejda Mandelstam © DR

Après la mort dans un camp, en 1938, du poète russe Ossip Mandelstam, sa veuve Nadejda invitait chaque jour dans sa cuisine dix personnes à qui elle demandait d’apprendre par cœur un poème de son mari dont les œuvres avaient été détruites.

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Alors, Tiago Rodrigues demande à dix spectateurs du Théâtre de la Bastille de monter sur la scène où des chaises les attendent : « je ne commencerai pas tant qu’il n’y en aura pas dix, mais n’ayez pas peur, ce sera simple, je déteste autant que vous le théâtre interactif ». Et d’apprendre avec lui et ensemble l’un des sonnets de Shakespeare.

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Et pour nous il choisit le sonnet trente.

Moi qui ai toujours détesté apprendre les textes « par cœur » pour l’école, j’ai été enrôlé ce soir par Tiago dans le « peloton sonnet 30 de Shakespeare ». Et dans cet instant nous sommes exactement une confrérie, sublime, éphémère, attentive.

Nous sommes en contact avec ce qui est précieux en chacun et dans le monde humain.

Tiago sait faire cela sans esbroufe : chez chacun la part la plus belle et vulnérable (Tiago le lisboète adore ce mot français) apparaît instantanément, quelque chose d’intime remonte à la surface. On se souvient alors de ce que c’est qu’être ensemble et se nourrir d’être ensemble, et s’élever ensemble dans le secret de la beauté.

Voici ce sonnet en version originale :

When to the sessions of sweet silent thought
I summon up remembrance of things past,
I sigh the lack of many a thing I sought,

And with old woes new wail my dear time’s waste :
Then can I drown an eye, unused to flow,
For precious friends hid in death’s dateless night,

And weep afresh love’s long since cancell’d woe,
And moan the expense of many a vanish’d sight :
Then can I grieve at grievances foregone,

And heavily from woe to woe tell o’er
The sad account of fore-bemoaned moan,
Which I new pay as if not paid before.

But if the while I think on thee, dear friend,
All losses are restored and sorrows end.

Et dans la traduction de Charles Garnier, proposée par Tiago :

Quand je fais comparoir les images passées
Au tribunal muet des songes recueillis,
Je soupire au défaut des défuntes pensées,
Pleurant de nouveaux pleurs les jours trop tôt cueillis.

Des larmes oublieux, mon œil alors se noie
Pour les amis celés dans la nuit de la mort,
Rouvre le deuil de l’amour morte et s’apitoie
Au réveil sépulcral des intimes remords.

Je souffre au dur retour des tortures souffertes,
Je compte d’un doigt las, de douleur en douleur,
Le total accablant des blessures rouvertes
Et j’acquitte à nouveau ma dette de malheur.

Mais alors si mon âme, Ami, vers toi se lève.
Tout mon or se retrouve et tout mon deuil s’achève.

William Shakespeare. Traduit par Charles Garnier

Ici Tiago Rodrigues ne fait pas du tout un spectacle. Je ne le connaissais pas avant, mais nous sommes invités chez lui, dans son intérieur le plus cher, son monde, dans sa tête. Il nous y convie sans détour pour nous faire partager sa maladie, pour nous contaminer, éveiller ce virus qui parfois sommeille en nous. Il nous parle de George Steiner et de l’amour de la littérature, de Joseph Brodski, des procès de Moscou, de sa grand-mère de 94 ans, qui, perdant peu à peu la vue, demande à son petit-fils qui lui prêtait des livres de les reprendre (ils sont sur le plateau, dans des cageots) et de lui en choisir un, un seul, qu’elle pourra apprendre par cœur, pour ensuite le relire intérieurement, une fois aveugle.

Tiago l’obsessionnel, le doux enragé, profondément atteint par le mal sans remède du passage de la connaissance, moine-soldat sage et allumé, adorateur fougueux de l’esprit partagé, nous réunit d’autorité autour de la flamme du poème, du livre (cet objet qui semble un peu déjà appartenir au passé), de notre humanité entière enclose dans le papier auquel il nous attache, hommes, femmes, enfants, jeunes et anciens, avec une corde imaginaire aux liens serrés dont on ne peut se défaire, à laquelle on ne peut échapper. Celle de la transmission. Trop tard, nous brûlons avec lui.

Il nous parle de Ray Bradbury, de son Farenheit 451, qui est une métaphore de ce que nous avons vécu, de ce que nous vivons aujourd’hui (est-ce que nous ne perdons pas au moins un mot par jour ?), de ce que nous vivrons, du film de Truffaut, de la vieille femme en feu, du pompier converti (que je suis censé « incarner » ce soir)… Et lorsque nous sortons du théâtre, la rue de la Roquette est envahie de pompiers et d’énormes tuyaux.

Coïncidence très réussie.

Il nous rappelle ce que veut dire apprendre un texte par cœur, au cas où les tortures de l’école nous auraient fait oublier ce que signifie réellement cette expression qui indique un mouvement qui ne doit rien avoir de mécanique.
Et je repense à notre ami Stéphane Hessel, lorsqu’il parlait de ces poèmes connus par cœur qui lui avaient permis de tenir dans son séjour au camp de Dora. Je pense aussi à Armand Gatti et aux deux rabbins qui faisaient faire du théâtre aux détenus du camp, dont il parle souvent. Vous savez, quand nous nommons l’art un « principe actif », c’est bien ça que nous évoquons.

« Ce à quoi je suis sensible, dit Tiago, ce qui m’intéresse ici, et dans le théâtre en général, c’est ce mélange du public et de l’intime. Le public devient intime et l’intime public. Parler politique, parler de la polis avec poésie, dans une intimité, c’est pour moi une autre façon de faire de la politique. »

Et l’importance de cet instant saute aux yeux de chacun.

Et l’on ne se demande plus à quoi sert le théâtre.
Il est tout à fait clair que c’est vital.

Et cela se voit et se ressent de plus en plus au Théâtre de la Bastille où l’on pourra (re)voir ou plutôt (re)vivre ce travail du 18 au 26 janvier prochain..

Nicolas Roméas

Cie Mundo Perfeito Tiago Rodrigues By Heart.

http://www.theatre-bastille.com/saison-13-14/les-spectacles/by-heart_4






Lire aussi :
Le Goût du faux et autres chansons
Tiago prend la Bastille ou « La République des possibles »
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