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« L’éternité n’est pas de trop » à la Vieille grille…

par Clémentine Balayer
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C’est au petit théâtre de la Vieille Grille, que l’actrice et réalisatrice Mady Mantelin jouait une lecture du livre de François Cheng L’Éternité n’est pas de trop, accompagnée par la contrebassiste Alix Merckx. À peine arrivée sur les lieux, l’aura de La Vieille Grille dont la scène a connu à leurs débuts Jacques Higelin, Areski, Coluche, Bernard Haller ou encore Brigitte Fontaine, me rappelle que l’essence du théâtre recèle une dimension initiatrice, ou même initiatique…

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‏On trouve à l’intérieur de ce beau café-théâtre une petite pièce qui rassemblera dans quelques minutes les spectateurs venus voir et entendre la parole de l’actrice derrière l’œuvre de l’auteur. Des petites banquettes de velours rouges, une dominante de noir ainsi qu’une odeur propre aux vieux théâtres, donnent à l’endroit un charme d’un autre temps. Il rappelle celui où Paris célébrait encore la poésie et le langage. Célébrer, c’est un peu le thème de ce spectacle.

‏L’histoire est intemporelle, elle parle à l’être et à ses convictions les plus profondes. L’amour, la spiritualité, le courage. Le récit se déroule en Chine, ainsi Dao-Sheng ne saurait être dénué de toutes ces qualités dont l’idéal renvoie à celui d’un sage. C’est dans le contexte de la fin de la dynastie Ming au XVIIème siècle, que François Cheng a choisi de faire vivre son personnage. Dao-Sheng décide de quitter le monastère taoïste dans lequel il vit pour retrouver Lan-Ying, la femme qu’il a toujours aimée. 

Dans une sélection harmonieuse des passages clés du récit de François Cheng, Mady aborde un nouveau concept, qu’elle nomme « texte en scène », à mi-chemin entre lecture et théâtre d’incarnation.

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L’actrice, dit-elle « doit jouer derrière le texte » s’en remettre aux mots, et au souffle de l’auteur, afin de le restituer au plus près de son authenticité. L’ultime travail est celui de l’oralité et du verbe, si précieux dans un monde où les mots, dépouillés de leurs racines, finissent par s’oublier. Le travail de Mady Mantelin est un parti-pris, celui de garder le livre en main, qui rappelle que le texte est le centre, et qui confère à l’actrice un rôle humble : transmettre l’œuvre.
 

‏Ainsi, sur cette petite scène qui regorge de mémoire de poésie et d’histoire, j’ai ressenti que le théâtre et l’art étaient célébrés. Par les mots, par ces couleurs symboliques, le rouge et le noir dont elle est vêtue, Mady Mantelin interprète le visage du théâtre, un visage si expressif, une voix atypique, forte et à la fois d’une douceur émouvante. Habillée d’une sobre tenue noire, l’actrice a choisi un foulard et un tour de cou en fourrure rouge, qui reflète l’aspect à la fois charnel et pur de la relation entre Dao-Sheng et Lan-Ying. Là est la justesse de cette lecture, Mady, à la fois sensuelle et maternelle, habite à chaque instant la teneur de ce texte. 

‏C’est aussi une célébration du geste et du regard. La parole est accompagnée de la musique de Alix Merckx qui, grâce à la chaleur de la contrebasse tantôt légère tantôt enveloppant l’atmosphère du petit théâtre, fait vivre l’univers des paysages chinois. C’est un dialogue permanent entre les deux femmes, dont la bienveillance se lit dans chaque regard qu’elles s’accordent. Le regard est d’autant plus perçant que Mady semble voir défiler sous ses yeux un paysage fleuri, où les saules pleureurs se lamentent mais les cerisiers donnent de l’espoir, le tout dans ces montagnes dans les nuages que gravit Dao-Sheng pour retrouver sa bien-aimée. 

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‏Le mouvement est celui de la main de l’actrice qui insinue le rythme du récit, c’est ainsi qu’elle se meut dans l’espace et occupe la scène. Ces moments, parfois silencieux, sont primordiaux et me tiennent suspendue au geste, emportée par la musique et le récit amoureux.

‏Il y a ce passage où Lan-Ying, souffrante, fait offrande de sa main à Dao-Sheng afin qu’il lui prenne le pouls. À cet instant le temps se suspend. Les deux mains se rencontrent comme deux branches s’enlacent. L’actrice laisse ses propres mains s’entrelacer comme si cette rencontre onirique l’habitait.

‏Et, dans un calme paradoxalement haletant, le geste nous transmet la force du récit. 

‏J’ai vécu cette pièce comme un héritage. Comme si Mady Mantelin avait entendu le récit des deux amants et qu’elle devait le transmettre à son tour par le théâtre. Nous sommes conviés à recevoir ce cadeau précieux dans un lieu qui se prête au jeu et rend cette histoire légendaire. Car L’Éternité n’est pas de trop est teintée d’une mélancolie liée au déclin de la dynastie Ming, fin d’un empire et d’une époque.

‏Le récit renvoie à une nostalgie ambiante, impression de ne pas appartenir au passé, d’être nu dans un monde qui évolue et laisse derrière lui les débris de civilisations qui s’effacent, comme souvent dans l’écriture chinoise. On sait les grandeurs de l’histoire riche et mystérieuse de ce pays, mais il y a cette sensation redondante d’une histoire abandonnée, dont les souvenirs se sont répartis dans les paysages, dans l’art et l’écriture. C’est cela que transmet François Cheng et qu’à son tour Mady Mantelin interprète avec justesse. 

Clémentine Balayer

Vu entendu et ressenti au Théâtre de La Vieille Grille le 16 mai 2017
https://www.vieillegrille.fr/tiki-index.php






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