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L’autre côté du mur

par Nicolas Romeas
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Je connais un gars, il a rien compris au théâtre, il croit que le théâtre c’est un art, de la musique, de la peinture, de la poésie, des âmes qui se frottent l’une l’autre. Ou bien un truc fait de tout ça qui prendrait vie dans le rythme des corps, de leurs corps, de nos corps, dans le souffle même de l’émotion au moment précis où ça se passe, avec nous, sans qu’on comprenne ce qui se passe, la poésie.

Pas celle des livres, non, tu sais, du verbe poeien, ceux qui fabriquent des bribes de monde où chacun peut habiter un instant, attrape-le si tu peux ou gardes-en le souvenir, juste un instant, bref, fugitif, ensemble dans ce radeau balloté sur l’immense océan de la vie furieuse.

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Au pied du mur sans porte © Hélène Bozzi

Un peu comme Jimi Hendricks se met à inventer une langue pour les idiots en faisant exploser les sons, en franchissant les siècles, pour faire jaillir ce qui ne peut se dire avec des mots, ou comme Lewis Carroll jouant aux cartes pour nous montrer le fonctionnement de son cerveau et le foisonnement de son âme. Un peu comme font ceux-là que l’on appelle artistes.

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Au pied du mur sans porte © Hélène Bozzi

Ceux qui bricolent avec le presque rien de l’indicible qui nous dit tout sans qu’on ait le temps d’y penser, tu vois. En un éclair. Sans qu’on ait le temps d’y penser. Des artisans d’imaginaire, des bricoleurs qui savent au moins une chose : la perfection doit être inachevée. De l’art, quoi.

C’est trop tard, c’est passé, c’est vécu, on ne peut rien en dire, on ne peut y penser, inutile d’essayer d’écrire là-dessus.




Lazare il a vécu des trucs, ça l’a marqué, toi aussi, moi aussi, c’est le même siècle ou à peu près, c’est la même vie. Et on se sent moins seul à les voir tisser sous nos yeux leur humble tapisserie de rêve, esquisser ce concert de rock inespéré où dans la tête du dormeur amnésique, le riff reprend enfin. Franz Kafka parvint à faire ça, laisser flotter tout autour les briques de sa vie, ses obsessions, comme les planètes de notre galaxie tournent et gravitent autour de nous, comme ça se passe dans les songes. Et le rêve de Kafka devient le mien. Lazare fait ça aussi. Il ne parle pas à celui que je suis aujourd’hui, il va à l’intérieur, il parle doucement à l’autre, chuchote deux trois mots en dedans, à celui qui est resté dedans et qu’on peut appeler enfant si l’on y tient.

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Claire-Monique Scherer et Lazare © DR

Le gars, il veut inventer sa propre langue, tu vois, il croit qu’il peut inventer sa langue, et du coup il le fait. Un peu comme Tadeusz Kantor en son temps, tu vois. Kantor, il n’a pas essayé de se ranger dans la haute lignée de la tradition du théâtre, cet art de la représentation arraché au peuple et savamment mis au point sous les monarchies au beau pays de France, qui n’a pas su se réinventer au fil du temps et qui oublie à quoi il sert.

Non, il est venu en peintre, avec des couleurs sur les doigts, des taches plein la blouse, en musicien avec ses chocs, ses traumatismes, il a ouvert la porte de son atelier et il nous a fait entrer dans sa tête obsessionnelle et dans son corps ultrasensible, dans ces bribes de vie qui ne racontent rien, qui font seulement sentir dedans comment ça se vit au-dedans, comment ça explose à l’intérieur et comment ça lâche pas, écho sans fin, l’enfance, même quand on devient grand, au filtre de l’intimité la plus intime, celle qui résonne dedans, démesurément, touche chacun en son centre et se répand dans l’être toute la vie.

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Alors voilà. Lazare, qui se croit tout permis, débarque en trombe dans ce monde là, celui du théâtre français, en envoyant valser vieilles habitudes et autres règles monarchiques. Et le théâtre devient un endroit familier où l’on se sent chez soi. Où l’on n’est plus dans l’entre-soi du milieu théâtral ou d’une « élite », mais où une communauté sensible se dessine. Où l’enfant joyeux qui persiste se sent chez lui, et reconnu.

Il prend tout, les gens, les sons, les images, défilements d’images et de sons, ça va trop vite, 25 battements seconde, ça s’agrandit avec la loupe de l’émotion, ça prend toute la place, ça grince et ça frémit comme un violon, la vibration ne s’éteint pas.

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Au pied du mur sans porte © Hélène Bozzi

Il croit qu’il peut se permettre de jouer avec les rythmes et les mots, avec les corps comme on joue avec les sons, avec les formes, les lumières, les voix, les larmes, les pieds, les mains, les yeux, les bouches, la façon dont ça nous touche, jusqu’à ce qu’on oublie tout ça, avec ce truc qu’on ne peut pas dire, pas seulement dire, qui se noue à l’interstice des corps, des rythmes, des sons, de la lumière et qui traîne dans la tête et le corps. Jusqu’à inventer un langage. La mémoire du corps en-dedans, tout flotte autour, les voix se déforment ; il prend des gens, comédiens ou pas, je ne sais pas, peut-être pas seulement, peut-être pas, je ne sais pas, j’en sais rien, une bande, il les prend et il les met dans sa tête, dans son corps, dans son passé, tu vois, à l’intérieur, ses égrégores émotionnels. Et eux, tu vois, ils sont là, là-dedans, il faut bien qu’ils se démerdent, avec leurs émotions à eux, avec leur amour entre eux, avec le bordel de la palette de Lazare et ses couleurs qui dégoulinent hors de la toile, dans l’atelier du peintre, avec ses notes qui se répandent partout, fusionnent avec les corps, et c’est la condition pour qu’elles aillent jusqu’à nous, à l’intérieur de nous. Jusqu’au silence le plus feutré, pour préserver l’ineffable secret de l’instant.

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Au pied du mur sans porte © Hélène Bozzi

À force de passer tout, qui flotte en suspens tout autour comme des étoiles filantes et des planètes, tous les temps depuis l’enfance qui déteint sur tout le reste, à sa centrifugeuse intime, il invente un théâtre invraisemblable dans lequel on ne peut pas s’ennuyer. Si, je t’assure. Moi, le théâtre je n’y vais plus très souvent, je ne sais pas, je n’aime pas trop ça, je trouve qu’il faudrait qu’il retourne à la vie et qu’il secoue la société, tu vois. Mais je me dis que si l’on fait encore ce qu’on appelle du théâtre aujourd’hui, dans cet automne crépusculaire d’une civilisation dont les fondations émettent des craquements sinistres et d’où jaillissent des cris assourdis, pour ne pas se contenter de témoigner mais s’efforcer de réveiller les sens en atteignant les couches profondes de l’épiderme, alors il faut le faire comme ça.

Nicolas Roméas






Au pied du mur sans porte au Théâtre des Abbesses à Paris jusqu’au 17 avril à 20h30. Texte & mise en scène Lazare, lumières Bruno Brinas, collaboration à la chorégraphie & assistante à la mise en scène Marion Faure, collaboration à la scénographie Marguerite Bordat, conseiller artistique Daniel Migairou.

Avec Anne Baudoux, Axel Bogousslavsky, Julien Lacroix, Mourad Musset, Yohann Pisiou, Claire-Monique Scherer & les musiciens, Guillaume Allardi, Benjamin Colin, Jean-François Pauvros, Frank Williams.

http://www.theatredelaville-paris.com/spectacle-aupieddumursansportelazare-927






1 commentaire(s)

Brigitte Hautefeuille 13 avril 2016

Spectacle vivant, spectacle qui vit. Spectacle, un plateau, des comédiens, du mouvement, des fragments de décors, de la lumière. Un texte. Le spectacle éphémère de la vie. Qui prend la vie comme raison d’être. Le vivant, avec ce qu’il contient de blessures, de tentatives d’adaptation, d’invention, d’adresse des corps, de pouvoir de la langue sur les hommes, des trouvailles de la langue par les esprits.

C’est l’histoire de Libellule et de son frère mort. Ils partagent leur vie avec un certain nombre de personnages. Ils se parlent entre eux, se parlent à eux-mêmes, ils agissent dans une langue à chaque tableau renouvelée.

Et quand les fautes de langage deviennent langue, c’est la joie du mot trouvé qui vous inonde. Lazare peut utiliser un langage d’enfant qui parle avec des fautes. Une langue d’étranger qui parle en faisant des fautes de français. Il écrit en faisant des fautes de français qui donnent une véracité dans la bouche de la mère « c’est un retard du scolaire » « le retard d’école », c’est l’école qui prend du retard sur les capacités de Libellule. Et non, l’inverse. C’est la société qui est malade, et pas nous. La sœur de Libellule, ce n’est pas elle qui est malade, c’est parce qu’elle a trop de cheveux.

Libellule, qui se laisse tout prendre surtout la parole, par son double, enfant mort-né désirant vivre, à la langue pure jusqu’à sonner lyrique.
Mais la langue des autres accroche sur les mots, accroche le lecteur spectateur, écorche les mots et nous fait jubiler. Dans le flux de la langue, se crée la phrase nouvelle celle qui va donner la nouvelle idée, s’invente une chorégraphie, des mouvements du corps arrêtés en pleine course et qui, dans un souffle, repartent sur une nouvelle trajectoire.

Les mots des chansons, des ritournelles qui bercent l’enfance, dont s’emparent les enfants, qui font leur joie, comblent leur excitation. Une ritournelle chasse l’autre. Un mot entraine une nouvelle ritournelle et sur la vague des mots surfent les corps. Les instruments se mettent à jouer.

Langue poétique enfin, qui fait entrevoir un monde différent, des collines, et philosophique dans cette adresse à Libellule « on t’ouvrira jamais, y a pas de porte » ou le double qui vient quelque part dans l’action contrecarrer, rassurer « t’es normal parce que tu es ». Ou encore philosophie concrète, essentielle : « la pluie tombe et quand elle tombe c’est de la pluie. »
"Au pied du mur sans porte" de Lazare se joue quelques jours en avril (entre deux giboulées) au Théâtre des Abbesses.

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