Tel Aviv Fever II : Faut-il boycotter la Batsheva ?

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Tel Aviv Fever II : Faut-il boycotter la Batsheva ?

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par Thomas Hahn
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La danse est politique. Parfois plus, parfois moins. Quand elle vient d’Israël, elle est au cœur de polémiques. À Montpellier Danse, les activistes appellent au boycott des compagnies israéliennes. Ont-ils raison ?

Du 28 au 30 juillet, la Batsheva, célèbre compagnie de danse israélienne dirigée par Ohad Naharin, a donné au festival Montpellier Danse trois représentations de Canine jaunâtre 3, création dirigée par la chorégraphe Marlene Monteiro Freitas, la nouvelle enfant terrible de la danse contemporaine. Celle-là ne jure que par de supposés affronts esthétiques : grimaces, écoulements, grossissements, vomissements... Le tout bien structuré et ordonné. Dans le microcosme parisien, cela fait consensus. Mais en Israël ? Ohad Naharin a invité pour la première fois une chorégraphe non israélienne à créer une grande pièce avec la Batsheva, et Freitas a pour la première fois travaillé avec cet ensemble. Et les danseurs ont saisi l’occasion pour s’immerger pour la première fois dans un microcosme esthétiquement contestataire, aux antipodes des chorégraphies de Naharin. D’où un énorme potentiel de malentendus, sur la forme et sur le fond.

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Canine jaunâtre 3 © Batsheva dance company


Danser derrière les barrières Vauban

Dans Canine Jaunâtre 3, Marlene Montero Freitas attaque les rituels où les règles et les normes esthétiques sont les fétiches d’une société construite sur l’ordre, la soumission et le divertissement : Les sports, les cérémonies officielles et la danse classique. Comble de l’ironie : A Montpellier, le spectacle se jouait sous haute protection policière. Pour entrer dans le périmètre « sécurisé » autour du Théâtre de l’Agora, il fallait non seulement présenter son billet, mais aussi une pièce d’identité ! Car les militants montpelliérains, excédés par les violences meurtrières israéliennes à la frontière avec Gaza, appellent au boycott des deux spectacles israéliens du festival, et plus largement à l’annulation de la Saison France-Israël qui prévoit 250 événements en France en 2018, dont les spectacles à Montpellier Danse. D’une part, la Batsheva, d’autre part le programme du Ballet du Capitole de Toulouse, qui interprète les créations de trois chorégraphes invités israéliens, les 2 et 3 juillet et dont on trouve ici la critique avisée de notre confrère Jean-Jacques Delfour

Annuler la Saison France-Israël ?

Alors, faut-il appeler à l’annulation de la Saison France-Israël ? Probablement, au même titre qu’il faut appeler Netanyahou, Trump, Orban, Erdogan, Poutin et même Macron à changer de cap, voire à démissionner. Bonne chance ! On sait bien que Macron n’annulera pas. Il s’agit donc d’une posture et pas d’un but réel. Et on imagine le tollé dans le camp israélien en cas d’annulation. Qui croit que Macron va s’y risquer ? Le scénario est aussi improbable qu’il serait désastreux. Une implication des artistes dans le conflit autour de la politique israélienne mènerait à l’impasse. Bien sûr, il ne faut pas non plus baisser les bras. Israël exporte des produits agricoles et technologiques que chacun est libre d’acheter ou délaisser. Les initiatives de boycott d’avocats et autres produits du pays ont toujours existé, sans rien changer à la violence vis-à-vis des Palestiniens. Les cultivateurs ou ingénieurs ne sont pas porteurs d’un message d’ouverture à l’intérieur d’un état d’Israël transformé en forteresse. Les artistes, oui. C’est une insulte vis-à-vis de Naharin que de l’ériger en représentant de la politique de Netanyahou. Boycotter et fragiliser économiquement les artistes israéliens, c’est faire le jeu du gouvernement israélien qui serait trop content de se débarrasser de ces voix critiques et très respectées. Ce n’est pas pour rien que le budget de la culture a été décimé. Pour mieux mettre au pas les artistes ?

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Canine jaunâtre 3 © Batsheva dance company


Des artistes français annulent déjà

Certains artistes français comme les chorégraphes Maguy Marin et Nacera Belaza ont annulé leurs représentations en Israël dans le cadre de cette saison croisée. Un libre choix, un sacrifice, hautement respectable. Quant aux artistes israéliens, il faudrait au contraire les soutenir dans leur tentative d’émettre un message d’ouverture à l’intérieur de la société israélienne. Un boycott artistique est une arme à double tranchant. En Europe, aucun pays n’échappe aujourd’hui à la menace facho-populiste. Qui garantit que Macron ne sera pas remplacé par un gouvernement raciste ? Est-ce que, en Europe et en Asie, les pays pas encore contaminés doivent alors boycotter Maguy Marin, Nacera Belaza et les autres pour protester contre l’expulsion massive de demandeurs d’asile, de Rroms etc.? La cause des réfugiés est-elle mieux servie quand Maguy Marin doit mettre la clé sous la porte ?

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Canine jaunâtre 3 © Batsheva dance company

Faut-il boycotter les artistes américains ?

On nous dit que les spectacles de compagnies de danse israéliennes servent à « redorer le blason du gouvernement » de Netanyahou. Comme si cela suffisait, comme si les spectateurs étaient dupes. On nous suggère qu’un boycott aurait des chances d’infléchir la politique meurtrière du gouvernement d’Israël, alors que seule la Maison Blanche de Donald Trump dispose d’un levier réel pour imposer quoi que ce soit à Netanyahou. Et pourtant, c’est aujourd’hui Netanyahou qui impose ses désirs à Trump. Dans la logique de l’appel au boycott, il faudrait donc commencer par bannir les artistes américains des scènes européennes pour peser sur la Maison Blanche. Le non-sens saute aux yeux de tous, immédiatement. Les artistes n’ont pas à subir les effets des frontières qui surgissent partout et qu’ils tentent de combattre. Il faut au contraire les soutenir dans leur combat pour l’ouverture d’esprit. Appeler à boycotter des artistes comme on boycotte des produits industriels, c’est aussi nier la spécificité de l’art face à l’industrie.

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Canine jaunâtre 3 © Batsheva dance company

Tous humains !

L’affaire ne s’arrêtera pas à Montpellier Danse. La Batsheva sera l’invitée d’honneur, en octobre 2018, à Chaillot, au Théâtre National de la Danse, où elle présentera quatre spectacles, et ce bien sûr dans le cadre de la Saison France-Israël. Le jour de la présentation de la saison par Didier Deschamps, directeur du théâtre, le malaise était palpable. Deux jours avant, des dizaines de Palestiniens avaient été tués par l’armée israélienne. Une situation insupportable et une contradiction flagrante avec la devise de la saison à Chaillot : « Tous humains ! » Alors, faut-il déprogrammer la Batsheva ? Le débat ressurgira, assurément. À la Batsheva, ils ont l’habitude. La compagnie et le théâtre feraient bien d’accompagner leurs représentations d’une déclaration ferme en faveur des droits des Palestiniens : Tous humains !

Thomas Hahn



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