Bienvenue aux insatiables !



Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


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Quitte à s’aimer

par Clémentine Balayer
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« Sur les traces des 3.000 », « parcours sonore », voilà des mots qui ont fait écho en nous, Mélanie et moi, jeunes rédactrices de L’Insatiable. Nous qui avons grandi en banlieue, loin d’un certain chic parisien, mais proche d’une petite bourgeoisie coupée de la réalité des quartiers isolés. Nous qui sommes habituées à trouver la culture là où l’argent rassemble, la mode, le « beau monde », les artistes. Nous qui avons grandi entre deux mondes. Nous avons aimé l’idée qu’on puisse rendre à ce quartier du 93 l’histoire qui l’a vu naître avec ses milliers d’enfants.

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Ces quartiers auxquels les médias n’accordent généralement que des critiques apeurées et caricaturales, retrouveraient alors leur origine. Chaque habitant à qui l’on a imposé l’assimilation retrouverait un bout de son vécu, de ses racines.

L’histoire des 3000, rebaptisée « La rose des vents », est celle d’une cité dont la construction en 1969 certifiait des logements vivables. Barres et tours cruciformes ne devaient excéder 13 étages. En 1973 l’année du choc pétrolier, l’usine Citroën s’installe dans la Zone industrielle de Paris nord, près d’Aulnay-sous-Bois. On donnait à des milliers d’habitants l’espoir que l’emploi coulerait à flot. Les 3000, c’était ces petits pavillons qui représentaient une certaine ascension sociale et se distinguaient de ces grands ensembles où la misère avait pris le pas. On promettait un « rêve capitaliste », un logement, un emploi, et la possibilité de consommer. Plus d’une dizaine de communautés différentes y cohabitaient.

Jusqu’ici tout allait bien.

Quarante ans plus tard, les bâtiments et la cohésion sociale sont détériorés. La fermeture de la PSA qui regroupait les usines de Citroën et Peugeot conduit une grande partie des habitants de la ville au chômage. Cet endroit, à l’origine « cité dortoir », entasse désormais la journée ces personnes désabusées par les grands profits économiques. Ce qui était au départ une chance est devenu une fatalité. Puis il y a eu l’apparition des grandes surfaces niant ces petits commerces installés dès les débuts qui faisaient alors vivre la diversité. Leur fermeture graduelle et la précarité grandissante ont achevé de relancer les rivalités et ont reconduit le déterminisme de la drogue et de la délinquance. Comment parler des 3000 aujourd’hui ? Pourquoi perpétuer cette histoire ?

Karim Yazi et Marc Amyot en relation avec le KYGEL Théâtre se sont donné le défi de recomposer le fil de l’histoire du quartier. Les richesses de l’immigration, mais les défis de la cohabitation, l’opportunité d’être dans un environnement urbain stratégique mais le défi du logement de masse, le capitalisme et sa perversité, le chômage et l’exclusion, mais aussi et surtout la solidarité. Ce parcours audio présente des mémoires multiples, celle des habitants, jeunes et anciens, d’urbanistes, scientifiques, architectes et historiens. Leur but était de montrer au public une réalité différente et de comprendre la généalogie des ces vies qui ont tracé un quartier entier et l’ont rendu mythique.

Il y a cette curiosité malsaine qui nous a tous poussés un jour à cliquer sur cet article « voitures brûlées », « jeunes d’Aulnay en détention », « 30 kilos de cocaïne découverts », « Affaire théo… ». Parce que la cité c’est un thème excitant ! Pourtant, plus elle est loin mieux l’on se porte, non ? Tous ces films sur les banlieues nous font rire et pleurer. On envie cette fraternité et cette simplicité qui soudent les gens des cités, mais on craint ce que les médias ratiocinent sur la criminalité.

Pourquoi ce rejet si fort de l’autre ? Pourquoi cette stigmatisation collée à la peau de ces jeunes ?

Nous qui avons toujours refusé de perpétuer ce clivage traditionnel, lorsque nous sommes arrivées sur place et que nous avons compris que le parcours sonore se ferait avec un casque audio au sein même du quartier, en groupe, nous avons ressenti une certaine honte.

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Photographie ©Thomas Poupeau

Nous allions arpenter ces grands ensemble, prêtes pour une immersion totale dans un quartier populaire, nous allions nous confronter à cette réalité, le tout surplombé d’un audio-guide ? Nous n’étions ni dans un musée, ni en simple balade, notre présence était celle de voyeurs venu s’immiscer dans une histoire qui ne nous appartenait pas et dont les préjugés nous rendaient illégitimes. Nous étions dans un groupe de Blancs, dont l’apparence présumait un certain capital financier et culturel, avec notre petit guide, et notre petite peur dissimulée. Qui étions-nous, nous deux, jeunes rédactrices, pour visiter cet endroit que la situation et la mise en scène transformait en zoo ?
Notre place en tant que femmes nous mettait mal à l’aise dans cet espace public largement masculin. Pourtant nous entendons au fil du parcours sonore qu’ici les femmes sont les plus fortes. Je pense alors à ce film, Bande de Filles de Céline Sciamma. Le seul moyen de se protéger quand on est une femme, est-il, ici, d’être plus violentes que les hommes ?

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Après une heure et demie de déambulations dans les moindres recoins de la cité des 3000, la gêne ne s’est pas dissipée. Nous réalisons simplement la supercherie des gouvernements qui ont coincé par intérêts des travailleurs mais avant tout des familles dans de tels endroits. On est ému d’entendre qu’il y a des résistants parmi eux, des gens qui placent encore la spiritualité, et plus généralement les valeurs humaines au centre de leur action. Des jeunes qui se battent et tentent d’aller à contre-courant de ce que l’avenir leur a réservé.

Il y a une trace indélébile, celle du temps. Elle se lit dans les fissures des bâtiments, dans le regard des gens. Le temps ici est suspendu. Presque comme dans un village, ce lieu apparait comme coupé du monde, obéissant à des lois plus humaines et plus fortes, mais soumises à l’exclusion de l’extérieur. Entre parkings, grands bâtiments, il y a pourtant un vide écrasant. Ces jeunes ont beau nous sourire, nous avons beau entendre leur témoignage, leur joie de vivre et leur solidarité, nous ne repartons pas apaisées. C’est une certaine colère de s’être imposées à eux en intrus, une déception de ne pas avoir échangé avec eux, une frustration de ne pas pouvoir les sortir de là, une lassitude de confirmer que la société isole.

Depuis, j’observe l’espace, dans ma petite ville du 92, et je pense à ces blocs que j’ai visités. J’aimerais que les gens sortent comme aux 3000, pour se saluer, se rencontrer, qu’il y ait cette même cohésion, cette humanité. C’est à croire que notre enlisement dans la société nous à enlevé cette hargne de vie qu’ont les gens dans cette situation.

Il y a dans ces quartiers une authenticité que l’on ne trouve plus ailleurs, comme si la machine furieuse du clonage occidental ne les avait pas atteints. Il semblerait qu’on y ait encore le droit, comme dans les villages français d’autrefois, de sortir sa chaise devant chez soi, de se saluer, de s’entraider, de se considérer.

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Mais comment ne pas être en colère ? Comment ne pas avoir de haine, lorsque tout est fait tout pour vous stigmatiser, nier vos richesses, vos origines, lorsqu’on vous demande de vous « assimiler » ? Ce qui revient à faire disparaitre ce qui en nous pourrait altérer le profil du consommateur occidental ? Cette colère n’est-elle pas entretenue ? N’est-elle pas politique ? Alors que depuis des décennies, les programmes politiques rivalisent à qui proposera le plus de mesures anti-délinquance, anti-immigration, anti-différence… Comment le Kärcher pourrait-il être une bonne idée pour résoudre ces problèmes ?

Je pense à ce rap de Hocus Pocus, sur une chanson de Cesária Évora « Quitte à t’aimer ». C’est l’histoire des fils de France que la France ne veut pas. Mais qui eux continuent de l’aimer.

Clémentine Balayer

Ce parcours sonore est réalisée par KYGEL Théâtre, en partenariat avec le Cap - Scènes de Musiques actuelles et l’Office de tourisme d’Aulnay-sous-Bois.

Sur les traces des 3000 Bande annonce vidéo :

Quitte à t’aimer - Hocus Pocus






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