Philippe Dauchez

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Philippe Dauchez

Dauchez au pays des djinés*
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par Édith Rappoport
Paru dans Cassandre/Horschamp 85
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­­­Dauchez au pays des djinés

Vous n’avez peut-être jamais entendu parler de Philippe Dauchez, qui a pourtant favorisé et soutenu les plus fortes aventures théâtrales d’Afrique sub-saharienne et permis l’émergence de talents reconnus jusqu’aux Bouffes du Nord et à la Comédie-Française ! Normal, ce grand homme modeste, qui depuis plus de trente ans met toute son énergie à soutenir les jeunes créateurs du Mali, ne se met jamais en avant.

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DR

Philippe Dauchez, nous l’avions rencontré en 1973. Il avait accueilli L’Avare & C° du théâtre de l’Unité au Théâtre de Chelles qu’il dirigeait avec une rare générosité. Nous l’avions retrouvé en 1989 à Bamako. Il enseignait alors à l’Institut national des arts depuis déjà plusieurs années. Dauchez a formé des générations d’acteurs talentueux et passionnés et il a lancé au Mali des initiatives novatrices en partant des traditions locales. Jean-Pierre Coudray, médecin à l’hôpital psychiatrique du Point G, qui surplombe Bamako, se retrouvait avec la charge de six cents patients et très peu de personnel et de moyens.


En Afrique, ce sont les familles qui viennent nourrir leurs malades dans la cour des hôpitaux, mais les fous ne bénéficient pas de cette coutume, ils sont rejetés. Coudray, inspiré par les expériences pionnières du docteur Henry Collomb à l’hôpital Fann de Dakar, est parti à la recherche d’un traitement original et collectif pour les malades abandonnés par leurs familles…

Il s’en est ouvert à Dauchez et ils ont eu l’idée d’organiser des séances hebdomadaires de kotéba, un rituel de village local très proche de la commedia dell’arte. Malades, soignants, familles et visiteurs viennent y jouer les questions qui les agitent après avoir dansé ensemble dans le cercle. Ces séances se poursuivent encore aujourd’hui, chaque mercredi matin, avec des résultats concrets. À l’hôpital du Point G, une case à palabres a été construite pour que les personnes puissent échanger de façon ouverte autour des problèmes des uns et des autres. Philippe Dauchez a également mis en place le théâtre utile, des petites pièces improvisées sur le sida, la poliomyélite, l’eau et autres thèmes concrets, présentées sous le baobab par de petites troupes itinérantes dans les quartiers et les villages. Les communautés villageoises rassemblées, mamans, enfants, jeunes gens, tous y sont secoués d’un rire salutaire qui chasse les angoisses et répare la cohésion du groupe. Le théâtre utile est repris aujourd’hui par des petites équipes au Mali, « sans le fumier nécessaire pour que les racines poussent ».

Après une jeunesse versaillaise, Philippe Dauchez est « tombé en amour » avec l’Afrique, au terme d’un service militaire en Algérie où il s’est initié au théâtre auprès de Geneviève Baïlac et d’Henri Cordreaux au Centre d’art dramatique d’Alger, et à la direction de la MJC de Tlemcen qu’on lui avait demandé de créer en 1957.

« Pendant trois ans, nous avons monté toutes sortes de pièces avec des chrétiens, des juifs, des musulmans, dont Partage de midi de Claudel. Albert Camus était venu voir ce spectacle et m’a demandé de le rejoindre à Paris. J’ai alors reçu une lettre qui m’intimait l’ordre de rentrer en France. Nous nous sommes enfuis avec ma femme, et ma mère m’a présenté à un général de Versailles qui m’a placé dans un service administratif où j’ai pu terminer mon service militaire en observant que les déserteurs ne fuyaient pas par conviction ! J’ai retrouvé ensuite Albert Camus à Angers. Débordé, n’ayant plus le temps d’écrire ni de vivre, il m’attendait. Je l’ai assisté pendant quatre ans. Il écrivait, faisait des adaptations et moi, les mises en scène. En 1959, il m’a annoncé qu’avec son prix Nobel il allait acheter le théâtre de l’Athénée. Après sa mort dans un accident, le lendemain, le théâtre était devenu pour moi insupportable. J’ai passé deux ans à faire du cinéma scientifique et Jean Dasté m’a appelé. Je suis devenu son assistant pour la création de la Comédie de Saint-Étienne, premier théâtre décentralisé. J’ai pris ensuite la direction de la Maison de la culture de Firminy, un théâtre qui mettait en valeur les différentes cultures, puis celle de Chelles et, en 1977, on m’a proposé de partir au Cameroun pour y créer un théâtre national dont j’ai été le premier directeur.

« Un jour, la metteuse en scène Were Were Liking m’a emmené à une cérémonie de village et ça m’a passionné. Le grand-prêtre m’a permis d’assister à d’autres rituels. C’étaient des expériences extraordinaires. Les spectateurs y retrouvaient leurs racines, moi j’y ai retrouvé l’esprit des mystères du Moyen Âge. Depuis trente-deux ans, je mène un travail de formation. Après trois ans passés au Cameroun, je suis arrivé au Mali et, aujourd’hui, je retrouve, en France notamment, beaucoup d’acteurs qui ont su exploiter leurs compétences, comme Bakary Sangaré, venu de son village du Mali qui est aujourd’hui sociétaire à la Comédie-Française ou Adama Bagayoko qui va partir au Canada avec Patrick Le Mauff pour jouer Vérité de soldat avec la compagnie BlonBa de Jean-Louis Sagot Duvauroux.

« Aujourd’hui, partout dans le monde, on fabrique des robots, moi je dis qu’il est inutile d’imposer des textes appris par cœur si l’on ne prend pas en compte des qualités personnelles de chacun. J’ai toujours essayé de mettre les acteurs en valeur en les plaçant dans un climat favorable à leur épanouissement. Si tu sais regar-der les gens sans chercher à les impressionner, tu perçois leurs défauts et leurs qualités, leur force, qui vient de leur présence. « Au Mali, la tradition orale est extrêmement forte, cela ne sert à rien de la dénaturer, chacun doit arriver à sa propre émergence et parvenir à trouver l’équilibre mental qui lui convient. L’important, ce ne sont pas les gens surdoués, mais ceux qui sont capables de mettre leur propre sensibilité au service du public. Chacun doit trouver le tremplin qui lui permette d’agir. » Philippe Dauchez est actuellement à Paris. Le démon de l’écriture s’est emparé de lui. Il prépare Je ne veux plus voler sans elles !

* Les djinés, djinns dans le monde arabe, sont les esprits, les « génies » qui habitent les êtres dans les envoûtements et lors des cérémonies rituelles.
• Pierre Chambert, Dauchez l’Africain, Paris, Éditions Charles Léopold Mayer, 2006.
• Nicolas Roméas, Un Rêve d’Afrique, Cassandre/Horschamp, 2009.


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