Jérôme Thomas, ou l’art d’explorer la jongle

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Jérôme Thomas, ou l’art d’explorer la jongle

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par claire olivier
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« La vie consiste à jongler sur une corde raide ».
René Dubos, agronome, biologiste, scientifique (1901 - 1982)

Avertissement au lecteur. Tu ne trouveras dans ce texte ni discours hagiographique ou autre cirage de pompes, ni discours analytique abscons, critique comparative de son art, ou liste d’étapes existentielles chronologiques. Je ne dispose pas non plus d’un kit pour tout comprendre du mystère Jérôme Thomas.

Photo © Christophe Raynaud de Lage

En revanche, peut-être t’imprégneras-tu de la singularité de ce processus créatif. De l’étendue des champs d’exploration qu’il a foulés pour un cirque nouveau, en saisissant au bond quelques balles qui jalonnent son parcours.

Un drôle de zig

Jérôme Thomas n’est ni autodidacte ni disciple émérite de ses pères. En constante évolution. Jamais au sommet de son art. Ça n’existe pas. Jérôme Thomas est une plante bio indicatrice.

Chaque création est l’éclosion d’un questionnement sur la place de son art et des arts dans la société. Tout terrain, tout climat, il roule sa bosse à travers le vaste monde. Il sait labourer son propre imaginaire. Parvient à l’enrichir du savoir-faire des autres. Il œuvre, sue, creuse pour nourrir sa pratique. Les couches d’engrais non toxiques se juxtaposent dans son jardin : danse, musique, cirque, poésie, philosophie. En naissent des gestes artistiques hybrides coconstruits.

Rock © Christophe Raynaud de Lage

Aucune révélation divine. Pas de science infuse ni de recette miracle. Il n’a de cesse de questionner sa pratique et de se frotter aux autres disciplines. Ce qui a déjà été dit de lui - j’ai bien cherché - c’est un virtuose de la jongle, un esthète, une tête de lard, un perfectionniste-obsessionnel, un maître à penser, un artiste dépassé, un créateur hors système, un circassien inclassable, un technicien expert... Allons au-delà des clichés. Jérôme Thomas est un expérimentateur - défricheur. Il a ouvert des voies. Je te fais une honnête proposition : si on comprenait la jongle comme un art de vivre à part entière ?

Jongler comme on respire  

Photo © Christophe Raynaud de Lage

Transcender les aléas, s’adapter aux impondérables, profiter du hasard. Ainsi avance un jongleur dans l’existence. La vie est faite de tâches, d’éclaboussures, d’orages, de tempêtes et d’éclaircies, de moments de grâce. Jérôme Thomas les exploite et les transcende. Jongler c’est s’adapter à plusieurs objets. Accepter qu’ils ne se laissent pas soumettre à notre volonté. Entendre que nous ne sommes pas omnipotents. Dire « oui, nous sommes vulnérables ». Savoir que nos ressources sont limitées mais notre imaginaire incommensurable. Jongler est un conflit, une lutte contre l’apesanteur. Il faut être tenace, pugnace et patient. La forme de l’espace est notre cadre. On doit s’acclimater. Quand l’objet tombe, il faut s’abaisser jusqu’à lui pour le ramasser. La piste et la scène ne sont pas uniquement des lieux de représentation, ce sont des lieux de pensée, de partage, de rencontres. Il s’y passe des choses entre les êtres. Mystérieuses.
Tu comprendras que l’hyper maîtrise n’est pas de mise. Comme dans la vie. Le jonglage minimaliste poétique que défend Jérôme est un choix de vie opposé à l’activisme à tous crins.

Un poète dans la jongle 

Photo © Christophe Raynaud de Lage

Pour lui, jongler n’est pas un numéro parmi d’autres, c’est un moyen d’expression unique pour écrire une nouvelle forme de narration. Il s’éloigne de la facilité de l’excellence. Épater un public ne suffit pas. Il jongle sa vie. Non, cela ne signifie pas qu’il jongle toute la sainte journée. Les entraînements intensifs il connaît bien, mais il cherche autre chose. Un supplément d’âme. Pas de démonstration. Le jongleur poète montre ce qu’il ne fait pas. Ce qui est impalpable. Il joue avec les codes : le risque, la fragilité, la virtuosité.

C’est le propre du poète de laisser en suspens la rationalité du lecteur pour favoriser son ressenti. Lorsque tu vois un spectacle de Jérôme Thomas, tu sais que ton esprit de spectateur est hautement sollicité. Tu ne pourras pas tout expliquer. Aucun intérêt. Tu n’es pas un spectateur/consommateur passif, tu es un être pensant. À toi de jouer, aussi, de jongler dans ta tête avec tes propres idées. À toi d’appréhender « sa » vision poétique du monde avec « tes » tripes.

La démarche te semble élitiste, snob ? Non ! la preuve par l’exemple. Les textes - dont il est l’auteur - pour I solo par exemple, portent sur des sujets concrets : art, jonglage et existence. Il s’interroge toujours. Qu’est-ce qui le fait jongler ? De drôles de réflexions qui se retrouvent dans ses créations. Connivence scène-salle totalement assumée.

Photo © Christophe Raynaud de Lage

Créer, c’est tout un cirque

Ses créations construites autour du répertoire du cirque sont des œuvres complexes, enrichies par des registres issus de toutes les formes de spectacle vivant : danse, théâtre, musique et et arts contemporains, qu’il peuple de symboles et de langages entremêlés. Danse et jongle sont incompatibles. Le mouvement dansé n’est pas entravé par l’objet. Pourtant Jérôme réussit à réunir ces deux modes d’expression.

Regarde comme il avance. Il marche comme il danse. Il jongle comme il danse. Il jongle en dansant ? Les chorégraphes Anne Theresa de Keersmaeker, Carolin Carlson, William Forsythe et Merce Cunningham l’ont inspiré par leur capacité à improviser et à expérimenter l’espace.

Écoute ses accompagnements sonores. Il jongle comme on joue d’un instrument. La musique minimaliste, répétitive, le jazz, sont des sources d’inspiration intarissables. Steve Reich et Terry Riley par exemple. Rythme, pulsation, improvisation, saturation, répétition sont indissociables de son processus créatif. Il part du trop pour aller vers l’épure. Parfois il fait le chemin à l’envers.

La musique est un nouveau sol à fertiliser, il est le créateur sonore du dernier spectacle qu’il a mis en scène Dansons sur le malheur.

Photo © Julien Piffaut

Le jonglage cubique

Terrarium thomassien. Méthode très élaborée et codifiée de jonglage créee par l’artiste et ses comparses. Ce n’est pas une grammaire. C’est un outil qui place le corps du jongleur dans un espace cubique déterminé dans lequel il peut expérimenter ses mouvements pour créer.

Il existe un lexique précis de 8 positions fondamentales du jongleur.
C’est compliqué à visualiser. Tu peux trouver des croquis dans cet ouvrage : https://cnac.fr/media/documents/publi_quel_cirque_jerome_thomas.pdf

Ne te méprends pas. Ce n’est pas une technique d’enfermement du corps. Au contraire. Le jonglage cubique développe une troisième dimension. Une libération de la créativité. Une méthode qui réconcilie rigueur, technique, perfectionnisme, précision et spontanéité, jaillissement, adaptabilité, créativité.

Photo © Christophe Raynaud de Lage

Transmission et création, comme deux plantes grimpantes et vivaces

Jérôme Thomas n’a aucun projet de clonage. Il rejette l’idée d’une forêt de bons petits sapins thomassiens. Il transmet sa méthode lors de stages pour que chacun puisse trouver sa singularité et sa propre liberté d’expression. Il participe à l’éclosion de nouvelles pousses. La pensée qui sous-tend ces actions « pédagogiques » est éthique : Faire en sorte que les jeunes circassiens connaissent l’héritage de leurs pères et s’en affranchissent avec leur pairs.

La compagnie ARMO continue de proposer des formations dans le monde entier pour professionnels et amateurs.

Chapiteau du cirque Lili © Christophe Raynaud de Lage
Photo © Christophe Raynaud de Lage

Constant renouvellement 

Il faut regarder des extraits vidéos des différentes créations de J. T sur le site de la compagnie pour se faire une idée. Se renouveler c’est considérer vraiment son art, le valoriser.

Sans s’embourber il défend le jonglage comme un mode d’expression à part entière qui peut s’enrichir, se mâtiner grâce aux autres arts. Par conséquent si tu tombes sur ses critiques sur la transversalité des arts tu pourrais être perdu.
Pas de contradiction, des nuances.

Les dites critiques portaient sur l’aspect fourre-tout d’un spectacle vivant dans le vent. « Transversalité des arts » , argument trop revendiqué à son goût pour satisfaire des cahiers des charges. À force de ne se définir ni comme circassien, danseur, acteur, ni mime ou musicien, l’artiste se perd.

Photo © Christophe Raynaud de Lage

S’il a longtemps mêlé danse, musique théâtre dans différents spectacles jusqu’à « un spectacle total » avec Hip 127, La Constellation des cigognes en collaboration avec Martin Palisse et Rolland Auzet, c’était pour mettre en forme sa théorie.

Transversalité ne veut pas dire « jardin de curé », plutôt permaculture. Une forme artistique en nourrit une autre toute proche dans le souci du respect de son développement. Le jonglage caresse le mime qui butine le jazz qui pollinise la danse, qui féconde le jeu d’acteur. Chaque création trouble par son étrangeté. Nouveaux objets, nouveaux supports sonores, nouvelle accointance, nouvelle occupation de l’espace.

Tout objet a un haut potentiel de jonglage. De la boule de pétanque au sac en plastique il y a des années de germination. Son imaginaire vibrionnant et émancipateur traduit la multiplicité d’une identité. L’artiste n’est pas un seul « je ». Il est un nous. Protéiforme comme ses créations.

Le credo de Jérôme le jardinier : amender et arroser les esprits plutôt que bouturer et bêcher les idées.

Engagement humaniste et écologique  

Deux hommes © Christophe Raynaud de Lage

Les questions sociétales et environnementales habitent cet univers. Il jongle avec 3 balles : art, nature, politique.
Il passe d’un univers à l’autre sans négliger aucun, pour déplier chacun d’eux et proposer une autre vision du monde. Tu demanderas : « concrètement en quoi consiste son rôle d’ artiste-acteur du changement ? ». Jérôme réfute la position du jongleur qui représente son époque. Il n’est pas à sa place. Il ne lutte pas contre l’époque, il est l’époque.
Il doit être le pionnier d’une nouvelle ère.
C’est difficile à suivre ? J’explique.
L’économie du spectacle et ses dérives correspondent à une société hyper capitaliste. Productivisme de l’art : créations à gogo pour accéder aux subventions, représentations pour rentabiliser et ça repart. La machine a tourné à plein régime. Les artistes doivent calmer leur ardeur à produire pour mieux respecter notre terre, exsangue d’une « culture » intensive acharnée. Ils doivent respecter leurs corps pour durer. Fragiles et très sollicités il pourraient se faner. Leurs esprits en surchauffe pourraient s’étioler. La terre n’est pas un open bar. Le circassien pas un surhomme.

Il ne s’agit pas de dénoncer en criant hirsute sur une scène, de s’opposer toutes griffes dehors aux normes établies, de mettre en relief les excès du monde et leurs ravages avec des images chocs.
Il s’agit de créer un nouveau récit pour un nouveau monde.
Je perçois ta perplexité : « Comment faire ? ». L’artiste doit s’évertuer à modifier totalement la chaîne de création de spectacle pour un mode plus respectueux de la nature. De l’utilisation des matériaux, en passant par la logistique, jusqu’aux déplacements.

Je n’extrapole pas, Jérôme Thomas le pense et l’exprime dans une tribune : https://sceneweb.fr/les-cirques-fixes-du-nouveau-monde-par-jerome-thomas/
L’écologie est un outil de réunification et d’attention à l’autre.
Elle permet d’inventer et de fabriquer ensemble une autre réalité, de donner naissance à des communautés riches de leurs différences, de partager une problématique commune, et l’art de la résilience.
Ne penses-tu pas, cher lecteur, que jongler avec un sac en plastique n’est pas anodin ? Et le projet avec l’hôpital psychiatrique de La Chartreuse de Dijon n’est-il pas une mise en application d’un engagement social ? Jérôme Thomas incarne la métaphore du jonglage comme façon d’être au monde : ouverture d’esprit et créativité. Aptitudes requises pour avancer sans s’asphyxier dans la folie du monde.

« Le cirque c’est un rond de paradis dans un monde dur et dément. »
Annie Fratellini.

Claire Olivier (ce texte est le fruit d’une collaboration avec la compagnie ARMO).

Si tu veux en savoir plus tu peux regarder là :

http://gentlemanjongleur.com/jonglerieetjonglages/jongleriecontemporaine.html

Quelques lianes pour suspendre ta réflexion :

https://dansercanalhistorique.fr/?q=content/hip-127-de-jerome-thomas-martin-palisse

http://www.jerome-thomas.fr/fram_liens.htm

https://fresques.ina.fr/en-scenes/fiche-media/Scenes00558/jerome-thomas-le-cirque-lili.html

https://video-streaming.orange.fr/actu-politique/arts-du-spectacle-presentation-du-jongleur-jerome-thomas-CNT000001eaVB6.html

https://www.dailymotion.com/video/x34xe8

https://www.youtube.com/watch?v=-EGk8_s1N60

https://www.cirk75gmkg.com/2019/02/jerome-thomas-profession-jongleur.html

https://www.youtube.com/watch?v=0pRbU6jKC_Q



jonglage Musique Cirque Danse
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