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En Corée du Sud, les artistes face au « Choi-gate » (seconde partie)

par Thomas Hahn
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Les artistes coréens montent au créneau contre Park Geun-hye, la présidente à scandales. L’existence d’une liste noire, longtemps niée et finalement avérée, s’ajoute aux autres raisons de la colère. Le pays découvre avec effarement que la liberté d‘expression n’était qu’un leurre. Tout a commencé par le cinéma. Et maintenant, que faire ?

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Photographie DR


Ils ont chanté sur des scènes géantes pendant les manifestations devant des centaines de milliers de gens, en plein air, en plein hiver. Et mille musiciens, entre autres, ont collectivement dénoncé la présidente dans une lettre ouverte. Voilà qui indique que le vent tourne, même chez ceux qui dépendent directement de la manne institutionnelle. Aujourd’hui il est de bon ton de l’ouvrir. Avant, les artistes ressentaient que des positions trop critiques vis-à-vis du gouvernement pouvaient leur fermer des portes. Mais tout était dans le non-dit.

Blacklist d’artistes

Aujourd’hui, leur soupçon s’est confirmé : Il existait bel et bien une liste noire tenue par le gouvernement. On sait aujourd’hui qu’elle contenait plus de neuf mille noms d’artistes, dont six mille cinq cents recensés pour avoir soutenu le candidat de l’opposition aux élections présidentielles de 2012. Mais un chiffre autour de vingt-mille circule également, et d’autres délits d’opinion ne sont pas en reste. Aussi, le metteur en scène Park Geun-hyung s’est trouvé blacklisté pour avoir monté une pièce critiquant le père de la présidente. Les célèbres cinéastes Park Chan-wook et Kim Jee-woon y figurent également.

Les artistes doivent par ailleurs l’existence de la liste noire à la réalisation d’un long-métrage critiquant l’un des gouvernements historiques du pays. Et chaque jour apporta son lot de nouveaux noms à la liste noire. En 2014, le peintre Hong Sung-dam osa représenter Mme Park en épouvantail manipulé. Sans doute ne pensa-t-il pas être si proche des réalités. Sans doute ne pensa-t-il pas recevoir des menaces de mort et être harcelé par les supporters de la présidente. Mais il ne fut pas seul.

Soupçons sur la danse

Avant tout, un artiste pouvait perdre ses subventions et voir des diffuseurs retirer leurs engagements du jour au lendemain. Pour les partenaires étrangers, il était difficile de coopérer avec des institutions coréennes qui prenaient des décisions illogiques restant sans explication. Aujourd’hui, tout s’explique. Par exemple, pourquoi le Festival International de Film de Busan s’est vu retirer la moitié de ses subventions. Il avait projeté un documentaire sur le naufrage du Sewol.

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Photographie @ Thomas Hahn

Suite aux diverses révélations, des doutes sont apparus sur certaines nominations à des postes importants par le ministère de la culture coréen. Tout est désormais suspect, même la nomination d’Ahn Sung-soo comme nouveau directeur artistique de la Korea National Contemporary Dance Company, alors que l’intéressé est un chorégraphe reconnu et professeur d’université depuis des décennies et donc la personne la plus qualifiée à ce poste. Mais depuis le naufrage du Sewol, le pays cherche par tous les moyens à se purifier. Par ailleurs, le scandale du « Choigate » éclate juste après que le pays s’est doté d’une loi anti-corruption extrêmement détaillée allant jusqu’à interdire aux théâtres d’offrir aux critiques des places valant plus de 50€. Est-ce grave ? Oui, vu le prix des places dans les grandes maisons du pays...

Le film français sur l’île de Jeju

Mais l’objet du présent article n’est pas le danger des régimes présidentiels à travers le monde, de Trump à l’Autriche en passant par Erdogan et bien sûr, la France. Il s’agit plutôt de faire escale sur l’île de Jeju, destination du ferry naufragé en 2015. Et c’est dans la ville de Jeju, capitale de l’île, que Ko Young-lim, après des études universitaires à Strasbourg, a créé le Festival du Film Français dont elle a organisé la septième édition dans le cadre de l’Année France-Corée qui vient de s’achever. Elle rêve de faire venir Marion Cotillard, mais elle n’en a pas les moyens financiers. Et elle regrette fort que la belle salle de cinéma d’art doive cesser d’exister au printemps. La ville y est locataire et renonce à renouveler son bail. Ce qui fait qu’à l’avenir ce festival culturel doit se réfugier au dernier étage d’un multiplexe commercial où chaque étage abrite un petit parc d’attraction pour les enfants de l’île. C’est une petite trahison locale vis-à-vis d’une femme engagée qui offre à la capitale de cette Corse de la Corée une vitrine sur la France comme Séoul n’en possède pas.

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Pour compléter une programmation de longs-métrages qui va de Marguerite de Xavier Giannolli à Microbe et Gasoil de Michel Gondry, Comme un chef de Daniel Cohen et Dans la Maison de François Ozon, le festival a mis en valeur de jeunes réalisateurs et leurs court-métrages. Pas n’importe lesquels, des films de grande qualité réalisés par des Coréens travaillant en France et des Français travaillant en Corée, tous parlant les deux langues et faisant de la réalité dans les pays hôtes respectifs le sujet de leurs films. Cette programmation composée par Sébastien Simon, lui-même réalisateur, a démontré à quel point un festival peut jouer un rôle de révélateur et de catalyseur dans le tissage de liens fertiles entre deux cultures.

Dance for me… à l’écran et sur scène !

Un festival de film peut même jouer un rôle actif dans l’évolution des arts de la scène. Le court-métrage Dance for me de Choo Kyeong-yeob, avec dans les deux rôles, l’acteur Im Sang-soo et la danseuse-actrice parisienne Lee Sun-a, s’est transformé en un spectacle vivant. C’est une chorégraphe danseuse qui joue le rôle principal dans le film, elle peut donc interpréter la même femme à l’écran et sur scène, et ainsi révéler les interstices du personnage. Le film raconte les retrouvailles d’un couple séparé, et la danse n’y est qu’un aboutissement.

Aussi, dans la discrétion relative de ce festival et d’une petite salle expérimentale, une nouvelle forme - en fait la seule à mériter l’appellation ciné-danse - a pu s’inventer en toute liberté pour expérimenter le dialogue des deux présences d’une même personne. Ce face à face entre la scène et l’écran part d’un film de fiction qui n’avait jamais été pensé pour autre chose que la projection dans un cadre strictement cinématographique. C’est l’ouverture de Ko Young-lim vis-à-vis de la danse, manifestée bien avant la réalisation de Dance for me, qui rendit le projet possible.

Voilà comment, même dans un cadre modeste, un festival peut à la fois incuber la rencontre entre deux pays et susciter de nouvelles relations entre les arts. Souhaitons que les artistes coréens retrouvent, dans leur ensemble, une liberté totale d’imaginer, d’inventer et de prendre position. Les liens et les échanges avec l’Europe peuvent jouer un rôle important dans la restauration de la confiance entre les artistes et l’État. Ce qui est certain, c’est que la Corée du Sud changera de président en 2017. Le nouveau gouvernement saura-t-il réparer les affronts faits aux artistes par Park Geun-hye ?

Thomas Hahn






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