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Du sexe de la femme comme chant de bataille

par Thomas Hahn
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Deux spectacles, une démarche commune : la décolonisation du sexe féminin. À l’affiche en même temps dans deux théâtres parisiens différents, Ourika de Claire de Duras et Cut d’Emmanuelle Marie donnent la parole aux femmes qui parlent de leur difficulté à appartenir à un monde sous domination. Témoignages et confessions, mélangeant documentaire et fiction, dressent le portrait du sexe féminin comme territoire colonisé. Roman ou saynètes théâtrales, les deux œuvres font résonner le cri de celles qui ne demandent qu’à aimer et être aimées.

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Ourika © Bruno Manno

Ourika de Claire de Duras, paru en 1824, fut le premier roman de langue française à donner la parole à un personnage principal d’origine africaine. Une femme, une adolescente. L’histoire de cette captive, ramenée vers 1780 par le gouverneur du Sénégal comme cadeau pour la Princesse de Beauvau (sa tante), est authentique, sans que le roman ne soit documentaire. Parole ultra-sensible, affectueuse et émouvante, aujourd’hui oubliée, alors que le destin de cette jeune femme nous interpelle aujourd’hui à plusieurs titres.

Elle aurait préféré l’esclavage

Qui était Ourika ? Une jeune femme de ce nom exista réellement. Déportée en France depuis ses terres natales sénégalaises, elle reçut une éducation privilégiée au sein de l’aristocratie française. Au lieu de devenir domestique, elle apprit à danser le quadrille et à converser avec les esprits les plus cultivés. Mais elle fut aussi obligée à mimer l’esclave, pour le divertissement de son public aristocrate. Quand elle tomba amoureuse du beau-fils de la Princesse de Beauvau, elle dut se rendre à une évidence cruelle : Une « négresse » ne serait jamais acceptée au sein de la « bonne société » de son époque, et pour les hommes qui seraient, selon leur statut social, ses maris éventuels, elle était bien trop éduquée. Ourika fut condamnée à vivre en porte-à-faux avec son monde, dans une solitude affective totale. Atteinte d’états dépressifs, elle finit ses jours au couvent, à un âge où sa vie d’adulte ne devait que commencer. Claire de Duras lui prête des phrases d’un désespoir ultime, dans le regret de ne pas avoir succombé à l’épreuve de la traversée au bord du bateau négrier. En termes de mélancolie, l’écrivaine, amie de Madame de Staël, y mit peut-être du sien, suite à une relation tumultueuse et malheureuse avec Chateaubriand.

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Ourika © Bruno Manno

Distanciation romantique

Dans le roman, le récit de la vie tragique d’Ourika est restitué par un personnage inventé, un médecin qui relate les confessions fictives d’une Ourika authentique. Marie Plateau (jeu, direction artistique) et Elisabeth Tamaris (mise en scène) s’emparent de cette matière hautement théâtrale en rebondissant sur la distanciation littéraire introduite par l’écrivaine. Marie Plateau est seule en scène (le musicien Renaud Spielmann reste dissimulé derrière un rideau), mais l’engagement et la présence de la comédienne convoquent Ourika, le médecin et l’écrivaine dans des allers-retours qui révèlent le récit tel un millefeuille de perspectives, de sensations et d’émotions. C’est devenu la spécialité de Marie Plateau, depuis ses subtiles adaptations des fameuses Lettres Portugaises et du Cantique des Cantiques : faire éclore les mots sous le prisme du cheminement de l’écriture à leur vie dans l’incarnation, dans l’esprit et la projection mentale. Le retour à la source littéraire permet de complexifier la distanciation brechtienne et même de lui offrir une dimension romantique.

Ourika, exclue universelle

Au Théâtre de Nesle, lieu d’accueil d’Ourika jusqu’au 2 juin 2017, la vieille pierre, la mise en scène et le costume nous plongent dans l’époque. Mais en même temps tout nous parle du regard actuel sur le colonialisme, sur la Révolution Française (dont Ourika fut témoin), du rapport entre les communautés et du statut de la femme aujourd’hui. Lettrée mais noire de peau, Ourika fut privée de vivre une relation amoureuse comme le sont aujourd’hui, selon de nombreuses études sociologiques, les femmes très diplômées qui ébranlent le désir masculin intrinsèque de se sentir chasseur et conquérant. Le problème de l’exclusion se pose aujourd’hui en France tout autant pour les comédiens noirs ou métis, révélant ce qui, du colonialisme, continue d’innerver la société, même à un endroit où tout le monde (ou presque) prône l’égalité. Ourika est une véritable synthèse des exclusions et des époques.

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Ourika © Bruno Manno

Cut libère le rire féminin

Ourika se réfugie chez les bonnes sœurs, car Dieu seul lui offre consolation et rédemption, sans se soucier de la couleur de peau. Un cœur est un cœur… Même si Ourika changeait d’époque et de couleur de peau, elle ne serait pas au bout de ses peines. La religion, le machisme, le regard sur la femme font que même aujourd’hui, la femme, et avant tout son sexe, sont colonisés.

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Cut © Fabrice Houessou

Cut d’Emmanuelle Marie (1965-2007) en témoigne avec virulence. Au théâtre La Reine Blanche (quel clin d’œil à Ourika !), cette succession de sketches révélateurs, ici mise en scène par Christine Massa, surgit telle une partition vocale et musicale, insolente et irrévérencieuse, qui provoque des rires libérateurs chez les femmes, très largement majoritaires côté salle. Des rires d’une qualité unique. Ce sont pourtant les hommes qui peuvent ici faire quelques découvertes et qu’il faudrait payer pour les inciter à voir « Cut », puisque c’est une œuvre qui possède la force d’agir directement sur la perception des femmes par les hommes et donc sur l’avenir de tous.

« Serre tes fesses et prie ! »

« Serre tes fesses, serres tes jambes, serre tes dents et prie ! » Les jeunes filles en entendent de belles, de la part de leurs mères… Pas toutes, mais sans doute sont-elles plus nombreuses à se faire traiter de « Sorcière ! Salope ! Sorcière ! » qu’on ne le croit. Avec Cut nous ne sommes pas chez Copi, mais l’écriture d’Emmanuelle Marie est tout aussi musicale. Les différentes metteuses en scènes de Cut depuis la création en 2001 ne se sont pas privées de jouer sur la joute, mais Christine Massa fait un pas salutaire vers une abstraction qui clarifie ces témoignages (fictifs ou authentiques ?) et les fait résonner avec d’autant plus de clarté.

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Cut © Fabrice Houessou

Massa construit son spectacle sur une création rock du groupe Faith & Spirit qui embarque les interprètes dans une performance physique engagée. Le rock libère la parole et les esprits, mais empêche tout racolage, même quand les comédiennes entonnent un éloge de la masturbation. Ce Cut confine au concert théâtral, et la présence d’un comédien comme pôle masculin donne plus d’acuité encore à l’interprétation combattive de Stéphanie Quint, Tanya Mattouk et Aloysia Delahaut.

Thomas Hahn

Ourika
Théâtre de Nesle, rue de Nesle 75006 Paris
Jusqu’au 2 juin les jeudi et vendredi
http://www.theatredenesle.com/e/ourika-2/2017-04-20
Auteur : Claire de Duras
Mise en scène : Elisabeth Tamaris
Avec : Marie Plateau
Musique : Renaud Spielmann
Voix off : Gabriel Le Doze
Décor et costumes : Roberto Rossello
Création lumières : Jennifer Montesantos
Compagnie : Association MELANE

Cut
Théâtre de la Reine Blanche, pass. Ruelle, 75018 Paris
http://www.reineblanche.com/portfolio_page/cut

Jusqu’au 22 avril les mercredi, jeu et samedi
Texte : Emmanuelle Marie (Éditions Avant Scène Théâtre)
Mise en scène : Christine Massa
Distribution : Stéphanie Quint, Tanya Mattouk, Aloysia Delahaut en alternance avec Aude Macé, Olivier Bordin
Lumière : Charly Thicot
Chorégraphie : Aloysia Delahaut
Musique : Vivien Thielen, Faith & Spirit






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