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Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


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Du « JE » au « NOUS »

Des itinéraires singuliers
par Alain Vasseur

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Il y a quelques années, lors du festival Itinéraires Singuliers… Un patient accompagne deux directeurs adjoints du Centre Hospitalier La Chartreuse de Dijon à un vernissage. Soudain il s’arrête, montre un panneau lumineux de la manifestation, puis se tourne vers ses interlocuteurs et leur dit « Vous voyez ça ? C’est nous ! ».

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Projet Cris Spectacle collectif d’un lycée dijonnais

Si l’on interroge ce « nous » livré, ici, très simplement, on s’aperçoit vite que c’est lui qui nous fait exister. Dans une société où on développe de plus en plus le « je » entrepreneur de sa propre personne, le « nous » s’inscrit dans la communauté fondamentale de la vie humaine. Ma première remarque c’est qu’il faut être de l’humanité pour être à « Itinéraires Singuliers ». Cette commune humanité se base sur ce « nous » que nous avons construit avec le Centre Hospitalier de la Chartreuse pour interroger, développer, inventer, rêver, unir, et surtout ouvrir….

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Projet Cris, spectacle collectif à la Charité sur Loire

En quoi ce « nous » nous permet-il d’exister ? Il fournit au moins 3 éléments nécessaires :

1/ D’abord il ouvre à une proximité « je ne suis pas seul… ». C’est un élément simple de sécurisation (ici entendons ce mot au sens d’une sécurité affective). C’est dans cet élément de sécurisation que se forge un véritable incubateur d’identité. La proximité est une réalité vitale, non un plaisir accordé de temps à autre, ici ou là… autour d’un projet social ou culturel. La proximité n’est pas un luxe, c’est une nécessité première pour se construire.

2/ Ensuite le « nous » assure un élément de solidité mais surtout de solidarité (so-li-da-ri-té). Le mot solidaire est un mot qu’on emploie beaucoup aujourd’hui. Ce qui est intéressant c’est que l’étymologie du mot révèle une racine indo-européenne qui n’exprime rien moins que l’intégrité (in-té-gri-té). Être solidaire, ce n’est pas se dépouiller ou s’appauvrir parce qu’on a du cœur, c’est être entier. La solidarité est donc l’art d’être soi-même en réalisant sa propre unité et sa propre intégrité par le don, le partage, l’échange.

3/ Enfin un 3ème élément est à prendre en considération… Le « nous », c’est comme les oligo-éléments, c’est un pharmakon : à doses trop élevées ça devient toxique. Il génère des rencontres parfois un peu rugueuses avec des personnalités pourtant si semblables, mais que l’on juge fondamentalement autres.

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Résidence à Paray le Monial avec Marige Ott

Cette conflictualité élémentaire, présente parfois, mais non traumatisante, dans les ateliers d’expression, est la base de toute démocratie. Elle ouvre l’espace, la distinction du moi et d’autrui. Elle convoque parfois l’inquiétude mais aussi la confiance quand elle génère, comme dans toute mise en situation d’expression, l’apprentissage du vide, de l’incertitude et une certaine foi en soi.

Ma deuxième remarque s’appuie sur deux mots riches de sens pour nous. Deux mots simples, : engagement et responsabilité.
Au premier abord, ce sont deux termes synonymes.
Responsabilité signifie, entre autres, le fait de se porter garant d’une promesse, l’obligation de remplir un devoir, tandis que l’engagement se définit dans le Petit Robert comme : « l’action de se lier par une promesse ou une conviction ».
Cependant au plan de l’usage et du langage ordinaire, les deux termes sont assez complexes, riches et divers pour être distingués et comparés l’un à l’autre, donner lieu à une réflexion et générer de nombreux débats. Quoi qu’il en soit, on ne peut pas imaginer une responsabilité sans engagement.
Pour le philosophe Emmanuel Lévinas la responsabilité doit être pensée à partir de la relation à AUTRUI qui est d’emblée « éthique » (morale) :
« J’entends la responsabilité comme responsabilité pour autrui, donc comme responsabilité pour ce qui n’est pas mon fait, ou même ne me regarde pas… ou qui précisément me regarde… c’est-à-dire qui est absorbé par moi comme visage ».
La relation éthique à autrui crée une responsabilité qui va au-delà de nos propres actes envers autrui.
C’est une responsabilité politique (directement liée à l’organisation et à l’exercice du pouvoir dans notre société). La responsabilité invite donc à accueillir non seulement autrui, mais le visage d’autrui… L’homme, la femme, l’enfant qui est en face de nous.

Pour le philosophe et universitaire David Smadja « le visage d’autrui dans son extrême pauvreté, vulnérabilité et fragilité, oblige à lui répondre et finalement à répondre de lui » (une phrase qui résonne fortement en nous avec les drames migratoires récents). Être responsable est une chose mais avoir une responsabilité vis-à-vis d’autrui dans le paysage culturel actuel en est une autre. C’est ce lien étroit entre art et philosophie de vie que portent les permanents, les administrateurs, les bénévoles de notre association et les artistes en résidence sur les territoires, en partageant la voix des sans voix, en se tenant eux aussi dans leur fragilité qui est parfois la dignité même des vies minuscules.
Et c’est ce lien étroit entre art et philosophie que cherche à porter ce nouveau lieu d’exposition installé à la Chartreuse de Dijon. Une ancienne hostellerie qui tout naturellement nous engage vers une hospitalité commune qui nous lie aux vies les plus fragiles et en premier lieu à celles qui nous entourent, non parce qu’elles sont des vies humaines, mais parce que notre propre vie est tramée par cette fragilité.

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Résidence à Château Chinon avec l’artiste Moss

Ainsi ce « nous » que nous tentons de développer à Itinéraires singuliers, s’inscrit dans une multitude plus vaste que ce fourmillement fragile de rencontres que nous tentons de développer tout au long de l’année
Qui sommes nous, si ce n’est, à l’instar de Charlot, notre maitre en précarité, des témoins précaires hantés par les voix des précaires ? Tous ces individus qui peinent à constituer un groupe social et qui sont sur le bord, près de la route, voire sur les routes, près des fossés aussi, dans une marge de plus en plus marginalisée, dans des vies invisibles à force d’être inaudibles.
Il n’y a pas de honte à dire ses fissures. Nous sommes toutes et tous pleins de manques. Pleins de blessures. Pleins de fragilités.
Ce n’est pas grave. Ce qui est grave c’est de le cacher. Car malgré nos fragilités, et peut-être à cause d’elles, nous sommes capables de grandes choses.
Mais on ne nous dit pas cela. On dit le contraire : « si vous voulez réussir dans la vie, surtout ne laissez pas paraitre vos failles ». Quelle bêtise ! Quel mensonge.
Le but de notre vie n’est il pas de rajeunir spirituellement. Et devenir jeune en vieillissant n’est-ce pas devenir de plus en plus capable d’humour et de fantaisie et consentir enfin à ses failles.

« Nous devons préparer nos solitudes », dit Michel Serres.
« Nous sommes responsables du périssable », ajoute Paul Ricœur.
Lors d’une conférence, une jeune stagiaire en communication demande à ce dernier : « Monsieur Ricœur, avez-vous un secret ? Y-a-t-il un code pour entrer chez vous ? » Réponse du vieux maitre, tout en douceur : « Oui, mademoiselle je ne suis pas protégé. »
Osons, oui osons dire que nous cherchons, nous tâtonnons, que nous doutons. Parce que c’est ainsi. Osons dire que nous aussi, parfois, nous sommes blessés, et ballotés entre désir et manque. Disons-le pour que les personnes qui nous sont confiées voient que nous ne sommes pas morts.
Mais je ne voudrais pas qu’il y ait maldonne. Le discours sur la fragilité n’est pas un discours passéiste. La fragilité ne s’oppose pas à la solidité. C’est le contraire. Former à la fragilité, c’est inviter à la résistance. C’est refuser l’impératif d’une société marchande où le moindre signe de faiblesse fait figure d’indécence.

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Résidence à Château Chinon avec Isabelle Frémin

La fragilité ébranle les idéologies, les institutions, les croyances et les valeurs, suggère le chercheur québécois Marco Veilleux. « Elle met à l’épreuve nos solidarités, nos biens sociaux, nos relations affectives. Autrement dit, la fragilité n’est pas accidentelle mais structurelle. Pour sortir de la crise qui nous frappe de plein fouet, peut-être faudrait-il, d’abord, développer une « éthique de la fragilité », c’est-à-dire un garde-fou contre les dérives de nos fantasmes de toute-puissance ».
On ne sortira pas de cette crise sans une attention prioritaire à ceux et celles qui sont les plus ébranlés dans nos sociétés, les plus blessés, les plus démunis. On n’en sortira pas sans honorer la vulnérabilité et sans mettre en pratique le onzième commandement : Tu n’humilieras pas ! Et cela plus encore pour les peuples que pour les individus.

Les projets que nous développons à Itinéraires singuliers font écho à la diversité des regards et des cultures du monde qui nous sont chères et dont certaines sont aujourd’hui stigmatisées, voire rejetées. Mais nos réalisations rappellent que nous sommes tous des passants incertains, et que pour avancer il nous faut cultiver l’art de la rencontre.

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Résidence à Besançon avec Anne-Valérie Dupond

Nous voulons avant tout construire des passages, des correspondances, entre les femmes et les hommes qui désirent à travers leurs créations ouvrir quelques portes et fenêtres sur le monde. C’est ce qui nous rapproche les uns des autres, en laissant pénétrer un peu d’air frais dans nos domaines respectifs…

Alain Vasseur

http://www.itinerairessinguliers.com/fr/




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