Vu à Aurillac : Le cirque « crypto catholique » de Trottola…

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Vu à Aurillac : Le cirque « crypto catholique » de Trottola…

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par Jean-Jacques Delfour
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Après avoir rendu, avec faste et talent, hommage au cirque : acrobatie, clown, trapèze, Trotolla trouve dans la campanolâtrie [5] un objet fascinant. Spécialement fondue pour la compagnie en Normandie, chez les prestigieux fondeurs Cornille & Havard, sis à Villedieu-les-Poêles, leur cloche, qui doit bien faire dans le quintal, n’est pas qu’un objet métallique producteur de son. Décorée d’une belle frise montrant dans leurs œuvres les membres de la compagnie, c’est un symbole qui rameute un réseau de significations, de pratiques et de rêveries dont Alain Corbin a dressé la carte [6].

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Trottola Campana © Philippe Laurençon

De quoi nous parle une cloche ?

Historiquement, la cloche est avant tout un signe de l’Église catholique [7]. Du point de vue de la Réforme, cet objet liturgique relevait de la superstition et de l’idolâtrie. De fait, dans la culture catholique, la cloche est sacrée, personnifiée, baptisée, adorée, objet de légende, comme le montre le mythe récurrent de cloches gigantesques pesant la centaine de tonnes. Elle est comme un drapeau sonore hissé au clocher, qui sonne les heures canoniales, annonce le sacrifice de la messe, convoque les croyants, alerte contre les dangers [8]. Parée de vertus magiques : miracle, guérison, protection contre la foudre et la tempête, elle assure une médiation entre les croyants et Dieu.

Du point de vue esthétique, ses sonneries sont des expériences puissantes, subjuguantes. Le principe est la puissance de la répétition écrasante. Il s’agit de provoquer une sorte de narcose, de stupeur, de sidération – qui a son charme, celui de renoncer à réfléchir et à s’angoisser pour le monde tel qu’il est. La cloche sonnante est au corps ce que le mysticisme est à la croyance religieuse, lui ôtant toute faculté de résistance, à l’instar de la transverbération de Sainte-Thérèse d’Avila – que Lacan analysa dans le Séminaire titré Encore [9] – qui désigne la pénétration par Dieu du cœur de Thérèse.

Osons donc en passant une brève analyse de cette symbolique du point de vue sexuel.

L’âme mystique est pénétrée par Dieu lui-même, dans une jouissance religieuse. Jouir d’orgasme, c’est se laisser emporter par un flot impétueux et irrésistible. La sonnerie de cloche est rythmée par une répétition régulière qui rappelle le coït et l’objet lui-même mêle la forme du phallus (le battant roide mais pendant) et celle du vagin. L’architecture religieuse loge les cloches dans des clochers à l’armature phallique très lisible. Quel est le rapport du féminin et du masculin dans cette symbolique ? Le mythe essentiel du christianisme, l’immaculée conception, implique une sorte de parthénogenèse (auto-génération), comme si le vagin campanaire était à lui-même son propre phallus ou comme si le Saint-Esprit, sorte de phallus divin, s’était envolé, après détachement mystique du corps divin, venant se nicher dans le giron de la mère du Christ.

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Mais revenons au cirque

Il s’agit ici de réunir une autre assemblée autour d’une autre liturgie [10], circassienne celle-là. L’acrobate, le trapéziste, le clown, ne prétendent pas représenter quelque mystère incompréhensible et irreprésentable. Au cirque, tout est là, sur le plateau de scène : il n’y a pas de secret. Seulement des gens qui travaillent pendant des années, forment leur corps à des habiletés extraordinaires mais humaines. Le public applaudit à la réussite des numéros, qui sont des exploits humains, rien qu’humains : du travail bien fait. Le cirque rassemble la communauté dans le plaisir d’un spectacle bien cousu, une assemblée d’égaux où l’on admire le talent, l’effort, la prise de risque calculée. Il est question de s’y distinguer et de montrer sa force et son courage, mais avec modestie, générosité, amitié. Le cirque, c’est la démocratie du travail pur, transformation et invention par le travail sur le corps et le mental, c’est-à-dire la maîtrise. Tout travailleur, afin de produire l’objet, doit se transformer lui-même, se rendre apte par une appropriation du corps aux exigences requises. – C’est pourquoi le cirque est si prisé par les classes ouvrières et artisanales.

L’Église, appelée par la cloche, est une assemblée réunie par la soumission à un être divin, hors monde, dépassant tout et tous. C’est la monarchie absolue théocratique. L’usage de la cloche est une technique d’assujettissement : elle vient d’en haut, aplatit tout sur son passage, vide la conscience, prépare à la soumission. Que se passe-t-il lorsqu’un groupe circassien fait glisser un moteur d’aliénation aussi rodé, aussi efficace, dans son espace profane ? Le glissement neutralise en partie les significations religieuses : la cloche devient l’accessoire d’un numéro original.

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Cirque, église, et théâtre de rue

La sonnerie emporte avec elle le réseau d’expériences et de sensations déposé dans les consciences, encore nombreuses, qui ont absorbé la culture catholique. Techniquement, la cloche a une plasticité assez réduite : on attend d’elle qu’elle sonne. Bonaventure Gacon, et l’équipe du Trottola, n’ont pas trouvé de micro-récit qui la soumette plus impérieusement à l’empire du cirque. Elle est utilisée comme accessoire pour des acrobaties ; mais on voit bien qu’il s’agit de différer le moment que tout le monde attend : qu’elle sonne à tue-tête [11]. Ce moment peut-il exister seul, comme un événement circassien ? Le trapèze, le clown, le numéro de dressage d’animaux sauvages, etc., sont des formes originales que, pendant longtemps, on n’a vues qu’au cirque. Cela permettait de vendre plus aisément (l’attraction de l’unique ou du rare) et de tracer une ligne de démarcation avec les autres formes spectaculaires, un pacte mutuel de non-agression. Le théâtre de rue franchit les limites, déplace des espaces et les mêle à d’autres. Introduire une cloche dans un cirque, fabriquer une « cloche de cirque », c’est évidemment prendre le risque de brouiller les lignes, de faire entrer des puissances religieuses, sans en maîtriser tous les effets. Le chapiteau oscille entre le cirque et l’église, de manière indécise. D’où la courte durée de la sonnerie : un effort de réduction de la citation ecclésiale [12].

Jean-Jacques Delfour

Campana par la Cie Trottola
Vu à Aurillac, le 21 août 2018.

https://cirque-trottola.org/




[1(l’idolâtrie des cloches, « campana » en italien)

[2dans Les Cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXe siècle (Albin Michel, 1994)

[3(l’idolâtrie des cloches, « campana » en italien)

[4dans Les Cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXe siècle (Albin Michel, 1994)

[5(l’idolâtrie des cloches, « campana » en italien)

[6dans Les Cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXe siècle (Albin Michel, 1994)

[7On m’a fait observer que je ne prends pas en compte d’autres usages, laïques et antiques, de la cloche chez les Égyptiens, les Chinois, les Phéniciens, le Grecs, etc. et plus récemment dans des usages qui n’ont rien de religieux. Certes, mais ces cloches là n’ont aucune présence culturelle concrète en Europe et encore moins dans les milieux populaires. Ce sont des cloches de savants. Et il est douteux qu’elles soient dénuées de signification religieuse (attention à l’anachronisme du transport de la notion de laïcité). D’autre part, la cloche d’école par exemple, certes laïque, n’a pas le poids culturel de l’ecclésiale ; d’ailleurs, elle a été adoptée dans le milieu scolaire marqué par le républicanisme afin de combattre, dans le symbole, l’esprit de clocher. Cette histoire sociale anti-religieuse des cloches ne peut négliger le fait que l’anti-religion n’a aucun sens sans la reconnaissance, fût-elle implicite, de la réalité de la religion. Le format de celle de Trottola (600 kilos) convoque la cloche d’église, donc ici catholique, et rejette à la périphérie les égyptiennes, chinoises, etc., plus loin encore que les cloches de vache, de brebis ou de chèvres. Son élévation dans le chapiteau tend à convoquer le clocher d’Église. Enfin, cet article ne prétend pas contribuer à une histoire universelle des cloches, mais se contente de convoquer des données culturelles assez familières pour analyser la réception d’un spectacle.

[8D’après Alphonse Dupront cité par Corbin, elle instaure une « culture panique ».

[9Lacan, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 97-98.

[10Dont l’étymologie est « œuvre populaire » ; opération qui fait peuple, qui rassemble, par des rituels de communion, des familles ou des individus sinon dispersés et en voie de séparation (du seul fait de l’opposition des intérêts).

[11Expression « chanter à tue-tête », qui pointe l’aspect de démission enthousiaste de sa propre faculté intellectuelle par l’ivresse du son et la pente de l’assourdissement. La cloche assure cette fonction comme un impératif : renonce à penser ! laisse-toi vider et remplir par les sons puissants de la cloche !

[12(« Ecclesia » : assemblée.)

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