Sortir de la somnolence

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Sortir de la somnolence

Festival Circulation(s)
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Le Festival Circulation(s), c’est un magnifique rendez-vous annuel qui célèbre cette année sa dixième édition. Cet événement fédère la jeune photographie européenne grâce à une équipe qui va à la recherche de cette pratique en expérimentation à travers l’Europe. Cette entrevue annuelle émerge d’une rencontre entre 14 curatrices passionnées (association Fetart) où leur désir de soutenir les jeunes artistes les a conduites à dix années d’aventure où 473 artistes furent représentés.

Photographie © Nathalie Déposé

Cette rencontre fut permise par Marion Hislen - aujourd’hui déléguée à la photographie au ministère de la Culture-, fondatrice de l’association Fetart qui s’occupait de promouvoir de jeunes photographes avec trois fois rien. Pas d’argent, des partenariats, des lieux improbables et complexes où il fallait faire preuve d’invention et d’adaptation. Le bénévolat, la bidouille, c’était en 2005, au début des réseaux sociaux sur lesquels elles avaient décidé de miser pour se faire connaître... L’empreinte du festival provient de l’histoire de cette association. Son origine, c’était l’entraide, des photographes exposés revenaient donner un coup de main l’année suivante. De cette solidarité est née une complicité, une contribution de tous qui a permis de construire un groupe fort et soudé. Les événements duraient si peu de temps que la presse ne pouvait pas en parler, car tout était aléatoire. Cette ascension les a malgré tout fait connaître, mais pour faire grandir et perdurer ce qui se produisait, il fallait nécessairement de l’argent public, et c’est alors que l’idée d’un événement annuel est né, ce qui leur a permis de transformer ce bénévolat de passionnés en profession.

Défricher afin de révéler ces artistes pour les amener à vivre une aventure qui leur permettra sans doute de débuter un plus long chemin, produira des rencontres et certainement des opportunités plus grandes. Un festival qui donne à voir au plus grand nombre des talents vivants, peut-être encore dans un état de somnolence. Grâce au regard sensible de la commissaire d’exposition Audrey Hoareau et de cette équipe, les artistes sont embarqués, et après plusieurs mois d’échanges et de travail, comme le bercement en voiture qui rend l’endormissement peu profond, Audrey les fera se réveiller de ce songe au Centquatre.

Depuis sept ans, c’est dans ce bel espace de création que la manifestation annuelle s’installe pour deux mois. Une fois à l’intérieur du lieu, le dehors s’efface. Sa théâtralité se traduit par une alternance de petites cours et de longues halles suivant un axe visuel vertical. C’est dans cet ancien Service municipal des pompes funèbres, anciennement situé rue des Vertus, que nous parcourons l’exposition, naviguant de salles en salles, en passant par le centre ; le hall Aubervilliers, où les cimaises sur pilotis dessinent l’espace pour découvrir les « explorations photographiques » de neuf artistes.

Photographie © Maria Lukasiewicz

De la halle vitrée, nous percevons une tour d’immeuble, un dialogue se crée entre espace intérieur et espace extérieur, entre un édifice urbain et cette architecture industrielle d’époque, celle des grandes gares et des halls d’exposition universelle. N’est-ce pas le propre de la photographie ? Un éternel va-et-vient entre l’intime et le visible, l’expression de ce qui demeure à la surface, à la périphérie. Dévoiler la profondeur du palpable, l’illusion de la façade, le secret de l’étranger, le caché de l’inconnu, le familier de l’inhabituel allant jusqu’à déceler l’exceptionnel, le rare et le sauvage, apprivoiser le réel et l’illusoire. Ou pourquoi pas l’inventer et l’exposer, comme un témoignage résiduel, car la photographie peut tout magnifier, mais porte surtout en elle une sincérité qui dépasse même le photographe, car si ce médium est une altération du réel, il en révèle bien plus.

Dès l’entrée, on ressent une liberté, un espace où le champ des possibles existe. On peut parler de tout. Audrey Hoareau et son équipe ne semblent pas avoir prédéfini un thème généraliste mais s’être laissées surprendre en laissant place à tout ce que dit notre époque, des travaux introspectifs et politiques. Par sa mise en espace audacieuse, chacun de ces clichés a conservé son aspect brut. Un respect, une distance ; elle n’a fait que les mettre en valeur sans les dénaturer. En organisant ces "ateliers" par similitudes, elle renforce leur précieuse identité tout en permettant des dialogues, elle laisse place aux correspondances de ces artistes unis par cette pratique : la photographie. Le traitement de l’image est très diversifié, tant par la nature des tirages que des formats, ainsi que la scénographie. Circulation(s) propose une photographie plus plastique que traditionnelle, des images parfois agrémentées de son ou de vidéo, des photographies issues d’archives personnelles, dont les artistes ne sont pas nécessairement les auteurs.

Festival Circulation(s) © Marine Lemaire

Audrey Hoareau a le goût de se laisser surprendre et c’est ce qu’elle offre au spectateur, une insatiable curiosité, une envie de se laisser aller hors de nos sentiers battus. Elle donne la voix à tout individu, dans son universalité et son unicité. Des artistes contemporains de leur époque, répartis en cinq sections thématiques, rassemblés par contiguïté des sujets, entre des artistes de nationalités différentes. Des êtres nés sur un même continent, l’Europe, où chaque pays possède sa propre identité mais où l’on aperçoit ici ce que cet espace géographique recèle de similitudes et d’individualités fortes. Un tissage universel où le prisme de chaque être sur son environnement est unique. Une terre occidentale qui abrite des pays développés au lourd passé historique et colonial. Un monde furieux où notre existence se sent opprimée, submergée, dans une évolution toujours plus rapide où notre identité est bousculée, mais où l’art permet de survivre, de crier, d’écrire, et de dire, surtout.

Malgré une dystopie sur laquelle nous n’avons que peu d’emprise, ces 45 artistes (42 propositions dont 3 duos) proposent, chacun à leur tour, une vision de cette époque, de leur recherche personnelle allant de la quête d’identité d’un père (Alba Zari) à un parcours en cure de désintoxication (Nicolas Serve) ou d’une fille endeuillée qui traite de la figure des pleureuses (Ioanna Sakellaraki). Tandis qu’un artiste nous offre l’image d’une banlieue bien différente de celle des médias (Marvin Bonheur), un Espagnol photographie le deuxième lieu d’Europe le moins peuplé après la Laponie (Joan Alvado).

Nous y voyons le travail de 45 êtres qui se questionnent sur le monde d’aujourd’hui et celui de demain. Allant de la quête de soi intemporelle (le deuil, l’addiction, la recherche de son propre père) à l’inquiétude écologique, à la surexploitation du monde végétal (Marie Lukasiewicz) et animal (Felix Von Der Osten). Des coraux en disparition qui seront peut-être le nouveau remède contre le cancer dit-on. Des artistes qui donnent aussi la voix aux oubliés, aux personnes marginalisées que l’on cherche à cacher ou à rendre invisibles : les homosexuels opprimés en Ukraine (Anton Shebetko), les SDF (Maxime Franch), les femmes ; martyres devenues icônes par le dessin, la couture, le brûlage ou encore le collage sur polaroïd (Anita Scianò).

Un voyage à travers l’Europe d’aujourd’hui naît de ce mélange.

Photographie © Pavel Grabchikov

Une audace qui dessine une personnalité propre à ce festival. Un respect le plus total de chaque pratique en offrant à chaque artiste son espace, avec des tirages divers et variés qui lui donnent son rythme. Les photographes sont à la fois témoins et garants d’une époque et d’une culture. Leur empreinte entraîne dans sa révélation photographique une lecture d’eux-mêmes et de leur environnement, en questionnant évidemment le statut de l’image. Malgré un chamboulement politique général, l’Europe reste un territoire collectif, où le mitoyen laisse entrevoir des correspondances. Une belle unité se crée grâce à cette scénographie réussie ! Circulation(s) repose sur des œuvres diverses où des propositions dissemblables se confrontent, se répondent et se correspondent, tel un jeu de pistes. Des dialogues au-delà des frontières. Le mot circulation désigne le mouvement d’un ensemble, un réseau en action, et c’est ce que permet ce festival, faire circuler des idées aujourd’hui très communes et d’autres laissées sous silence, tues pour leur marginalité ou leur intimité. Circulation(s) laisse entendre cette génération, celle de la « jeune » photographie européenne, qui repose sur une pratique actuelle et récente.

Ici, la photographie dialogue étroitement avec l’art contemporain. Quarante-cinq artistes, quarante-deux propositions, trois duos, une salle consacrée à un focus sur la Biélorussie, et cinq salles « Ceux qu’on ne voit pas », « Le monde de demain », « L’image à l’excès », « En quête de soi », « Explorations photographiques ». Deux artistes allemandes sont exposées hors les murs : à la gare de Paris-Est, Tamara Eckhardt et Jana Sophia Nolle. Parmi les exposés, deux étudiants de l’école FAMU de Prague sont à l’honneur. Leevi Toija, âgé de 19 ans, présente une série de clichés surplombés d’une photographie quasi lynchienne qui restera dans ma mémoire, une inquiétante étrangeté, l’image d’une mouche sur un canapé blanc aux surpiqûres rouges.

Un festival généreux, rempli de découvertes et d’espaces destinés à être occupés par tous, Circulation(s) propose également l’exposition à hauteur d’enfants : Little Circulations.

Cette matinée du 12 mars s’est conclue par une rencontre avec la photographe Hélène Bellenger, invitée à performer pour les 10 ans du festival.

Marine Lemaire

À SUIVRE PROCHAINEMENT...

Photographie © Marvin Bonheur

LE CENTQUATRE - PARIS
5 rue Curial - 75019 Paris

DU 14 MARS AU 10 MAI 2020
Du mercredi au dimanche
De 14h à 19h

ACCÈS :
Paris Gare de l’Est - Place du 11 novembre 1918 - 75010 Paris
Métro : lignes 4, 5 et 7
Transilien : ligne P



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