Rumble, ou l’« expropriation » de la musique autochtone nord-américaine...

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Rumble, ou l’« expropriation » de la musique autochtone nord-américaine...

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À travers des images d’archives émouvantes et la parole de nombreux intervenants, le documentaire Rumble raconte l’influence autochtone sur la musique américaine depuis le début du XXe siècle. Du blues de Charley Patton au r’n’b des Black Eyed Peas, en passant par la grande époque du rock, ceux qu’on appelle et qui s’appellent eux-mêmes dans le film les « Indiens », ont contribué à l’émergence des différents genres de la musique internationale née aux Etats-Unis.

Née à l’aube du XXIe siècle, je ne connais quasiment aucun des artistes que j’ai pu voir dans la bande-annonce du film. Mes parents m’ont plutôt initiée à la musique classique, à la chanson française et timidement aux rock anglais des années 1960. Je connais aussi très peu l’histoire des Amérindiens aux États-Unis. J’ai pourtant très envie de voir ce documentaire, projeté au Centre culturel canadien le 12 juin à Paris, car ce qui m’intéresse, c’est la question des minorités, sur laquelle j’ai travaillé au cours de mes études en sociologie. Je viens pour voir un film engagé, qui dénonce les discriminations. Le documentaire compose une succession de motifs, chacun autour de l’apport majeur d’un artiste amérindien à l’évolution de la musique nord-américaine. Les sonorités, les mélodies, les chants a cappella, le rythme des percussions, issus d’un lien fort avec la nature - façonnent la musique moderne. On découvre par exemple que le « glissando », le glissement d’une note à une autre, typique du jazz, fut introduit par Mildred Bailey par imitation des chants des femmes amérindiennes de sa communauté. Ce style qu’elle inventa a inspiré de grands noms tels qu’Ella Fitzgerald, qui en fit sa marque de fabrique.

Mildred Bailey Band Vocalist Volume Two
© 2019 AllMusic, (RhythmOne group)

Grâce à un montage habile, sensible, pédagogique sans être didactique, le film nous guide comme le faisceau d’indices d’une chasse aux trésors : on se prend au jeu à reconnaître les sons et les émotions des autochtones dans ce qu’on considérait jusqu’ici comme propre à la musique occidentale - même quand on y reconnaît aussi des influences de l’Afrique. On est ému de sentir la part de culture amérindienne dans la musique de Link Wray ou Randy Castillo, de voir qu’elle résonne des grandes plaines ancestrales aux grandes scènes internationales. La réussite de la réalisatrice dans ce film est d’abord en ce qu’elle inclut le spectateur dans sa quête sans jamais laisser au bord de la route la néophyte que je suis.

Mais cette excitation artistique combinée au plaisir que procure la bande musicale se mêle à un fort sentiment de gêne : à travers la musique, c’est le sujet de l’invisibilisation de la culture autochtone qui est traité, mise en évidence par notre ignorance de la présence amérindienne dans ce qui compose l’Amérique d’aujourd’hui.

Tournage de Rumble © Catherine Brainbridge

L’expérience de la discrimination, une force créatrice

Ma vision erronée de la réalité des autochtones aux États-Unis m’apparaît dans son absurdité par une alternance d’images antithétiques. À des concerts de célébrités filmées au plus près, jouant devant des publics déchaînés, une jeunesse individualiste qui cherche à s’affranchir des traditions dans le cadre de la société du divertissement et de la consommation, succèdent des plans fixes sur des paysages étendus, dans une atmosphère paisible, silencieuse, comme éternelle. Ces images semblent appartenir à des mondes qui ne se croisent jamais, et pourtant, les Amérindiens que l’on croit absents de la « modernité », menant à l’écart du monde leurs vies traditionnelles et pittoresques, sont les mêmes qui font un art novateur et haranguent la jeunesse. L’absurdité de mes idées reçues me frappe. Comment ai-je pu « oublier » leur présence, penser qu’ils ne font pas partie de la société américaine « moderne », que leur existence se résume à quelques milliers d’âmes perdues végétant dans des réserves bien définies, à l’écart du monde contemporain ?

Cette question, je me la pose avec un léger sentiment de honte. C’est ainsi qu’est traitée la problématique la plus importante de ce documentaire : par l’expérience sensible de l’invisibilisation. La musique, sujet du film, fait vivre, profondément ressentir au spectateur, le sentiment de cette injustice.

Les témoignages de musiciens et de chercheurs rappellent les discriminations que subissent les autochtones. En 1900, il ne reste plus que 44 000 natifs américains aux États-Unis, contre sept à douze millions - selon les estimations - en 1500. Le terme de génocide reste contesté car rien n’atteste d’une volonté claire d’extermination de la part de l’État fédéral, mais les « Indiens » furent affamés, parfois empoisonnés ou volontairement contaminés, privés de leurs terres, réduits en esclavage. Malgré une « prise de conscience » du gouvernement US au début du XXe siècle et une série de lois visant à les réintégrer - ils acquièrent la nationalité en 1924 -, le documentaire montre le racisme persistant dans les mœurs, et celui perpétré par l’État, qui passe par l’invisibilisation. Les morceaux et chansons choisis par la réalisatrice, fruits des émotions nées des violences subies, nous font ressentir ce qui est mis en mots et en images, c’est-à-dire les effets de ce racisme. « Rumble » c’est le grondement, l’envie de se bagarrer. Ce morceau fondateur du rock est une instrumentale brute, distordue. Link Wray gratte sa guitare comme une pulsation, une expulsion, en forme d’incitation à la violence, celle d’un homme qui a vécu la douleur des discriminations et de la pauvreté. La douleur, la rage, sont de puissantes forces créatrices qui accompagnent toutes les figures du film et donnent matière au génie de ces artistes.

Mardi gras à la Nouvelle Orléans © Pableaux Johnson

Origines autochtones oubliées

À la Nouvelle Orléans, dans un quartier pauvre, c’est Mardi gras. La population de couleur - que je pense tout de suite « noire » - fait la fête dans la rue, déguisée. Et puis certains témoignent : « Mes parents sont nés Indiens, ils sont morts Noirs. Ils n’en ont jamais parlé parce qu’ils avaient peur. » « Les Indiens étaient moins bien traités que les Noirs ». « Le carnaval, c’est le seul moment où les Noirs peuvent porter des plumes » raconte un membre des Neville Brothers. En tenues traditionnelles des Natifs, Noirs, Amérindiens, tous métis, ils défilent, se mélangent et brandissent fièrement, librement leurs origines. Ils exécutent la stomp dance (danse des communauté amérindiennes) sur du « gombo », un mixe entre musique amérindienne et africaine. L’historien Erich Jarvis raconte ce métissage forcé : les Européens déplaçaient les hommes Amérindiens de leurs territoires d’origines, et parallèlement, importaient des bateaux d’esclaves venus d’Afrique constitués à 90% d’hommes. Une fois arrivés en Amérique, les « Noirs » faisaient des enfants avec les seules femmes esclaves présentes : les autochtones. Ainsi, les enfants amérindiens furent majoritairement métissés, issus de mères autochtones et de pères africains, faisant peu à peu « disparaître » les natifs américains : « Même à 90% Indien, tu étais considéré comme Noir. » Et il ajoute : « all because it prevents native americans to make their claims for land » (« tout ça pour empêcher les natifs américains de réclamer leurs terres »).

Famille d’esclaves aux États-Unis. Extrait du film Rumble, © Catherine Brainbridge

La question de l’identité amérindienne aux États-Unis est intimement liée à celle du droit de propriété des terres. Reconnaître les « Indiens », c’est faire émerger les contradictions induites par leur présence antérieure sur le sol américain face à la notion de propriété, qui est un des piliers de la constitution américaine. C’est donc reconnaître d’abord les crimes commis par les États-Unis, mais aussi remettre en cause la nation elle-même, ce qui la définit, ceux qui en sont et ceux qui n’en sont pas. C’est repenser les marges et le centre de la société états-unienne. Dans les années 1960, Buffy Sainte-Marie, chanteuse de renom, Amérindienne et engagée, dénonce l’attitude de la société envers son peuple. Malgré son succès, ses morceaux sont censurés par le gouvernement Johnson. Interrogée par la réalisatrice, elle en explique la raison : les compagnies pétrolières qui installent leurs exploitations sur les terres autochtones sont les mêmes qui détiennent plusieurs médias. À ce moment, je sens un léger frémissement dans la salle, le public est effaré : au-delà d’un manque de reconnaissance d’une histoire passée, comme le serait celui de la France avec la guerre d’Algérie, l’invisibilisation sert aussi à cacher un processus d’expropriation toujours en cours. Cette question reste donc taboue aux États-Unis et la notion de propriété conditionne la différence de statuts entre les Amérindiens et les autres minorités. Les Noirs et les Latinos revendiquent leur identité, appartiennent à des communautés identifiées et situées dans l’espace public. Nombre de célébrités les représentent. À l’inverse, les Amérindiens cachent leur identité - dans de rares cas comme le groupe Redbone, ils l’assument sur le mode de la transgression, de la particularité folklorique - au point qu’elle disparaît de notre conscience collective. Quelle place ont-ils ? Quelle identité ? Chacun des artistes du film se pose ces questions. « Be proud you’re an Indian, but be careful who you tell  » dit le dicton.

Ce documentaire montre les « Indiens » à rebours de ce que l’on a l’habitude de voir. Catherine Brainbridge ne nous dit pas simplement qu’ils sont parmi nous, mais qu’ils sont nous, qu’il nous façonnent, font notre culture. Elle ne raconte pas l’invisibilisation, elle nous en fait faire l’expérience sensible, en nous mettant face à notre propre ignorance : jusqu’ici nous regardions les Amérindiens sans les voir, nous les encensions sans les reconnaître. Cette émotion donne un accès privilégié à la musique, et pour la première fois, après avoir écouté 1h40 de bande son exceptionnelle, je peux dire que j’ai aimé le rock.

Clara Marian

Rumble, The Indians Who Rocked the World (2018), 1h42, réalisé par Catherine Brainbridge, Alfonso Maiorana. Vu le 12 juin 2019 au Centre culturel canadien à Paris dans le cadre du Paris New York Heritage Festival. Disponible à l’achat sur ARTE.

Site et bande annonce : https://www.rumblethemovie.com/accueil



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