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Persona Grata : penser l’immigration, entre art contemporain et philosophie

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Comment les diverses formes d’art contemporain traitent-elles de l’immigration ? Comment donner à réfléchir sur la notion d’altérité ? En s’appuyant sur différents supports, installations, courts-métrages, peintures, photographies, sculptures, l’exposition Persona Grata trace un certain panorama de formes créées et de réflexions engagées sur ce thème via le geste artistique. Fruit d’une collaboration entre le Mac Val, le Musée National de l’Histoire de l’Immigration et les philosophes Guillaume Blanc et Fabienne Brugère, auteurs de La Fin de l’hospitalité [3], elle explore la façon dont s’enchevêtrent les notions d’hostilité et d’hospitalité.

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Persona grata Palais de la Porte Dorée © J.Inventar

Plutôt que de donner à voir des situations directement liées à un contexte d’immigration, l’exposition invite à une réflexion décontextualisée sur quelques larges thématiques philosophiques : l’errance, la détresse, le rejet, l’exil, l’accueil et le vivre ensemble. Loin de n’être que documentaire, elle est partagée entre œuvres réalistes (photographies du démantèlement de la jungle de Calais, de migrants accueillis dans des logements sociaux, vidéos…) et plus poétiques, (courts-métrages de fiction, tableaux et installations) dont le sens reste libre d’interprétation. Certaines ne peuvent néanmoins être comprises sans un texte d’explication, et les plus réalistes sont souvent les plus touchantes. Par l’association de ces supports, les thématiques se croisent, dialoguent, se répondent et engagent une réflexion enrichie.

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Persona Grata Palais de la Porte Dorée © J.Inventar

Une réflexion implicite, entre hospitalité et hostilité

Ici, la démarche des artistes s’éloigne de la démonstration abusive de migrants en situation de détresse. Chaque problématique est traitée de façon subtile, implicite ou sous-entendue. Pour représenter le rejet, pas d’œuvres larmoyantes, des gestes efficaces et touchants. Une artiste se filme dans les rues en train de tendre une main ignorée par les passants, une autre peint un drapeau français aux couleurs ternies et à la peinture qui ne sèche jamais (allusion à une technique dissuasive employée dans l’espace urbain). En abordant ces problématiques de façon abstraite, les artistes apportent un côté poétique et universel à des thématiques souvent taboues.

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Persona Grata Palais de la Porte Dorée © J.Inventar

Réelle tentative de préserver le désir d’Autrui, l’ensemble de ces œuvres invite à l’ouverture en se penchant sur la notion d’hospitalité, mais aussi en abordant la façon dont elle peut devenir hostilité. Et paradoxalement, c’est de cette façon que le propos résonne le plus. Comme une sorte de psychologie inversée, c’est en s’attardant sur le rejet que ces œuvres tendent la main à un espoir de vivre ensemble.

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Persona Grata Palais de la Porte Dorée © J.Inventar
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Persona Grata Palais de la Porte Dorée © Eleonore False

Si quelques installations ou photographies invitent à la solidarité, souvent via la métaphore de la main, ce ne sont pas celles qui ont l’impact le plus intense puisqu’elles renvoient à une réalité idéalisée. Quand il s’agit d’inciter à repenser notre vision de l’immigration, le cynisme de certaines œuvres réalistes est plus efficace : tampons géants en forme de bustes, parodiant les tampons des passeports, ou imitations détournées d’affiches publicitaires de tourisme.

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Persona Grata Palais de la Porte Dorée © J.Inventar

Repenser la figure de l’Autre

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Persona Grata Palais de la Porte Dorée © Pierre Huygue

Au fil de la visite, cinq phases du processus d’immigration sont évoquées, de la traversée de la mer jusqu’à l’accès à la terre ferme, de l’accueil au rejet, à la détresse et l’errance. En reconstituant la trajectoire d’un migrant et en s’attardant sur les obstacles comme sur les gestes de solidarité qu’il peut rencontrer sur son chemin, l’exposition renvoie à nos propres préjugés et systèmes de pensée.
Elle invite à une introspection sur notre perception de la figure de l’Autre, et ce qu’il peut y avoir d’absurde à le trouver effrayant.

Persona Grata voit juste en mettant en lumière ce sur quoi on ne s’arrête pas, qui est ignoré ou imperceptible, (les bienfaits du vivre ensemble, l’invisibilité des exilés, leur désenchantement) en exploitant des situations banales pour nous y plonger efficacement. C’est avec les courts-métrages que l’effet est le plus fort, car l’identification s’y fait plus facilement.



Pour aborder des sujets comme l’installation ou l’appartenance à une communauté, ils utilisent des situations vécues par tous et invitent à calquer nos expériences sur une situation d’exil. Simples, efficaces, ces films courts permettent de mieux s’y projeter et de changer notre perception du phénomène. Quand l’un d’eux montre un homme errant dans une cité vide, le personnage s’élève en figure universelle, en qui chacun peut se reconnaître : ne pas savoir où aller, ne pas se sentir à sa place, partir ou rester ? Quand un autre met en scène une communauté de parents et d’enfants s’installant dans une nouvelle ville, il nous rend la figure du migrant beaucoup plus proche. Pour la plupart, le migrant, c’est l’Autre, celui qu’on n’a pas l’habitude de voir, une figure déshumanisée. Ici, les enfants la rendent familière en nous invitant à penser qu’elle se trouve en chacun.

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Persona Grata Palais de la Porte Dorée © Lei Xie

Une exposition à voix multiples

Élément omniprésent de l’exposition, la mer est autant représentée comme un lieu d’espoir, dans l’aspect positif que constitue le lien entre deux terres, qu’en tant qu’espace de transition constant ou lieu de danger, de désillusion et de mort. Donner à voir la multitude de façons dont chaque artiste interprète la thématique de l’immigration, c’est ce qui fait l’intérêt de Persona grata. Jamais redondante ni moralisatrice, l’exposition laisse la voie libre à la réflexion de chacun, de la part des artistes, des philosophes ou du public.

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Persona Grata Palais de la Porte Dorée © J.Inventar

Pour l’enrichir, des entretiens vidéo avec Guillaume Blanc, Fabienne Brugère et quelques artistes, ponctuent la visite. Une intention bienvenue puisque certaines œuvres demandent parfois des explications plus précises, et que certaines notions philosophiques sont prétextes à de plus amples débats. Seul bémol : si ces entretiens filmés constituent une matière intéressante, ils sont relativement longs et viennent s’ajouter aux nombreux autres contenus vidéo proposés. Pour apprécier l’exposition dans son entièreté, un conseil : prendre le temps d’écouter, de percevoir les échos entre les œuvres et ces échanges filmés, et enfin, s’arrêter et profiter des larges banquettes mises à disposition devant les écrans pour profiter pleinement des œuvres diffusées.

Julia Inventar

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Persona Grata Palais de la Porte Dorée © J.Inventar

Persona Grata : exposition vue le 24 octobre au Musée National de l’Histoire de l’Immigration. En deux parties, du 16 octobre 2018 au 20 janvier 2019 au Musée National de l’Histoire de l’Immigration (Palais de la Porte Dorée) 293, Avenue Daumesnil, 75012 Paris, et avec d’autres œuvres du 16 octobre au 24 février 2019 au Musée Mac Val.




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