Paris n’est plus une fête

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Paris n’est plus une fête

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Depuis 9 longs mois, la vie nocturne et les clubs ne sont plus de la partie, à Paris comme ailleurs. Confinement, couvre-feu, re-confinement ; la crise Covid19 et les mesures sanitaires qui en découlent ont mis fin à toutes festivités. Et, si le monde de la culture s’est brusquement ralenti depuis février, le secteur de la nuit est totalement à l’arrêt. Nous avons rencontré trois acteurs du secteur : Ignace Joseph Corso aka Dj Tagada, organisateur de soirées et Dj amoureux de la musique des Balkans, Nick Vu Hoang aka Nick V, organisateur et Dj des soirées Mona à la Bellevilloise, et Frédéric Hocquard, adjoint à la mairie de Paris en charge de la vie nocturne. Ils parlent de leurs espoirs, de leurs perceptions de la gestion de la crise et de l’hypothétique « monde d’après ».

Crédit photo David Volants

La nuit peut avoir mauvaise réputation, elle n’en est pas moins un moment d’effervescence, d’art, de rencontres et de découvertes. Selon Ignace « la fête est le point de jonction entre la surprise, la joie et la transe. C’est un moment de détachement, de communion entre les gens, de grâce parfois ». Afin que la fête soit une réussite dans une ville comme Paris, elle nécessite certaines règles et conditions. Pour Frédéric Hocquard « la nuit doit être respectueuse et inclusive envers ses participants mais également envers ses riverains. Elle ne doit pas être réservée à une élite. Il lui faut des couleurs différentes à celle de la journée pour que l’on réinvente le monde. Ce n’est ni le temps de la production ni celui de la consommation ». Depuis la crise sanitaire, un mépris médiatique et politique s’est affiché, qui a donné lieu à une lettre ouverte du DJ Laurent Garnier [1]. Entre les rumeurs de soirées privées dans des bars quand ils étaient fermés, le lien permanent avec la consommation d’alcool ou de drogues, la prétendue irresponsabilité des jeunes entre deux confinements, ou encore l’incroyable interdiction par le préfet de police de Paris de l’écoute de musique amplifiée après 21h lors du couvre-feu, la nuit à repris un caractère séditieux dans l’imaginaire collectif. Elle fut donc doublement victime du coronavirus ; non seulement les clubs ont été les premiers à fermer mais les fantasmes sont réapparus de plus belle : « On perçoit un certain mépris de la part des politiques envers ce secteur et ses acteurs. Pourtant, c’est bien eux, qui les premiers, ont créé du lien dans une métropole comme Paris lors du premier confinement. Notamment grâce au collectif Dure vie qui a lancé le concept des concerts aux balcons, ce type d’initiative nous a permis de tenir en tant que parisiens », confie Frédéric Hocquard.

Ignace Joseph Corso crédit photographique Tijana Pakic

Peut-être parce qu’ils sont habitués à devoir s’adapter et à être peu subventionnés, les acteurs de la nuit se sont montrés résilients et inventifs. Précisément, nos deux organisateurs et DJs sont résolus à trouver leur public, même en temps de distanciation sociale. Ils ont créé ou participé à des podcasts et à des diffusions de concerts en direct depuis des clubs fermés au public. Ignace a également monté et vendu un projet aux 3F [2] avec son ami Belkacem Mesbahi, dont le concept est un "Cabaret au balcon". « C’est un spectacle proposé à tous les bailleurs sociaux. Je serai aux platines, je ferai la partie musicale et la voix off, et Belkacem sera l’acteur principal et le chanteur. Ce sera au 59 rue Riquet à Paris, en principe le 3 décembre. Je ne peux pas attendre qu’il se passe quelque chose. On est obligés de s’adapter, de muter. ». Le déficit d’aides et de considération de la part du ministère de la Culture est le moteur paradoxal d’une multitude d’alternatives.

Nicolas Vu Hoang par Marie Staggat

Bien que Nicolas ne fasse « pas partie de ceux qui attendent l’État pour agir » il estime qu’il serait bienvenu d’admettre l’impasse de précarité importante dans laquelle se trouvent les acteurs de la nuit et des musiques électroniques, dont beaucoup risquent de ne pas se relever de cette crise, « Le ministère doit reconnaître qu’il y a un acquis en termes de rayonnement des musiques électroniques. Il faudrait que le fonds de solidarité soit prolongé jusqu’en août comme pour les intermittents. Et que quelque chose soit mis en place pour protéger les lieux de musique à Paris. Il y a un risque que le patrimoine immobilier soit racheté ». Sur ce dernier point, Frédéric Hocquard assure qu’il se bat pour garder la nuit dans Paris et éviter qu’elle devienne une ville dortoir. Mais n’est-ce pas déjà le cas ? Pour Ignace, Paris est déjà devenue une ville endormie « les jeunes qui emménageaient dans les quartiers festifs comme Ménilmontant ou Belleville se transforment aujourd’hui en réacs qui refusent la fête. Ils sont arrivés ici en se disant que les quartiers animés sont sympas. Trois ans plus tard ils ont des enfants et n’en ont plus rien à faire de la fête. Le préfet veut pousser la fête dehors. C’est un flic, son travail c’est nuisance sonore, danger, drogue. Nous sommes dans une ville dortoir. J’espère que tout va exploser. Il nous faut un retour de mixité ; de tolérance. La fête, c’est le contact, le partage, la diversité ». Au-delà des problèmes propres à la gentrification, la crise sanitaire a au moins le mérite de mettre en lumière la vulnérabilité et les failles de ce secteur, qui, même s’il se professionnalise, reste précaire. Nicolas préconise une "solidification" pour le rendre plus pérenne économiquement et que ses acteurs soient davantage sécurisés. Il est temps de repenser la manière dont fonctionne la vie nocturne des villes. « Cette crise m’a permis de prendre conscience de l’importance de la protection sociale des gens qui travaillent avec et pour moi. Je souhaite développer cela quand l’activité reprendra. Soutenir davantage la scène locale et ne plus aller dans la surenchère de notoriété. Il s’agirait de générer plus d’argent pour les gens qui travaillent autour de moi ». Ce désir d’une plus grande solidarité locale et de protection sociale joint à la diminution de l’impact environnemental fait écho aux besoins qu’une grande partie de la société a ressenti. [3]

Crédit photo David Volants

La vie urbaine nocturne doit effectivement être repensée et ses acteurs davantage protégés. Cette crise a provoqué une véritable prise de distance, aussi littérale que symbolique, et bien que les perspectives soient difficilement envisageables, cela aura au moins eu l’avantage de mettre en lumière les failles de ce secteur. Mais sa solidification et son homogénéisation ne risquent-elles pas d’en faire une industrie de profit comme une autre, et ainsi lui faire perdre son essence ?

Clara Hubert

Dj Tagada : https://www.facebook.com/djtagadaofficiel/
Nick V : https://www.facebook.com/NICKVDJ/
Radioshow de Nick V au sacré : https://www.youtube.com/watch?v=Gfp8nA0URLg&ab_channel=Sacr%C3%A9




[2Immobilière 3F, premier bailleur social français.

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