Moi, Carla, les « migrants », nous tous…

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Moi, Carla, les « migrants », nous tous…

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par Nicolas Romeas
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Normalement ça n’est pas comme ça qu’on fait, il n’y a pas de quoi rire, n’est-ce pas ?
La « question des migrants », c’est pas drôle. Carla Bianchi ne fait pas comme les autres. Elle ne met pas les pieds dans le marécage insondable de la compassion, dans lequel on s’englue très vite, qui soulage sur le coup et ne fait rien avancer. Elle parle des migrants oui, mais surtout de nous, de notre relation à eux, du migrant en chacun de nous, de notre capacité à dépasser ces peurs pseudo-identitaires tapies à l’ombre des différents discours qui mènent au refus de l’autre. Ces peurs et ces discours où chacun se raconte sa petite histoire inepte et mesquine, pleine de confusion et d’ignorance, sur lesquels s’appuie une politique européenne d’un égoïsme effroyable et meurtrier.

Mais Carla a choisi l’humour, et l’on se souvient que la catharsis d’Aristote n’appartient pas seulement à la tragédie, que le rire avec toute sa cruauté peut être un décapant largement aussi efficace… Ce qu’on voit et ressent ici, ce mélange inextricable d’irrationnel intime ou collectif et de blocs compacts de faits historiques, on le sait et on le ressent déjà depuis longtemps. Nous sommes nombreux à le savoir et à le ressentir. Nombreux bien sûr, parmi les spectateurs qui répondent à l’appel de la Cimade pour leur beau festival Migrant’scène, avec aussi la ligue des Droits de l’Homme, mais pas seulement.

Beaucoup d’autres qui n’ont pas le temps ni les mots le savent et le ressentent, qu’au fond nous sommes tous des migrants. Cette vision d’une opinion majoritaire raciste et repliée sur une fallacieuse notion d’« identité nationale » est une mauvaise corde sur laquelle on tire vers le bas, un storytelling de propagande fabriqué pour décourager, pour écraser l’espoir, pour diviser, rendre tout soulèvement impossible. Diviser pour régner, c’est une très vieille méthode, utilisée partout dans le monde aujourd’hui par les « libéraux » afin de conserver leur pouvoir exorbitant. Et c’est bien ce contre quoi les Gilets Jaunes luttent vaillamment depuis un an chez nous, en rebattant les cartes sans relâche, en mettant les idées les plus opposées sur le tapis, en franchissant allègrement les barrières idéologiques, sans aucune censure, au grand dam des idéologues professionnels. Avec cette intuition profonde qu’à l’occasion d’une conversation longue et de plus en plus affinée entre des gens très divers, puisse enfin émerger de la vraie pensée, informée, documentée, du local au global, utilisable pour agir, ensemble. Et il faut du temps pour cela, de l’attention. C’est bien pour ça que ces mouvements rencontrent des obstacles aussi violents de la part de pouvoirs si puissants qu’ils n’ont plus besoin de cacher leur vraie nature. Cette éducation populaire, cette construction d’une intelligence collective, a de quoi inquiéter ceux dont le pouvoir repose sur l’ignorance et l’atomisation des peuples, et font donc tout pour les aggraver.

Non, la grande majorité des « gens » ne tombe pas dans le panneau grossier de la division, comme on voudrait nous le faire croire. Non, « les gens » ne sont pas obsédés par le voile, non, ça c’est l’obsession tactique de politiciens néolibéraux qui cherchent par tous les moyens à monter les pauvres contre les pauvres. Non, la majorité des « gens » n’est pas terrifiée par l’arrivée de quelques inoffensifs pauvres diables arrachés à leurs terres et à leurs familles par une paupérisation dont l’Occident, avec ses colonies, ses guerres et son système économique mondial, est largement responsable. Il arrive souvent que ces gens réfléchissent, quand on leur en laisse le temps et l’occasion. Migrando ; jeu de rôles sensible, s’appuie sur l’exemple magnifique de la petite ville de Riace en Italie qui a connu une vraie renaissance grâce à l’arrivée de migrants et à l’intelligence humaine de son maire, Domenico Lucano, vite arrêté par Salvini. Migrando, mis en scène par Alain Degois, nous met vraiment à l’épreuve, mais de façon drôle profonde et légère, comme il se doit. Et grâce à son simple dispositif, on s’efforce de ressentir sur l’instant la réaction que nous aurions dans une telle situation si nous avions à la vivre vraiment. Sur la petite péniche transformée en salle de réunion municipale d’un village français imaginaire dont je fus pour l’occasion le maire, où toutes les contradictions se percutent, Carla Bianchi nous fait vivre en direct ces résistances et ces contradictions. En plein milieu d’un soulèvement sans précédent qui prouve en temps réel ce que j’avance plus haut, Carla nous invite à rire de nous-mêmes, ce qui permet de ressentir ces choses de l’intérieur, loin des statistiques, des chiffres d’une économie fallacieuse, des discours déshumanisés.

Beaucoup de gens ici et ailleurs, en France et en Italie par exemple, ne sont pas du tout dupes de la médiocre propagande que leur font subir quotidiennement les médias dominants qui travaillent pour ce qu’on appelle le néolibéralisme. Beaucoup de gens, dans les villes et les villages, même lorsqu’ils ne sont pas Gilets jaunes, savent profondément ce que la solidarité et l’empathie ont de vital pour la collectivité et pour l’être. Beaucoup de gens discrets et humbles résistent à leur façon à la pression énorme des pouvoirs qui cherche à faire diversion de l’essentiel pour diviser les pauvres et les faibles. Ces gens ne sont pas mûs par une idéologie, mais simplement par des valeurs profondes, souvent transmises dans l’intimité des familles. C’est ce que George Orwell, auteur notamment du célèbre 1984, nommait la « common decency » et qu’on pourrait aussi appeler le « bon sens ». Une manière de penser le monde qui n’est pas seulement cérébrale, qui tient compte des émotions et connaît la beauté de l’interdépendance.

Carla Bianchi évoque tout cela, le frôle, ouvre des pistes sans les parcourir jusqu’au bout, elle nous fait confiance, elle ne dit pas tout, ne s’appesantit pas, elle n’est pas didactique, nous laisse libre de penser et de ressentir, elle est drôle. Elle fait ce que le théâtre doit toujours faire, réveiller en chacun la pensée par le levier de l’émotion. Allez partager ça. Allez la soutenir. Pour une fois vous aurez le sentiment d’être un peuple, pas un public.

Nicolas Roméas

Tous les mardis à 21h30 Péniche Nouvelle Seine 3, Quai de Montebello 75005 Paris M°10 Maubert Mutualité/M°4 Cité – RER B SAINT MICHEL Réservations au 01 43 54 08 08 Tarif plein : 21€ Attachée de Presse : Lynda Mihoub/ L’Agence LM Tél : 01.44.85.75.40/ Port : 06.60.37.36.27

Texte : Carla Bianchi et Antoine Léonard
Costumes : Gabriella Frosina : Gabriella Frosina
Photos : Davide Leggio et Francesco Calabrese
En partenariat avec LA LIGUE DES DROITS DE L’HOMME



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