Les Naufragés, une machine à laver les « clochards »

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Les Naufragés, une machine à laver les « clochards »

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La traduction de « clochards » en « naufragés » dans le titre de l’ouvrage de Patrick Declercq mis en théâtre par Emmanuel Meirieu, est l’une des opérations de nettoyage préalable à sa consommation par une classe sociale qui n’a jamais connu la condition de clochard qu’à travers des signes : littérature, rumeurs et fantasmes. Le signifiant « Naufragés » convoque l’imagerie glorieuse des explorateurs et les robinsonnades séduisantes, mélanges d’utopie et de représentation maquillée de la philosophie politique du contrat – dont Marx a souligné l’absurdité [3] Le naufrage d’un bateau est un événement technique mais peut-être davantage naturel (tempête, récifs, etc.). C’est la faute à pas de chance.

Dans la conscience bourgeoise, le clochard vient de nulle part. Il n’est pas le produit d’une organisation sociale du travail et de l’inégale répartition des richesses. Il est une sorte de fou, un déviant, un sous-homme. Son corps peut devenir le terrain d’une médecine expérimentale décrite par Grégoire Chamayou [4]. Le plus souvent, le naufragé ne renvoie à aucun responsable clairement défini. Ce thème du naufrage, lourdement présent sur scène sous forme d’une énorme carcasse de navire échoué sur une plage, est une machine à laver le clochard. De sorte qu’il devient représentable.

Les Naufragés © Pascal Gély

Comme le naufragé, il n’est devenu un clochard que par le biais d’événements naturels, auxquels on ne peut rien, comme la pluie, le vent ou le froid. Ce sont d’ailleurs le froid, le vent ou la pluie qui déciment les clochards, jamais l’abandon, l’oubli, l’effacement, le refus de s’en occuper, la cécité volontaire ou l’indifférence bien-pensante (il y a des institutions caritatives qui les « prennent en charge », je n’ai pas à m’en soucier).

Dans le spectacle, issu d’un livre ethnographique sur les clochards parisiens, le metteur en scène a pris le parti de poser deux comédiens, dont l’un est le témoin, le visiteur de passage, qui a maison et raison sociale, qui parle tout le temps. Ce long témoignage répète dans le champ de la parole l’invisibilité des clochards. Le geste ethnologique dévoile des fragments de ces vies à la dérive ; mais ce même geste reconduit leur statut d’objet passif. L’ethnographie, sous la forme du carnet de terrain, met en lumière – pour des sujets ayant les moyens sociaux de comprendre – ce qu’elle laisse dans l’ombre – les sujets mutilés que personne n’a envie de voir.

Les Naufragés © Pascal Gély

Le spectacle maintient l’invisibilité des clochards. Un visage lacunaire, qui apparaît trois ou quatre fois, sur la coque défoncée du navire, exhibe un personnage mutilé, Robert, dont le récit de vie ne raconte rien des circonstances qui l’ont amené à cette condition. Tout se passe comme s’il n’avait jamais été enfant, ni jeune homme, comme s’il avait toujours été clochard.

L’autre comédien joue Robert, bizarrement ressuscité d’entre les morts. Il apparaît quasi nu, le corps en partie recouvert de coquillages, semblable à un être hybride, fantastique. Ce parti-pris révèle la perception bourgeoise du clochard : un être à peine humain, plus proche du poisson ou de l’animal. C’est le mythe de la naturalité de la misère qui dissimule la réalité : en réalité la clochardise n’atteint que les êtres dépourvus des forces nécessaires pour s’installer pleinement dans l’humanité, c’est-à-dire une famille, un travail, des liens nombreux et solides, des loisirs, de la chance – être né dans le bon quartier, dans une bonne famille, disposer de richesses suffisantes.

Les Naufragés © Pascal Gély

La clochardise est un phénomène social qui dérive des conditions générales de la vie collective, de la division du travail, de l’inégalité des revenus et des patrimoines. Sur ces points, le témoignage reste silencieux. Dans la conscience bourgeoise, le clochard vient de nulle part. Il n’est pas le produit d’une organisation sociale du travail et de l’inégale répartition des richesses. Il est une sorte de fou, un déviant, un sous-homme. Son corps peut devenir le terrain d’une médecine expérimentale décrite par Grégoire Chamayou [5]. Le plus souvent, le naufragé ne renvoie à aucun responsable clairement défini. Ce thème du naufrage, lourdement présent sur scène sous forme d’une énorme carcasse de navire échoué sur une plage, est une machine à laver le clochard. De sorte, il devient représentable.

Les Naufragés © Pascal Gély

Comme le naufragé, il n’est devenu un clochard que par le biais d’événements naturels, auxquels on ne peut rien, comme la pluie, le vent ou le froid. Ce sont d’ailleurs le froid, le vent ou la pluie qui déciment les clochards, jamais l’abandon, l’oubli, l’effacement, le refus de s’en occuper, la cécité volontaire ou l’indifférence bien-pensante (il y a des institutions caritatives qui les « prennent en charge », je n’ai pas à m’en soucier).

Dans le spectacle, issu d’un livre ethnographique sur les clochards parisiens, le metteur en scène a pris le parti de poser deux comédiens, dont l’un est le témoin, le visiteur de passage, qui a maison et raison sociale, qui parle tout le temps. Ce long témoignage répète dans le champ de la parole l’invisibilité des clochards. Le geste ethnologique dévoile des fragments de ces vies à la dérive ; mais ce même geste reconduit leur statut d’objet passif. L’ethnographie, sous la forme du carnet de terrain, met en lumière – pour des sujets ayant les moyens sociaux de comprendre – ce qu’elle laisse dans l’ombre – les sujets mutilés que personne n’a envie de voir.

Les Naufragés © Pascal Gély

Le spectacle maintient l’invisibilité des clochards. Un visage lacunaire, qui apparaît trois ou quatre fois, sur la coque défoncée du navire, exhibe un personnage mutilé, Robert, dont le récit de vie ne raconte rien des circonstances qui l’ont amené à cette condition. Tout se passe comme s’il n’avait jamais été enfant, ni jeune homme, comme s’il avait toujours été clochard.

L’autre comédien joue Robert, bizarrement ressuscité d’entre les morts. Il apparaît quasi nu, le corps en partie recouvert de coquillages, semblable à un être hybride, fantastique. Ce parti-pris révèle la perception bourgeoise du clochard : un être à peine humain, plus proche du poisson ou de l’animal. C’est le mythe de la naturalité de la misère qui dissimule la réalité : en réalité la clochardise n’atteint que les êtres dépourvus des forces nécessaires pour s’installer pleinement dans l’humanité, c’est-à-dire une famille, un travail, des liens nombreux et solides, des loisirs, de la chance – être né dans le bon quartier, dans une bonne famille, disposer de richesses suffisantes.

Les Naufragés © Pascal Gély

La clochardise est un phénomène social qui dérive des conditions générales de la vie collective, de la division du travail, de l’inégalité des revenus et des patrimoines. Sur ces points, le témoignage reste silencieux. Après l’invisibilité physique et dramatique, l’invisibilité historique. Le clochard est un fantôme inoffensif, un spectre qui ne hante personne.

La représentation sur scène des clochards n’est tolérée qu’à la condition d’embellir les faits ou d’inciter à ressentir de la pitié, un moment, pas trop long, de compassion. Cette euphémisation appartient à l’essence du théâtre : le réel ne peut y entrer tranquillement. On ne peut admettre des clochards sur scène qu’à la condition de les nettoyer, afin qu’ils perdent leur côté menaçant, leur aspect miroir de nous-mêmes, accusation vivante de nos abandons et de nos renoncements. Mais, d’autre part, le théâtre peut pousser dans le sens de la dramatisation, vers un réalisme terrifiant. Le mouvement contraire d’atténuation n’est pas inéluctable. Les deux forces opposées interagissent.

Les Naufragés © Pascal Gély

La proposition d’Emmanuel Meirieu passe du côté de la dédramatisation tout en esquissant un signe de révolte. Le comédien qui joue l’ethnologue quitte la scène en serrant un poing de combat, quoique horizontal – vertical, il aurait signifié plus de radicalité. Un dosage habile entre bienséance (il répond à l’exigence bourgeoise de ne pas voir les clochards) et transgression (il raconte des moments de leur vie, dans un centre d’hébergement) qui en fait un bon produit spectaculaire. Le spectateur gardera l’image du vaste navire échoué sur une plage, c’est-à-dire l’image d’une robinsonnade inoffensive, dans laquelle le regard ethnologique apporte une caution d’acceptabilité, voire un alibi qui justifie la colossale indifférence dans laquelle meurent lentement mais sûrement les clochards de tous les pays. Un mélange de Titanic et de Radeau de la Méduse, une fiction imaginaire hybride.

Jean-Jacques Delfour

Les Naufragés, Avec les clochards de Paris, de Patrick Declerck, mise en scène de Emmanuel Meirieu. Vu au théâtre de la Cité le 26 février 2020.

Tournée

Bois de l’Aune (Aix-en-Provence)
Du 12 au 14 mars 2020

Théâtre Liberté (Toulon)
Les 19 et 20 mars 2020

Salmanazar (Épernay)
Le 24 mars 2020

Équinoxe (Châteauroux)
Le 30 mars 2020

L’Arc (Le Creusot)
Le 9 avril 2020

DSN (Dieppe)
Le 14 mai 2020




[1Marx, Contribution à la critique de l’économie politique (1857), Paris, Éditions sociales et GEME, 2014, p. 31-32.

[2Marx, Contribution à la critique de l’économie politique (1857), Paris, Éditions sociales et GEME, 2014, p. 31-32.

[3Marx, Contribution à la critique de l’économie politique (1857), Paris, Éditions sociales et GEME, 2014, p. 31-32.

[4G. Chamaou, Les corps vils : expérimenter sur les êtres humains au XVIIIe et au XIXe siècles, Paris, La Découverte, 2008. Un compte-rendu ici : https//journals.openedition.org/lectures/703

[5G. Chamaou, Les corps vils : expérimenter sur les êtres humains au XVIIIe et au XIXe siècles, Paris, La Découverte, 2008. Un compte-rendu ici : https//journals.openedition.org/lectures/703

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