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Le récit du flâneur contemporain : Un Livre blanc de Philippe Vasset

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par Marine Lemaire
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D’une grande richesse, Un Livre blanc résulte d’une longue recherche où l’auteur est l’unique narrateur du récit, mais pas le seul personnage ; tagueurs s’exerçant sur des murs avant de se lancer au grand jour, sans-abris en pique-nique forcé, squatteurs en errance contrainte, familles de clandestins. Ses rencontres se multiplient sans qu’il les suscite et participent à animer son récit. Cette ’investigation, menée sur plus d’un an, de week-end en week-end, l’a amené à parcourir une cinquantaine de fragments de cette banlieue, revenant plusieurs fois sur les mêmes zones après quelque temps.

Hautes herbes entoilées © Marine Lemaire

À la fois journaliste et écrivain, Philippe Vasset fut frappé par les zones vierges que laissent les cartographes, surtout présentes dans les cartes des villes. Le récit est une représentation de l’action. Alors en quoi l’auteur, par sa place sur le terrain, agit-il comme flâneur ? En quoi cette posture fabrique-t-elle un récit de la ville ? Il aborde ce sujet d’un point de vue littéraire, géographique, sociologique, philosophique, voire politique. Suite à un constat cartographique, il nous fait part de son expérience spatio-temporelle dans Un Livre blanc, sous-titré « récit avec cartes ».

Paris est une ville qui a été parcourue, balisée, déchiffrée par de nombreux écrivains avides d’expérimentations. Ce phénomène inclut les flâneries baudelairiennes, les visites dadaïstes, les déambulations surréalistes et celles des situationnistes. L’auteur fait-il le récit du vide ? Il choisit de se rendre sur ces lieux, espaces vierges sur une carte, qui en réalité existent bel et bien. Comment juger qu’il est utile ou non de représenter quelque chose ? Comment remplir l’absence d’information qui semble caractériser ces zones abandonnées ? On pourrait considérer que Philippe Vasset forge un récit périurbain [1]. À défaut de pouvoir caractériser les lieux, car la banlieue, la périphérie ; excroissance de la ville, est faite de ruines et de nouveaux aménagements.

Vasset a donc examiné la carte n° 2314 OT de l’IGN de Paris et sa banlieue. Il quitte le centre-ville, représenté en détail par des symboles conventionnels pour se porter jusqu’aux confins de la ville, au-delà du périphérique. C’est dans cette zone qu’il découvre des no man’s lands. « Les villes modernes repoussent loin du centre, vers l’extérieur, hors d’elles : les usines abandonnées, les montagnes de déchets, les ruines, les trafics illégaux : tout ce qui de notre monde postindustriel est écarté, submergé, des éclats de réalité dont on veut s’extraire comme s’ils n’existaient pas ». [2] Dans son Anthropologie du quotidien Marc Augé explore ces espaces d’anonymat, de changements, qu’il définit comme non lieux [3].

Aujourd’hui la périphérie correspond à des paysages et des modes de vie différents, et la périurbanisation diffuse oblige à s’interroger sur l’état et sur le sens de la ville. D’où le désir de Philippe Vasset de réaliser un documentaire engagé. Il s’intéresse au contexte, interroge les gens, consulte des rapports, questionne des spécialistes. Il se familiarise avec diverses problématiques pour mieux appréhender le terrain. Il montre au sein d’Un Livre blanc, toute la dimension (la difficulté) de ces recherches, et dévoile avec sincérité les mutations inévitables entre son idée de départ et le rendu final.

La misère à laquelle il fait face modifie sa trajectoire, ses sens restent en alerte, mais son émerveillement d’explorateur le quitte peu à peu pour laisser place à l’innommable pauvreté, ce qui le décide à documenter ce qu’il voit pour le nommer. Sensible dans sa manière d’aborder les lieux : il parle beaucoup de lumières et de sons, il envisage une nouvelle forme participative de recherche.

En ce qui concerne la perception temporelle et mémorielle de la ville, des subtilités invisibles surgissent de manière fantasmatique, une familiarité ; d’affects, d’habitudes. L’expérience littéraire a préparé et accompagné la flânerie dans ce que cela suppose de proximité et de temps passé à observer. Au départ, il souhaitait exprimer ce qui se cachait derrière ces lieux non annotés. Puis, il eut la volonté de dresser un inventaire exhaustif de ce qu’il captait au fur et à mesure de son exploration. Il parvient finalement à un procédé visant à aller au-delà des moyens limités de la langue pour dire l’espace. Il renonce : « Lorsque j’ai voulu synthétiser toutes les informations rassemblées, les phrases ont refusé de s’agencer en argumentaire : mes textes n’expliquaient rien, ne racontaient aucune histoire ». La citation de Lautréamont tirée des Chants de Maldoror au début de l’ouvrage « Allez y voir vous-même si vous ne voulez pas me croire » montre le rapport que Philippe Vasset entretient avec le réel, sa détermination face au visible, à ce qui n’est pas simplement donné à voir, qu’il faut aller à sa recherche. Il se questionne face à l’envers du décor de ces espaces vierges sur la carte, il veut y aller, découvrir ce qui se cache au-delà de cette représentation du rien. En faire l’expérience par le corps, sillonner les lieux muni d’outils, pour répertorier l’existant avec rigueur. Une documentation aussi traditionnelle que technologique pour en dégager les plus infimes changements. Philippe Vasset dit prendre sa mission très au sérieux, il ne déroge pas à la fréquence qu’il s’était imposée, il vit cette aventure comme un devoir.

Sa structure formelle et narrative est très hétérogène et décousue, le livre est tissé de textes et de cartes, parsemé de textes en italique, des notes prises sur le vif sont réintroduites. Telle de la poésie en prose, ces extraits sont des fragments isolés. Des bribes de réflexions sur le paysage environnant ou sur l’avancée du discours en général, souvenirs, visions, considérations inopinées, va-et-vient mentaux. Cet écrit tente de fuir l’agencement textuel, la forme est libre. Des choix hétéroclites, des statuts non définis pour des textes qui méritaient d’être transmis tels quels. Le mélange entre récit littéraire, cartes et écriture in situ confère à ce documentaire narratif une esthétique singulière. Vasset réalise en quelque sorte un texte-performance.

Buée picturale © Marine Lemaire

Le flâneur

Philippe Vasset incarne le flâneur contemporain. Trois aspects caractérisent ce genre : l’observation, la marche et l’interprétation. Le flâneur est à la fois, objet-sujet de l’analyse sociologique et chercheur actif. Cet investigateur-explorateur fait naître un récit d’investigation sur la ville, dont il est le héros. Le flâneur, figure essentiellement littéraire apparue avec les grandes capitales modernes au XIXe siècle, a affirmé sa qualité de modèle esthétique dans une manière de témoigner de la nouvelle réalité urbaine, de s’en faire l’observateur selon une vision en mouvement, fugitive et éparpillée. Arpentant la ville, il saisit sur le vif les mille aspects de la vie quotidienne, s’intéressant aux choses vieilles ou nouvelles, aux anonymes de toute condition, selon une grande sensibilité aux détails et aux ambiances. Un Livre blanc hérite de cette poétique, dans sa manière d’exprimer une réalité plurielle, dans un parti pris qui jamais ne cède ni à la fixité, ni à une définition trop précise du point de vue, lui-même en perpétuel changement, sans cesse réévalué. Sur un mode juxtaposé des architectures et des rues, des habitants, des passants, des délaissés urbains, l’auteur-explorateur s’abandonne à des spectacles de la vie urbaine réputés insignifiants. Cette vision immergée et décentrée naît de la déambulation comme seul fil conducteur d’un récit urbain où l’expérience de la ville prend sa meilleure forme. L’expérience demande à être poursuivie au-delà du temps d’immersion dans la ville, elle perdure dans l’esprit. Il n’y a pas un temps unique d’observation, mais une collecte progressive. Toutes ces temporalités se réitèrent et se chevauchent, donnent sa fluidité et sa densité à l’expérience esthétique de la ville. La forme est libre et aérée, faite de fragments. Nulle continuité géographique, ni logique d’articulation narrative, le flâneur offre une vision labyrinthique de la ville. En interagissant avec le monde extérieur, avec les personnes et les lieux, il valorise la quotidienneté. La flânerie demande de vivre son investigation à travers une temporalité relâchée, libre des rythmes soutenus qui caractérisent notre quotidien. On est saisi et séduit par ce qui est extrême et interdit, venu du dehors, de l’ailleurs, fruit du hasard, du destin, du jeu et par cette action, il veut dévoiler ce qui demeure caché. Il dit à ce sujet : « Regardez, voilà comment des gens vivent dans votre ville, et vous, vous ne voyez rien ; pire, vous vous organisez pour les cacher ».

Ce goût pour l’inconnu et cette mise en danger le transportent. Le secret ne le quitte jamais. Exister incognito quelque part, ici, ailleurs, voir sans être vu, il agit en plein mystère, éveillé par les bruits et les odeurs. Walter Benjamin écrit à ce sujet « cacher veut dire laisser des traces mais invisibles ». [4] Le nomadisme urbain caractérise celui qui se déplace dans la ville sans règles précises, qui aime se perdre et se retrouver dans ses labyrinthes. Philippe Vasset agit dans l’urbain comme un enfant partirait en expédition dans son jardin, comme s’il allait découvrir un nouveau monde, allant jusqu’à acheter des gâteaux pour chiens, pour apprivoiser ceux des gardiens. Le merveilleux surgit : « j’avais le secret espoir que les notes désordonnées et contradictoires finissent par aboutir à un texte qui ressemble à cette terre mille fois retournée et mêlée de débris, à ces toiles d’araignée qui s’accrochaient aux oreilles et à ses cheveux et à ces fruits poussant sans arrosage ni jardinier ».

Moisi des sous-bois © Marine Lemaire

C’est dans ce passage que le flâneur, en plus de percevoir, devient producteur de sens. Il contribue à définir la scène urbaine en interprétant l’espace, qu’il raconte et resymbolise. Philippe Vasset se sent libre dans ces lieux sans propriétaire. Il collectionne des images pornographiques, et intervient parfois lui-même dans le lieu directement en laissant des pancartes dans un jardin, espérant une réponse du jardinier. Il va même jusqu’à créer des installations dans des lieux en ruines, comme pour défier le réel.

Par son vœu solitaire d’aborder ces lieux en choisissant ses interventions, il incarne le libre arbitre, faculté de l’être humain à se déterminer librement, à agir et penser par lui seul. Il est animé par le fantasme d’une possible réponse des lieux, ce qui lui importe c’est l’interaction avec les espaces.

« Le flâneur rebrasse le réel, l’irréel, le présent, l’imaginaire, le vécu, le souvenir, le rêve au même niveau mental commun ». [5] L’auteur se concentre sur la découverte de soi par la flânerie, l’accès à la conscience existentielle. La promenade, des poètes ou des intellectuels, les amènent à la critique des comportements. Walter Benjamin assignait au récit de participer à la construction d’une expérience qui enseignerait à fuir ce qui nous menace. L’étranger que nous portons en nous, « pour exister en tant que soi-même, il faut d’abord sortir de soi-même » dit Jieun Shin. Ce questionnement est esthétique, comme en témoigne l’étymologie du mot : éprouver ensemble des émotions. Le flâneur est bâtisseur de sens, pour comprendre le rôle qui peut être le sien, et donc celui des autres. Je pense au concept d’identité narrative forgé par Paul Ricoeur qui témoigne de la problématique soulevée par les questions « qui ? », « qui suis-je ? », « qui sommes-nous ? », « qui es-tu ? », « qui êtes-vous ? ». Pour Ricœur, la réponse n’est que narrative, elle est histoire et fiction, lorsqu’on se raconte, on reconfigure toujours plus ou moins la réalité, on la réinvente parfois. « L’histoire d’une vie ne cesse d’être refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un sujet raconte lui-même. Cette refiguration fait de la vie un tissu d’histoires racontées ». [6]

Vasset incarne cette figure essentielle de la mise en scène de l’espace urbain, le flâneur. Acteur-utilisateur de l’espace public, narrateur-interprète dans l’espace, son rapport au lieu est autant corporel qu’intellectuel. L’activité du flâneur consiste principalement à se balader et à traîner, à scruter les environs, mais dans un rapport au fantasme : entrer par effraction, clandestinement, dans la pratique elle-même. Les géographes agissent aussi en clandestin, pour analyser la modernité dans une perspective critique.

Par sa nouvelle forme d’écriture, Vasset met en évidence l’incompatibilité des cartes et territoires, qui ne coïncident jamais. Il tient à révéler cette prise de conscience, pour autant il admet : « j’ai vite compris que jamais je n’arriverais à dénoncer quoi que ce soit ». C’est sa première tentative pour faire apparaître une autre réalité, donner corps à un nouveau point de vue sur la ville invisible. « J’ai commencé à m’intéresser aux cartes, quand j’ai compris qu’elles n’entretenaient que des rapports très lointains avec le réel ». Par cette approche, une détermination frappante fait surfac : il tient à aller voir par lui-même.

Pour l’auteur d’Un Livre blanc, appréhender le paysage ne se réduit pas à relater son expérience personnelle du réel, son récit donne inévitablement un sens à des lieux peu relatés. La carte géographique « entretient des relations fortes et lointaines avec la réalité » : elle révèle un paysage idéal, vu d’en haut, donnant ainsi une représentation totalisante et privée de point de vue. Il remet en question cet objet utilitaire, banal. Lorsqu’on arpente les rues d’une ville nouvelle une carte à la main, nous ne la questionnons pas, nous adoptons immédiatement ce quadrillage du réel.

Comme en témoigne Marc Augé, la banlieue est un lieu de transit qui exclut l’être humain et empêche la construction d’un milieu social ; un lieu où les trajets individuels (la promenade par exemple), ou bien les échanges ou les rassemblements, seraient désormais impossibles. Fasciné par cette résistance de la faune et de la flore, ce « sauvage » dont Vasset parle à plusieurs reprises, dans un environnement souvent composé de constructions de fortune, d’une humanité errante à la recherche de nouveaux habitats pour survivre entre les aspérités de notre société de consommation.

Mur paysager © Marine Lemaire

Chez le flâneur, il y a le désir d’apprécier la vie à un rythme plus lent. Difficile dans cette vie basée sur l’intensité comme principe de vie, comme en témoigne Tristan Garcia dans La Vie intense. Philippe Vasset, flâneur contemporain, serait-il en rébellion contre la consommation de masse dont nous sommes prisonniers ?

Le monde dans lequel nous vivons est à son sens mal connu, mal appréhendé, notamment dans sa présentation ou sa lecture cartographique. Les distances kilométriques ne correspondent plus à notre réalité actuelle. Il finit ce récit par ces mots : « Les poteaux, les fils, les rues tracent des figures, encadrent des détails, en soulignent d’autres, mais rien n’a de signification ni d’emploi […] Où est votre place ? Comment habiter ici ? Malgré la couverture satellite permanente et le maillage des caméras de surveillance, nous ne connaissons rien du monde ». Ce désenchantement est un appel à une quête de sens qui serait propre à chacun, à y aller par soi-même sans se contenter de la technologie. Collecter des données sur ce qui nous entoure ne suffit pas à la connaissance, à la compréhension du monde. L’expérience d’autrui peut nous en apprendre autant, mais Philippe Vasset dit qu’il faut le vivre, les sens prêts à recueillir et être surpris. Cet écrit est un appel à la flânerie, à la fabrication de notre propre récit.

Par l’observation, la narration, l’interprétation, et la marche, il décide de vivre l’expérience, et de nous en faire part. Veut-il la conserver, la préserver, laisser une trace de ces lieux en perpétuel changement ou nous pousser à en faire de même par sa frustration face à notre méconnaissance du monde ? Il laisse des traces dans ces lieux que le lecteur ne verra sûrement jamais mais qu’il détaille dans son récit. C’est une expérience esthétique et temporelle de la ville, cette liberté de dépasser ce qui nous est donné par la vue, d’échapper au réel tandis que nous demeurons irrémédiablement ancré en lui. La marche, expérience initiatique de la banlieue, amène à une suggestion de l’espace. Phillippe Vasset, à la fois intrus, clandestin et voyeur, fait à son tour fantasmer le lecteur sur de possibles rêveries.

Marine Lemaire

Si vous souhaitez partir en exploration : https://www.fayard.fr/litterature-francaise/un-livre-blanc-9782213634111



L’art hors-champs Banlieue

[1cf. Frédéric Martin-Achard, « "Des promenades dans cette épaisseur des choses reconstruites". Introduction au récit périurbain (Bon, Rolin, Vasset) », dans Comparaison, 1, 2008

[2Cf. Ida Porfido, Un livre blanc de Philippe Vasset ou le silence des cartes, Revue italienne d’études françaises.

[3Cf. Marc Augé, ,Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité (1992)

[4Cf. Walter Benjamin, Le lièvre de Pâques découvert ou Petite science des cachettes Cf. Jieun Shin, Le Flâneur postmoderne. Entre solitude et être-ensemble (2014), CNRS Éditions

[5Cf. Jieun Shin, Le Flâneur postmoderne. Entre solitude et être-ensemble (2014), CNRS Éditions

[6Paul Ricoeur, Temps et Récits (1985), Éditions du Seuil.

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