Le Bon, la Belle et les Assaillants. As bestas, Rodrigo Sorogoyen

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Le Bon, la Belle et les Assaillants. As bestas, Rodrigo Sorogoyen

Le Bon, la Belle et les Assaillants
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Ma présentation lapidaire du film en deux lignes serait la suivante :
Polar agraire. Convictions écolos contre intimidations rustiques en Galice.
Mais je ne suis pas disposée à m’en tenir là. Trop bousculée par la sensualité des images, l’ambivalence des personnages et l’intensité de la bande originale de ce film.

Préambule caniculaire

Départ pour le Jura. Canicule. Fin d’après-midi. Corps fatigué et esprit embrumé, j’ai en tête de voir ce film avec ma fille Victoria depuis sa sortie en salle. Tout ce qui concerne l’Espagne m’attire comme un aimant. Cette culture fait partie de moi.

Quelques critiques lues m’intriguent.
Que vont faire Denis Ménochet et Marina Fois au fin fond de la Galice ?
Pourquoi donc Rodrigo Sorogoyen choisit-il des acteurs français ?
Polar et maraîchage bio, troublant mélange ?

Je pressens une atmosphère insolite. Victoria ne connaît rien du réalisateur Rodrigo Sorogoyen. Elle n’est pas hispanisante. Mais elle est curieuse, je l’entraîne. Le cinéma Le Palace d’Epernay m’est familier. Décorum austère et odeurs de peinture encore fraîches. Il y manque un lieu d’échanges et de convivialité, je me plais à rêver à un bar et à des coins lectures pour m’installer avec les copines après un film.

Nous sommes huit dans la salle semi-obscure. Je reconnais un très jeune homme que je sais féru de culture hispanique. Un couple d’âge mûr, une joyeuse retraitée vissée à son téléphone et deux hommes qui papotent. Victoria et moi, dégoulinantes. Chacun avec de l’eau à portée de mains. Étrange ambiance devant les sièges vides. Horaire de la séance peu séduisant, spectateurs à la plage ? Venir au cinéma le dernier vendredi de juillet en fin d’après-midi pour voir un film aux antipodes de l’esprit léger de la « vacance » est une idée décalée comme je les aime. Deux heures de repos au frais une fois les sacs bouclés. Les plantes arrosées. Le frigo presque vidé. C’est idéal. Un film, c’est un voyage immobile. Fin juillet le bouche-à-oreille a peu fonctionné, début septembre le film est encore à l’affiche et les commentaires positifs ne tarissent pas.

As bestas émois

Au-delà de l’intrigue d’un polar écolo haletant, d’autres sujets traités ici me touchent.
Je suis allée deux fois en Galice. Je connais les particularités de ce territoire. La Galice n’attire pas le touriste lambda. C’est une destination « exotique ». Une région assez méconnue d’Espagne, si ce n’est pour un catalogue de clichés.
Saint-Jacques de Compostelle, sa cathédrale et son pèlerinage.
La Corogne et son équipe de foot (je suis inculte en ce domaine).
Les paysages de bord de mer hâtivement comparés à la Bretagne ou à La Normandie.

La vraie Galice est une terre de contradiction.
Peuple épris de fêtes. Campagne austère. Climat parfois hostile. Forte revendication identitaire. Langue rugueuse et terre fertile.

Par conséquent le film entraîne aux antipodes de « la España de la pandereta » (l’Espagne des lieux communs : sangría, tapas, turismo de sol y playa, corrida, fiesta et une dose de Picasso. )

Rodrigo Sorogoyen propose un grand écart avec les folies almodovariennes sur grand écran. Le kitch, l’extravagance, le glamour et le lyrisme ne sont pas au rendez-vous. Ici le traditionnel bar chaleureux et festif est un bouge insalubre ou l’on sert des liquides douteux dans de petits verres crasseux. Les maisons blanchies à la chaux sont des vieilles bicoques à l’abandon. Le chaleureux abrazo (étreinte ) d’accueil se transforme en regard de défiance sur l’autre. Seule évocation d’une culture espagnole basique el pan y el jamón con queso dévorés par Antoine et Olga lors d’un temps de douce connivence.

En dehors du contexte et de la localisation un autre sujet me concerne.
Je suis émue par la sensualité du rapport à la terre qu’entretiennent Olga et Antoine. J’aime y plonger mes mains pour cultiver mon jardin pas secret. Je prends plaisir à voir mûrir des tomates ou grossir des courges. Je commence à bricoler avec des techniques de permaculture et je défends une consommation locale et biologique pour ma famille. (sujet d’amusement pour mes proches. Je suis l’intello bobo écolo à vélo.) À mon échelle de jardinière-bricoleuse, j’ai fait l’expérience de la déception devant des récoltes gâchées par des parasites ou autres maladies. Bien que mon garde-manger ne dépende pas de cette micro-production, j’ai fini par comprendre que la qualité des cultures dépend des aléas climatiques...

Dans ce film jamais démonstratif, on respecte le passage du temps. Tout passe par le lien entre la terre et les protagonistes. Un lent processus de maturation s’opère.
On creuse, on laisse reposer, on plante, on attache, on accroche, on rafistole, on regarde, on surveille, ou plutôt on veille, on s’attache, on aime sa terre.

Un mois après la projection As Bestas continue de vivre en moi. Je vois défiler dans ma tête certains plans. J’ai trouvé une raison à cette obsession. C’est un polar sensuel. Éléments déclencheurs de sensations en pagaille dans mon corps-esprit durant la projection :

La terre meuble et collante.
Le sol fumant dans le brouillard.
L’odeur d’humus.
Les mains enfouies dans la chair des tomates.
Les feuilles qui craquent en forêt.
La neige sur les brebis.
L’eau fraîche d’une source
Le vent en haut d’une montagne.
La buée sur les carreaux.
Le toucher d’une châtaigne à éplucher.
L’étreinte d’une brebis
L’odeur d’un ragoût.
La capture d’un cheval.
L’odeur salé et piquante du jambon séché
La chaleur moite.
Le froid piquant et vif.
Le contact avec la terre, le bois et la pierre.

La nature gallega : véritable personnage du film.

Assis au calme nous suivons l’aventure tout sauf bucolique des deux protagonistes au fil des saisons.

Un transfert s’opère depuis mon fauteuil...
Les personnages sont puissants et convoquent en moi des pulsions de vie.
Olga, interprétée par Marina Fois, me donne de la force pour poursuivre mes projets (même s’ils sont différents des siens je m’inscris dans un nouveau récit existentiel plus respectueux du vivant) . Coûte que coûte elle trace son sillon, convaincue d’être à sa place et d’agir en accord avec ses valeurs. Elle pourrait être un sorte de modèle. Une illustration de la résilience. Bouger les lignes. Cultiver son jardin. Faire de ses propres mains pour se construire soi-même. Loin du bruit du monde.
Trois actes politiques qui me parlent.

En dehors de la salle obscure lorsque j’entends Rodrigo Sorogoyen s’exprimer à la radio je suis aux aguets.
Frissons à l’écoute de l’accent espagnol. Rodrigo parle et la douceur de son phrasé, la vitalité de sa verve m’embarquent pour je ne sais où.

Le contraste est saisissant. Il aborde la noirceur de l’âme humaine dans chacun de ses films avec un calme et un optimisme apparents. (Ses opus précédents sont à voir El Reino, Que Dios nos perdone, Madre pour ne citer qu’eux). Il n’a rien à voir avec le type échevelé, misanthrope, dépressif, à côté de ses pompes et inaccessible qu’on pourrait imaginer en parcourant vite sa filmographie. Il semble ancré dans le réel. Il connaît la réalité du terrain filmé. Il n’édulcore rien.

Je le répète je suis touchée par l’authenticité des personnages. Olga et Antoine ne sont pas de simples et parfaits bobos intellos sauveurs de la campagne galicienne.

Il retape des vieilles bicoques en ruine pour rendre une âme au village. Olga le suit, l’aime, partage ses désirs et ses convictions. Elle semble épanouie. La complicité entre eux est belle.
Ils sont vrais. Des corps imparfaits. Des rides visibles. Olga n’est jamais fardée. Antoine, lui est tout en contraste. Un regard doux, un corps massif et engagé dans l’action. Les signes de fatigue, d’apaisement, d’angoisse du lendemain ou de satisfaction du travail accompli sont lisibles sur les visages en gros plans.
Je me sens proche d’eux. Ce pourrait être des voisins qui viendraient partager un verre à la maison.

Ils sont beaux. Loin des stéréotypes du couple d’ amoureux. Vieilles polaires, mains caleuses, cheveux en bataille. Magnifiés par leur amour, leur soif de gratter la terre et leur désir de changer le monde discrètement.

Face à eux les frères Anta. Paysans aigris, affaiblis par des accidents de vie. Ils ne sont pas uniquement affreux, sales et méchants. Nous comprenons rapidement que dans cette famille de rustres la colère, la soif de justice, sont légitimes. Les moyens mis en oeuvre pour les satisfaire sont bien entendu discutables.

La rudesse de la vie paysanne abordée par d’autres artistes espagnols apparaît en filigranne. Dans certaines scènes je pense notamment au film Las Hurdes de Luis Buñel pour son côté terratologique.
Federico García Lorca et son texte Mi pueblo ne sont guère loin.

Ainsi, deux visions du monde et du rapport à l’argent se dessinent et s’entrechoquent : celle d’un couple ayant bourlingué et fait des études et celle de personnes figées dans leur lieu de naissance et qui n’ont pas eu ces possibilités-là.

Je m’interroge alors. Dans cette lutte acharnée pour construire un avenir meilleur qui a raison ? Le respectable projet d’Antoine et Olga, aussi louable soit-il, est-il compatible avec les aspirations des habitants abandonnés à leur sort ?

Les relations antagonistes des personnages autour de cette idée d’une justice qui n’est pas un concept immuable me passionne. Selon les points de vue et les intérêts de chacun, ce qui est considéré comme « juste » diffère.

Spectatrices en (dé)routes galiciennes

Par ailleurs ce film est dialectique.
Chaque séquence s’oppose à la précédente. Sorogoyen nous conduit là où on ne pensait pas aller. Rien n’est joué d’avance. Je sursaute à diverses reprises.
Suspense haletant. L’inéluctable va se produire certes mais quand et comment ?
Dans la scène d’ouverture, [1] très physique et violente, des hommes attrapent et immobilisent des chevaux pour couper leur crinière. Elle introduit dès le début une lutte, un corps à corps. Pourtant, As bestas est un film cérébral avec beaucoup d’échanges de regards et de discours argumentaires. La violence morale y occupe une place beaucoup plus grandes que le spectateur ne pourrait l’imaginer.

Explorateur sans jugements des motivations de chacun, Sorogoyen déroute les attentes des spectateurs. La tragédie n’est pas le climax. Elle est utilisée comme tremplin pour raconter une autre histoire où la tension laisse place à un deuil lancinant et à la poursuite d’idéaux existentiels.

Musicothérapie dans un fauteuil

Enfin la bande son crée par Olivier Arson distille avec habileté une atmosphère pesante et anxiogène. Victoria et moi avons été très sensibles à la symbiose entre l’intrigue, le contexte les compositions. Mélange de silence, d’électro accoustique, de percussions martelées et d’orchestrations symphoniques précaires et sauvages. J’apprécierais de l’écouter à la maison dans le calme. Elle suffirait à me faire voyager en forêt galicienne.

Fin du voyage à l’ouest où tout est nouveau.
Nous sommes interloquées.
Victoria attend une fin fermée. Des résolutions aux problématiques et questionnements soulevés. Elle fixe l’écran et lève les mains en signe d’incompréhension. Elle est frustrée. J’aime cela. Dans ce film rien n’est donné d’emblée. Il faut faire un effort, réfléchir, imaginer.

Elle me regarde et lance : « Non mais attends on ne sort pas tout de suite. Je veux la fin du générique. Il y a peut-être encore une séquence.... » Continuant de fixer l’écran elle poursuit : « la musique est géniale. » Je suis assez heureuse de voir ma fille de 18 ans destabilisée par l’intrigue et sensible à une bande originale. Elle est une spectatrice désireuse de prendre en compte le générique du début à la fin dans la projection d’un film.

Cogito post projection

Lors de mes investigations je suis tombée sur plusieurs allusions comparatives avec le film Chiens de paille de Sam Peckinpah tourné en 1971 sur la même thématique.
Je le regarderai avec Victoria pour poursuivre nos réflexions.

J’en suis à nouveau convaincue. Accompagner, avec tact, les confrontations des adolescents avec "les gestes artistiques" c’est se risquer à mieux les connaître.

Pour l’anecdote je me suis livrée à une observation vacancière des rapports entre maraîchers, autres neo ruraux fraîchement installés dans le village où nous avons séjourné dans le Jura et les habitants.
Point d’hostilité de leur part mais une réelle perplexité devant les projets de vie des pièces rapportées « Comment vont-ils s’en sortir au fil du temps ? » Question sous-entendue : « Comment vont-il trouver leur place ici ? »
Boomerang. La question posée dans As bestas revient « Que signifie concrètement appartenir à une terre ? »
Affaire à suivre.

Claire Olivier

Je décide de clôturer ma chronique par deux photos personnelles (prise hier soir au bord d’une route de la campagne entre Lorraine et Champagne ).




[1"Une scène d’ouverture bestiale filmée au ralenti et en plans serrés nous montre le travail beau et violent des aloitadores, ces jeunes hommes chargés d’immobiliser des chevaux sauvages à mains nues pour leur couper la crinière et les marquer. As bestas (littéralement « les bêtes » en galicien) désigne les femelles de cette race de chevaux. Que le spectateur ne s’y trompe pas, le film n’est pas une plongée dans l’univers de ce rituel galicien. Cette première scène sert de métaphore à la scène centrale du film et fait écho à la blessure à la tête d’un des protagonistes du film."
Cinespagne. Paul Buffeteau.

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