L’œil à l’écoute (de Marie l’invisible)

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L’œil à l’écoute (de Marie l’invisible)

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À la fin du spectacle, Jean-Marc Luneau, le metteur en scène, nous dit qu’il a adressé une lettre à quelques ronds-points de France et de Navarre occupés par des Gilets Jaunes pour leur proposer une représentation de l’Histoire de Marie. Il espère tomber sur un facteur bienveillant qui acheminera sa missive à bon port. Pour le moment pas de réponse, mais si c’était un coup d’épée dans l’eau, dit-il, sa lettre reviendrait.

Et puis il y a cette représentation qui a eu lieu dans une petite salle nichée dans un des immeubles de la rue d’Aubagne à Marseille, qui s’est écroulé quelques jours plus tard faisant écho à l’éternelle constance des conditions de vie des plus démunis.

Et en effet, la parole de Marie, transmise par le photographe Brassaï dont elle était la femme de ménage, est en somme la mémoire des Gilets Jaunes. Une parole actuelle, un quotidien où il est question de survivre à un système qui broie les plus pauvres. Il y rapporte, de manière expérimentale, les conversations avec cette femme dont il reconstituait la parole de tête.
En l’occurrence une campagnarde prolétaire montée à la ville, aux prises avec des conditions de travail trop dures qui laissent peu de place à la vie. « J’en ai assez du trop plein », s’indigne-t-elle dès le début. C’est l’après guerre de 39-45, pourtant, (risquons hardiment les lieux communs !), sa parole affranchie et son regard sans concession sont d’une grande modernité. Elle le pressent et le dénonce, déjà « tout le monde veut devenir capitaliste ». Son discours sur ses conditions de vie, de travail, de relation aux autres, sa solitude, font écho aux revendications de ces dernières semaines.

Marie est incroyablement humaine, gouailleuse, simple et complexe, âpre, entière, poète, acerbe, bancale, sombre, ironique, fine, ou avec ses gros sabots. Hélène Huret qui joue subtilement son personnage dit d’elle que « sa parole ne vient pas des choses qu’elle a apprise mais d’une réalité acquise sur le terrain de la vie, tous les jours ». Hélène Huret a un regard bleu mélancolique et froid assorti à sa robe acrylique fleurie de vieille dame provinciale.

Assise face au public, entre ombre et lumière, massive, malmenée par la vie mais indéboulonnable, robustement ancrée dans le sol comme une de ces travailleuses universelles sortie d’un tableau de Fernand Léger.

Un long monologue intérieur rapiécé d’instantanés de vie, des bribes parfois absurdes, décousues, qui, mises bout à bout, forment une sorte de montée dramatique poétique avec tension et dénouement. Mais on pourrait s’en passer. Les tableaux successifs surannés, mélancoliques et politiques nous suffisent.

Ça peut sembler paradoxal, mais Marie, avec sa singularité, on la connaît bien, on la reconnaît ; c’est un catalyseur de mémoire. Ce personnage emblématique est passé dans l’inconscient collectif, tout comme les protagonistes des photos de l’auteur, ou ceux qu’on croise dans la poésie de Prévert.

Jean-Marc-Luneau dit de Brassaï : « il présente une Marie complexe qui n’est pas le prototype de la classe ouvrière, mais une personnalité originale qui en fait partie sans être assignée pour autant à telle manière d’être, de voir ou de dire ».


Brassaï complète : « Les êtres comme Marie, analphabète – spécimen heureusement de plus en plus rare – ne pensent pas d’après ce qu’il ont appris dans les livres et les journaux comme Monsieur Tout le Monde, mais d’après les idées originales qui naissent dans leur tête. Ils voient et jugent toute chose avec la fraîcheur du primitif ou de l’enfant »

Luneau fait fi du principe défini par Boileau. Pas d’unité de lieu, de temps et d’action. Les tableaux distincts se succèdent pour construire une histoire à la manière d’un diaporama. La Vie de Marie n’est pas tranquille, c’est un continuum de galères. Marie se débat seule. Pas de famille, pas de loisirs, pas de temps off. La mise en scène et son décor accentuent cet aspect. Un plateau minimaliste où Marie évolue entre la corde à linge d’une éventuelle buanderie, un grand drap blanc figurant l’hôpital, et un rouge pour le tribunal.

En bougeant quelques éléments, elle navigue à vue dans la mise en scène et dans sa propre vie. À la périphérie du plateau, scène dystopique, une table de fête est dressée autour de laquelle les figures de la Comédie humaine de Balzac ou celles de la Ferme des animaux de George Orwell sont installées, à l’immobilité implacable. Drôles de personnages animaliers, canards, vaches, chiens... Un monde inhumain, et inquiétant, avec qui aucun échange n’est possible.

L’Histoire de Marie fait partie d’une série écrite par Brassaï, « l’œil vivant » comme le surnommait Henry Miller, qui en fit la préface.

Il dira justement que « son œil a cédé la place à l’oreille », témoignant de la voix des invisibles. Ce vrai travail de réécriture ne dénature pas le propos de Marie, il le renforce. Jean-Marc Luneau dit de Brassaï qu’il photographie sur le vif mais qu’il fait le cadre, choisit la focale et le temps de pose.

Pour conclure Brassaï nous dit : « l’artiste ne doit pas être le juge de ses personnages ni de ceux qu’ils disent mais être seulement un témoin impartial... Mon rôle est de savoir distinguer ce qui est important de ce qui ne l’est pas ».

D’un instant l’autre

Histoire de Marie, Cie Le Grand Théâtre
Mise en scène : Jean-Marc Luneau
Marie : Hélène Huret

Contact Compagnie Grand Théâtre : info [at] legrandtheatre.fr

Sur le travail à l’usine Sitram avec Stéphane Gatti

Crédits photos : Christiane Passevent



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