Holes and Hills ou La Grâce de Julia Perazzini

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Holes and Hills ou La Grâce de Julia Perazzini

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« Des trous et des collines » évoque implicitement un paysage à la dérive, lunaire ou désertique, vide de figures humaines. Un paysage tant chimérique qu’onirique dans lequel nous nous sentons bien, à la lisière de la conscience, comme le glissement dans le sommeil où des images surgissent. Holes and Hills, écrit, conçu et interprété par Julia Perazzini, invite à l’introspection, au questionnement existentiel en parcourant les méandres de l’identité.

Holes and Hills © Tristan Savoy















Holes and Hills
Des trous et des collines
Des trous. Trous de mémoire, trous dans le cœur, vide spatial.
Des collines. Relief à parcourir, à contourner, surplomber sans gravir.



C’est à Paris, dans le cadre du festival Les Inaccoutumés, que la Suisse Julia Perazzini a fait halte dans son périple pour présenter Holes and Hills. C’est à la Ménagerie de verre, espace pluridisciplinaire dédié à la création contemporaine, qu’elle nous tape sur l’épaule et nous incite à faire un arrêt sur nos vies pour partir à ses côtés dans ce voyage intérieur débuté en 2016. Frontal et plein d’humour, ni violent, ni brutal, c’est un espace hors du temps où nous prenons goût à ce paysage aux frontières du territoire humain.

Le spectacle débute dans la pénombre, et par la voix connue d’Ardisson. Ironique dès le départ sur la perspicacité des propos, on l’entend interviewer une jeune actrice américaine. Présente dès l’entrée du public, Julia Perazzini fait partie intégrante du décor, elle ne fait qu’un avec la colline, avec le plus grand socle, allongée contre lui, nous ne la remarquons pas. Son corps épouse la forme. Puis la lumière lève le voile sur le plateau, Julia se lève à son tour. Face au public elle s’affuble d’une perruque blonde, s’assoit face à nous et reprend à l’identique les mouvements des lèvres ainsi que les gestes de l’actrice. Une imitation, l’incarnation d’une scène violente, car sur le plateau d’Ardisson, elle écope de remarques sexistes. L’animateur l’attaque sur sa vie personnelle et familiale. Hors contexte, l’actrice quitte le plateau télé brutalement et Julia tombe le masque.

Holes and Hills © Tristan Savoy

Elle se promène, déambule dans ce décor nu où elle incarne divers personnages en changeant d’intonation. C’est de transformisme qu’il s’agit. Pas tant un changement rapide de costumes scéniques mais un renouvellement perpétuel de personnages incarnés. Son corps devient un réceptacle de récits, un interstice entre diverses personnes. Entre singularité de l’être et questionnement existentiel partagé.

Elle s’approprie des fragments d’émissions télé, radio, documentaires ou conférences. Elle utilise divers médias de niveaux différents. Ce qui finalement produit plus de sens que le texte original, c’est qu’elle ne garde que les réponses des interviews en ôtant les questions. Elle reproduit au soupir près des voix tant connues qu’inconnues. Elle récolte ces paroles de personnes traversées par des questions existentielles. La beauté du récit, la vie des autres paraît toujours plus intense et nourricière de notre curiosité que notre propre vie. Les autres nous permettent de vivre plusieurs vies en une seule. Le récit de l’autre nous fait voyager, la sensation de nous sentir semblables nous décomplexe. Nous faisons tous des choses absurdes, c’est plutôt rassurant !

Elle a privilégié la forme de l’entretien, car la parole de l’un est déterminée par l’autre, contrairement à nos pensées couchées sur papier, destinées à qui voudra les lire. Il s’agit ici de discussion, donc d’une détermination de la présence de l’autre et d’un cheminement de pensée lisible. Suite à un travail préalable d’écoute, la comédienne suisse récolte et archive cette beauté du territoire humain. À cela s’ajoutent ses pensées, ses expériences et réflexions personnelles, elle transmet par ce biais sa propre fantaisie, ses questionnements, sans distinction ni jugement.

Holes and Hills © Tristan Savoy

Elle se laisse habiter par une poignée de personnages qui temporairement visitent son être, traversent sa gestuelle et sa voix. Son corps devient réceptacle à interprétation. En incarnant ces personnalités, elle questionne le théâtre lui-même, le propre du comédien, son privilège d’incarner diverses identités. Explorer la pluralité du je, celle de l’humanité, admettre l’aspect flottant de notre être que l’on croit trop souvent figé. N’est-ce pas thérapeutique d’incarner l’autre tout en faisant appel au « je » ? C’est un théâtre réflexif ou une comédienne réfléchit au rôle du comédien. Julia Perazzini poursuit sa recherche sur l’identité, dans ses pleins, dans ses vides, désireuse d’aller au cœur des creux, des zones poreuses. Le vide n’est-il pas le meilleur territoire à conquérir ? Cette impermanence de l’être n’est-elle pas à l’origine d’une quête de sens ?

Julia Perazzini questionne la représentation féminine en s’inspirant du travail de la plasticienne Cindy Sherman. Cette artiste américaine interroge grâce à la photographie, et plus actuellement grâce au selfie, la représentation dans notre société. Elle n’hésite pas à jouer avec sa propre image pour interroger la monstruosité qui finalement donne naissance à une démultiplication de personnages. Vêtue d’un legging et d’un body en velours, pieds et mains nus, ongles vernis, Julia arbore une perruque blonde, puis laisse la place à une cotte de mailles pour exhiber son visage. Parmi ces éléments sculpturaux, elle met sous nos yeux ces zones poreuses de l’identité en les décomplexant par l’imitation ou la répétition de gestes ou de mots. À la limite de l’absurde, elle tire le spectateur vers le rire, dans l’inconfort de ne plus trouver la limite entre le sérieux et le grotesque. Finalement, sommes-nous normaux ? Être sérieux empêche-t-il d’être fou ?

Holes and Hills © Tristan Savoy

Plus elle répète un mot, un geste quotidien, plus elle rend les situations absurdes, (comme le faisaient les dadaïstes et quelques surréalistes) en créant ce déséquilibre d’un geste habituel mais pour le coup étrange, dont l’excessive répétition déclenche en nous le rire par le dévoilement de l’absurdité de nos actes (n’est-ce pas l’un des principes du clown ?). N’est-il pas absurde de mettre un réveil à 8h45 pour le repousser toutes les cinq minutes jusqu’à dix heures ? « mon réveil sonne à 8h45, je l’éteins, qu’est-ce que je fais ? Je le repousse dans cinq minutes ». L’éternel retour de Nietzsche. En le répétant de manière lancinante, elle joue avec notre patience, jusqu’où va-t-elle aller ? Avec crainte nous l’observons sur le qui-vive, puis elle perdure, et soudain une musicalité en ressort, un rythme s’installe, une cadence. Une performance de gestes habituels et de réflexions à haute voix. Qu’incarne-t-elle ? Une, deux, une multitude de personnalités, ou peut-être les multiples facettes d’un seul être. Holes and Hills ne serait-ce pas la mise en exergue vivante du premier ouvrage de Nathalie Sarraute : Tu ne t’aimes pas ?

Un décor minimaliste, une scénographie de paysages à la dérive fabriquée par le plasticien Christopher Fulleman. Sur scène, trois éléments sculpturaux sont suffisants pour habiter l’espace tout en laissant un vide nécessaire qui permet à la comédienne de déambuler autour, entre, de part et d’autres. Elle explore principalement. Elle les touche, tandis qu’à d’autres moments cette petite colline devient une montagne à gravir ou une boite à chaussures. Un socle sur lequel elle s’assoit ou son alter ego, ou simplement un espace sensoriel, qu’elle touche parfois avec sensualité, comme le tangible, l’indéfinissable mais bel et bien ancrés dans l’espace. Inquiétante étrangeté, beauté irréelle. Tout ceci sous un jeu de lumière maîtrisé, renouvelant sans cesse ce même décor en une succession de paysages divers. Tantôt chaud, tantôt froid, proche, ou lointain.

Holes ans hills © Tristan Savoy et Julie Masson

En dernière partie du spectacle, haut perchée sur ses talons de quinze centimètres, elle déambule dans l’inconfort tout en maîtrisant sa marche, fière et forte. Elle vacille comme au bord d’un précipice. Ces chaussures sont une personnification même du doute, une prolongation de son discours, le vertige, la chute, comme chaque pas en terre inconnue. Chaque traversée intérieure est existentielle. Elle parle d’existentialisme avec humour. Tel un songe, Holes and Hills balaye tant de sujets : la grâce des danseurs, le trou de mémoire des comédiens, le réveil repoussé, la nécessité et le hasard, [1] la mort d’une mouche ou une transplantation cardiaque, l’Alzheimer, une sourde qui entend sa voix pour la première fois, un scientifique qui évoque la multiplicité infinie des flocons de neige, des tests son avant spectacles avec le mot « clitoris » plus efficace que « test 1-2 », et tant d’autres. Un onirisme humoristique où l’on explore le territoire humain dans sa pluralité et sa singularité, sa dérive et ses zones poreuses, une métamorphose continue.

Par ce collage entre des personnages qui traversent tous une phase existentielle, Julia Perazzini remet en cause les stéréotypes, les cases et les classes. L’être est indéfini, ambigu, complexe, pourquoi ne pas assumer son identité perméable ? La netteté s’entrelace toujours avec le flou. La vie est une promenade au bord du vide. Julia Perazzini nous offre un monologue pluriel, une performance à voir et un travail à suivre, un voyage au long cours.

Marine Lemaire

Holes and Hills vu le 27 novembre 2019 à La Ménagerie de verre, Paris.

Écriture, conception, jeu : Julia Perazzini
Coach vocal et regard extérieur : Emmanuelle Lafon
Collaboration artistique et assistanat : Simon Guélat
Création lumière et régie générale : Antoine Frammery
Scénographie : Christopher Füllermann
Régie son : Samuel Pajand
Costumes : Julie Monot
Administration et diffusion : Tutu Production
Production : Cie Devon – Lausanne
Coproduction : Arsenic – Lausanne, Centre culturel Suisse – Paris




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