Derrière les barreaux, les sentiments...

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Derrière les barreaux, les sentiments...

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par Julia Inventar
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Automne 2015. La maison d’arrêt de La Santé est en cours de démolition.
Avant le début du chantier, le photographe Mathieu Pernot s’y rend à plusieurs reprises pour immortaliser les lieux. À coups de clichés, il fige l’instant suspendu où le monde carcéral se livre à ventre ouvert. En prison, les murs parlent, le photographe l’a compris. Là où les moyens d’expression se font rares, ils sont le dernier support où les prisonniers peuvent affirmer leur individualité. Graffitis, posters, photos découpées, messages de détresse ou d’espoir, sont recensés et prélevés par l’artiste. Entre art et documentaire, entre réalisme et poésie, Mathieu Pernot et son extrême sensibilité donnent beauté, humanité et intimité à un lieu qui en semble dépourvu. L’exposition La Santé, au 104 à Paris, restitue ces morceaux de poésie (en)volés.

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La Santé, 2015 ©Mathieu Pernot.

Un instant privilégié

En poussant les portes de ce qui fut le site de l’ancien service municipal des pompes funèbres, au cœur du 19ème arrondissement de Paris, bonne surprise, l’art en action est donné à voir. Artistes exposés et en devenir coexistent, dans une atmosphère bouillonnante de variété. Aux abords d’une gigantesque scène de répétition à ciel ouvert, sont installés quelques espaces dédiés aux expositions. Pour pénétrer dans l’espace dédié à La Santé, on se faufile derrière un rideau sombre.

D’emblée, le visiteur est immergé dans l’ambiance de l’exposition. En introduction, la première salle diffuse une courte vidéo sur grand écran, montrant la méthode utilisée par Mathieu Pernot pour réaliser son enquête de terrain. En parallèle, quelques photos exhibent l’intérieur et l’architecture de la maison d’arrêt. Même au sein d’une exposition photographique, les supports sont diversifiés. Une bonne façon de présenter le sujet et de familiariser le visiteur avec le terrain exploré. Organisées en cellules indépendantes, les trois salles d’exposition ne communiquent pas. Pour passer de l’une à l’autre, il faut sortir et soulever à nouveau le rideau d’entrée de chacune. Ce choix d’agencement accentue l’impression de parcourir différents espaces d’une prison.

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La Santé, 2015 ©Mathieu Pernot.

À travers ces trois salles et un mur extérieur, Mathieu Pernot offre un témoignage précieux sur un univers clos, source de nombreux fantasmes. Souvent évoquée mais peu représentée dans sa réalité, la prison reste un lieu mystifié et intrigant. Le photographe a su saisir l’opportunité pour le documenter : le moment où, voué à la destruction, l’établissement était vide. Dans ce contexte, son œuvre est doublement intrigante : elle offre au public un instant privilégié pour donner à voir un lieu rarement accessible, mais surtout le dernier témoignage d’une réalité vouée à disparaitre sous les bulldozers. Comme si le temps s’arrêtait, Mathieu Pernot a su immortaliser le moment où le monde carcéral se montrait à ventre ouvert. En emportant avec lui ce qui était proche de la destruction, il fige cette réalité pour toujours, met en lumière ce qui aurait pu rester dans l’ombre.

Devant cette richesse documentaire et artistique, on ne peut s’empêcher de frissonner à l’idée de ce que nos yeux insouciants ont failli ne jamais voir. Le photographe prouve que la prison est une réalité qu’on oublie, refuse de voir, ou laisse volontairement à la marge. En se focalisant sur l’intimité des détenus, il réhabilite un lieu négligé et fait entendre la parole des relégués.

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La Santé, 2015 ©Mathieu Pernot.

Bouts d’intimité

Pour porter les préoccupations de ceux à qui la liberté d’expression a été retirée, quoi de mieux que de faire parler les murs qui les enferment ? Pour Mathieu Pernot, c’est le moyen de s’éloigner d’une pratique objective de la photographie documentaire. En faisant dialoguer ses clichés de la maison d’arrêt avec des morceaux de vie sur les murs des cellules, il refuse le récit à voix unique ou exhaustif, et choisit d’éclairer une réalité par la multiplicité de ses individualités et de leurs intériorités. Au fil de la visite, voix et supports se mêlent. Peintures, posters, photos ou publicités affichées sur les murs des cellules, graffitis, messages de détresse ou d’espoir : tous les supports sont utilisés pour restituer les profils, les histoires et les parcours. Une plongée prenante, parlante, réaliste et touchante dans le quotidien carcéral, qui vaut tous les mots.

Au mur, chaque cellule, délimitée par une marque rouge, recrée le portrait de son ancien occupant. Avec chacun, on découvre un univers et des passions différentes. L’un collectionne les photographies d’animaux, un autre les publicités pour les montres, d’autres encore les posters de football, les représentations religieuses, ou les reproductions de tableaux.
Ici, l’art semble n’avoir jamais eu autant d’importance.

Mais, généralement, les mêmes préoccupations pour tous et souvent des représentations similaires. Beaucoup d’images religieuses, pornographiques, ou de cartes du monde, qui disent la détresse, le manque, le désir d’ailleurs, la recherche du plaisir et du bonheur.

Trouées en leur centre pour permettre au gardien d’observer l’intérieur des cellules, ces mappemondes disent également la confrontation de ces aspirations à la privation de liberté.


Par l’ensemble de ces voix subjectives, par chacun de ces bouts d’intimité, Mathieu Pernot offre un aperçu très parlant du monde carcéral. En ne montrant jamais les détenus, il propose un moyen plus pointu de montrer leur réalité. Si on ne sait rien de leurs antécédents judiciaires, de la raison pour laquelle ils ont été condamnés ni pour combien de temps, on se sent pourtant proche d’eux. En plongeant dans cette intimité, on se plaît à tenter de deviner qui se cache derrière chaque univers exposé. Les détenus en sont ré-humanisés et deviennent presque attachants. Sans que leur nom ne soit jamais cité, ils apparaissent comme des esprits flottants, des âmes poétiques qui ne cesseront jamais d’occuper ce lieu d’enfermement démantelé.

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La Santé, 2015 ©Mathieu Pernot.

Quand le documentaire devient poésie

Plus qu’un aperçu du quotidien en milieu carcéral, l’exposition livre un panorama des formes d’art que cet environnement peut produire. Au fil de la visite, l’exposition tend graduellement vers la poésie pour s’éloigner de la prison, et sa morosité se fait presque oublier. On passe des cellules des détenus aux œuvres produites lors d’ateliers artistiques. Et la beauté s’installe. Étonnamment bien réalisées - des reproductions religieuses pour la plupart - elles portent la marque de la sensibilité poétique de Mathieu Pernot. En les découvrant fêlées au début du chantier de destruction, le photographe les ressoude avec des agrafes, comme autant de cicatrices, de plaies refermées.

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La Santé, 2015 ©Mathieu Pernot.

Et puis ce mur. Dernière étape de l’exposition et summum de sa poésie. Y sont retranscrits les messages retrouvés sur les murs des cellules au départ des détenus. Volontairement placé à l’extérieur des trois autres salles, il illustre la sortie de ce lieu d’enfermement, et l’élévation vers la sensibilité poétique. Sur fond blanc, les écritures noires résonnent fort. Et juste. Tristement mais joliment, comme de petits poèmes en prose, qui disent la violence, la tristesse, l’espoir et le désespoir, avec une simplicité déstabilisante. Tout y est. La forme égale le fond du message. Rien n’est volontaire de la part des auteurs. En gravant spontanément leurs émotions sur les murs, ils livrent, presque naïvement, sans recherche quelconque, un des plus beaux recueils de prose.

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La Santé, 2015 ©Mathieu Pernot.

À la fin de l’exposition, la prison, intrigante, froide, menaçante, en deviendrait presque chaleureuse. Si Mathieu Pernot y a introduit cette dose de douceur, de beauté et d’art, c’est qu’il a su y déceler la matière poétique, la tirer des décombres et surtout la transmettre. Son extrême sensibilité, son intuition et son juste ressenti sont les clés de son œuvre. Et c’est précisément en cela qu’elle se différencie du pur travail documentaire, et peut être qualifiée d’artistique. La sensibilité du photographe se ressent à travers chaque élément exposé. Devant chacun, l’agréable sensation de tisser un lien avec l’artiste en percevant ce qui l’a touché, et en l’étant de même. Cette exposition crie son immense faculté à partager et transmettre ce qu’il a ressenti en explorant les lieux, sans pour autant nous les donner à voir. À la différence du simple reportage, Mathieu Pernot a le talent de percevoir l’art caché au creux des réalités les plus moroses. À travers cette exposition, il parvient à faire sentir l’infime once de liberté et de beauté qui peut exister au sein d’un espace carcéral. En captant l’invisible, il l’arrache au carcan de la prison et l’élève au rang d’art.

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La Santé, 2015 ©Mathieu Pernot.

Résultat, on en veut encore. Les trois uniques salles sont bien trop restreintes quand on sait que le photographe a publié un livre qui rassemble tous les clichés de son enquête photographique, qui est bien plus riche. Si c’est une stratégie pour inciter à courir l’acheter, c’est efficace !

Julia Inventar

Exposition La Santé - Vue le 25 octobre au 104 à Paris
Du 13 octobre 2018 au 06 janvier 2019



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