De l’autre côté de « nos écrans de fumée »....

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De l’autre côté de « nos écrans de fumée »....

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Derrière nos écrans de fumée est un docu-fiction disponible sur la plate-forme commerciale Netflix. Sans doute vaut-il mieux éviter de le regarder car au fond il ne fait qu’enfoncer un clou bien planté et qui nuit déjà gravement à notre santé. Ce film montre et démontre en effet comment les GAFA réduisent peu à peu notre humanité à son système dopaminergique de récompense et nous transforment en toxicos narcissico-dépendants. Ils montre les outils, la logique et les techniques qui nous asservissent et nous réïfient dans une logique de profit mortifère.

On voit peu à peu la toile se déployer sous nos yeux. Elle est tissée du même fil que celui utilisé par Edward Bernays qui relia la politique au marketing en agissant sur les comportements mus par les angoisses et les pulsions primaires. Son livre Propaganda fut une référence pour le ministre de la propagande du IIIeme Reich, Joseph Goebbels… La toile de l’araignée GAFA est à présent achevée, et nous sommes en train de nous dévorer nous-mêmes.

La démonstration est implacable, chiffres et graphiques à l’appui ; il y a par exemple une convergence entre la multiplication des réseaux sociaux et l’augmentation des pathologies dites border line chez les adolescents et pré-adolescents. Il y a cependant un point aveugle dans cette démonstration. Elle n’articule pas ce phénomène de société à la responsabilité individuelle. Si les enfants sont si exposés aux écrans, c’est que les adultes responsables d’eux ne les en protègent pas suffisamment. Pourquoi ? Comment est-ce possible, alors que les méfaits des écrans sont connus depuis longtemps ? Dans quoi sont pris ces parents, paralysés, démunis en dépit du danger ? Certes, les GAFA ont des armes de manipulation puissantes, mais nous sommes responsables de notre lâcheté face à eux. Nous sommes dans une sidération, une léthargie ou une résignation qu’il faut nommer pour pouvoir les défaire.

Ce documentaire est une démonstration magistrale, mais sa réalisation renforce finalement ce qu’elle dénonce : notre sentiment d’impuissance. C’est toute la perversité de ce film.
Responsables et/ou coupables repentis, ceux qui témoignent et argumentent ont pour la plupart contribué, plus ou moins consciemment, à l’élaboration de cette bombe. Harassés de culpabilité, dénoncent-ils leur crime pour en être châtiés ? Non, il se posent en témoins-experts calmes et logiques, ils s’en tiennent aux faits et annoncent la catastrophe à venir. Comme si les machines nous gouvernaient déjà, comme si les jeux étaient déjà faits. Et de manière insidieuse ce film, comme nombre de dystopies en vogue aujourd’hui, nous montre un avenir inéluctable auquel nous devrions nous préparer.

Le montage très habile et rythmé entre une fiction : Exempla, des extraits de réseaux sociaux, de journaux TV et d’interviews est très stimulant et convaincant, mais ces images sont tellement imbriquées les unes aux autres, qu’on finit par ne plus savoir ce qui relève de faits ou de la fiction. Ajoutez à cela une musique anxiogène qui dramatise le propos, on est accablé plus que révolté et toute idée de résistance est découragée. On finit par penser : « Ils sont les plus forts, c’est une fatalité, il n’y a rien à faire, il va falloir s’adapter » (terme à la mode). Les dernières minutes du film tentent un optimisme bien dérisoire voire pervers. Seul ce constat simple à la fin, ouvre une perspective : les États encadrent strictement la vente d’armes, de médicaments et interdisent la vente des êtres et des organes, pourquoi ne pas appliquer cela aux GAFA, pourquoi leur laisser les mains libres au nom de la loi du marché ? Se sont les hommes qui décident des lois, l’avons-nous oublié ? N’y a t-il plus de souveraineté ? (voir le Thinkerview sur la souveraineté numérique).

Ce documentaire nous assène des chiffres, des témoignages et des faits sans mise en perspective critique globale, philosophique, sociale ou historique. Il appartient donc à chacun(e) de répliquer, de résister face à l’offensive massive des GAFA… ou d’être dévoré. Mais comment faire, pris que nous sommes dans la toile d’une vie programmée ?

Accablée, je suis allée marcher sur les bords de la Seine et j’ai senti une chanson monter à mes lèvres. Je l’ai laissée faire et j’ai chanté. Peu à peu l’étau s’est desserré, la ressource du chant m’a redressée et la joie a affleuré. J’ai eu envie de me relier, de contribuer à…, de « m’efforcer » comme le dit Spinoza. M’efforcer, consciente de ma propre incohérence et sans espoir, mais déterminée.

Tous les arts dans leur pratique populaire, tout pratique poétique et symbolique inscrite dans la relation à l’autre et au vivant, fertilise le terreau d’une humanité pensante, sensible et insoumise, c’est une source de résilience possible.
Jouons, chantons, faisons de la musique, racontons-nous des contes, dansons ensemble. Réapprenons à nous disputer, cultivons nos jardins ou ceux des voisins, marchons, lisons, rêvons, peignons, parlons avec des inconnus en dépit des masques et de grâce, éteignons nos écrans.

J’ai écouté plus tard écouté un documentaire sur les Thérapies Cognitivos-Comportementales (TCC) de 3ème génération, inspirées du bouddhisme et de la méditation, appliquées au trouble border line. Cette approche consiste à modifier la manière dont le sujet va vivre son expérience du réel et à étayer son « moi » , pour lutter contre un vide existentiel qui le torture et l’aliène à l’autre.
La psychiatre explique qu’une personne « border line » est psychiquement comme brûlée au 3eme degré. Ça la rend vulnérable et la moindre expérience est pour elle un supplice, c’est sa maladie.

Une brûlure n’est pourtant pas une maladie, c’est un accident de la vie qui s’inscrit dans un contexte et une histoire. Quelle est le contexte de cet accident, ne risque t-il pas de se reproduire et d’infecter les plaies ? La psychiatrie s’occupe des pansements, c’est vital mais est-ce suffisant ? Ces TCC de 3eme générations veulent réparer les dégâts et sûrement de manière plus durable et moins dommageable que les médicaments. C’est une approche qui remet le sujet au centre et cherche à restaurer sa capacité d’agir pour et par lui-même. Mais je m’interroge sur la phrase qui l’inspire et qui flotte dans l’air du temps : « Tu ne peux pas changer le monde, tu peux seulement changer la manière dont tu en fais l’expérience » .

Depuis quand est-il devenu évident qu’on ne peut plus changer le monde ? Cette idée que la cause de nos souffrance provient de notre ressenti, nous colonise et nous paralyse. Ne vaudrait-il pas mieux apprendre à se défendre plutôt qu’à méditer quand on est agressé ? Or si on nous répète sans cesse que le problème c’est notre ressenti négatif sur une situation et non la situation elle-même, cette capacité s’atrophie.

Et si en plus d’apprendre à nos enfants à méditer, nous leur apprenions à faire la différence entre souffrir de soi-même et souffrir du monde ? À repérer les processus pervers, sadiques et violents que notre société engendrent et à développer leur capacité d’analyse et de pensée ? Ils n’y a pas de plus en plus de gens malades, il y a un monde de plus en plus violent auquel nous devons refuser de nous adapter. Certains « malades mentaux » manifestent l’intolérable du monde. Ils souffrent à la mesure de notre capacité à nous taire et à nous adapter (voir à ce sujet l’interview de Barbara Stiegler sur Thinkerview).

Cultivons les graines de révolte et d’indignation, de courage et d’action, de calme et de distanciation, cultivons une raison sensible. C’est notre responsabilité individuelle et collective face à l’offensive.

Tous les arts populaires, toute pratique poétique et symbolique inscrite dans la relation à l’autre et au vivant, fertilise le terreau d’une humanité pensante et insoumise. Chantons, faisons de la musique, racontons-nous des contes, et dansons ensemble. Réapprenons à nous disputer, cultivons nos jardins ou ceux des voisins, marchons, lisons, rêvons, peignons, parlons avec des inconnus en dépit des masques et de grâce, éteignons nos écrans.

Karine Mazel

Toutes les images de cet article viennent de là https://pixabay.com/photos



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2 commentaire(s)

Massiani Clarence 8 octobre 2020

Merci Karine pour cette parole. Je n’ai pas encore vu Derrière nos écrans de fumée mais j’en ai bien l’intention et ta réflexion me permet d’avoir déjà un regard dessus. Bonne continuation. Clarence

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Paule Latorre 8 octobre 2020

Merci Karine pour cette réflexion sur ce qui nous embobine, nous dévitalise, nous enchaîne, nous déshumanise… Et sur les antidotes puissantes que sont "les arts populaires, toute pratique poétique et symbolique inscrite dans la relation à l’autre et au vivant…"
La méditation zen (la seule que je connaisse pour l’avoir un peu pratiquée) est insoluble dans la grande machine à broyer que l’on ne nomme pas assez : le capitalisme.
"Mushotoku" 無所得 : qui ne cherche pas à obtenir, sans but ni profit, pratiquer zazen sans autre but que celui de pratiquer zazen.
Je l’ajoute à la liste des pratiques qui fertilisent "le terreau d’une humanité pensante et insoumise"

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