Culture pour tous (et chacun sa culture)

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Culture pour tous (et chacun sa culture)

Brève réflexion sur la perception de l’art par les « non-spécialistes », par Mariam Diarra…
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Ma grand-mère Dédé a toujours entendu parler de l’exode et de la fuite des Juifs d’Égypte dans l’Évangile de Saint-Mathieu, mais elle n’a jamais vu le tableau qui lui était dédié par Nicolas Poussin, dont l’acquisition par le musée des Beaux-Arts de Lille a été estimée à 17 millions d’euros.

Grand-mère Dédé a créé une œuvre immatérielle dans son esprit. Et lorsque grand-mère évoque son expérience singulière et sa rencontre avec les œuvres, elle parle des tableaux qu’elle admirait dans son lieu de culte, à l’église de Pointe-à-Pitre, mentionnant à peine le contexte historique dans lequel ils avaient été créés. Elle se suffisait d’une relative contemplation en mentionnant que tout ce qu’elle observait était beau et donnait à l’église cet aspect sacré et solennel que seuls les grands maîtres de la peinture peuvent nous faire éprouver.

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L’art africain s’expose au musée Fabre de Montpellier
© Richard de Hullessen

Grand-mère Dédé a bien rencontré un certain Art, mis en scène par une certaine classe sociale, mais elle n’a jamais sollicité quiconque pour aller au musée lorsqu’elle était en visite à Paris. Je ne sais pas si grand-mère Dédé savait qu’il y avait des lieux dans lesquels on exposait des tableaux juste comme ça, pour le plaisir ou pour la connaissance. Elle ne soupçonnait même pas qu’en métropole on érigeait des temples pour « programmer des émotions » [1].

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André Malraux visite le premier-festival des arts nègres en 1966 à Dakar © DR

Grand-mère Dédé n’a pourtant jamais manqué de culture. Elle pouvait énumérer sans hésiter les plantes médicinales qui ornaient son jardin, elle chantait avec entrain tous les airs de Lewoz [2] et connaissait les joueurs de Gwoka [3] depuis l’histoire des esclaves africains qui fuyaient dans les montagnes, ceux qu’on appelait neg mawons.




Grand-mère Dédé était capable d’inventer des histoires de ces revenants qu’on nomme les soucouyants et ceux qui se transforment en animaux, les volants, en faisant allusion aux contes de Compère Lapin et lors des veillées mortuaires elle répondait, comme toute l’assemblée, des « yé crik yé crak ». Grand-mère Dédé n’a jamais manqué de culture puisqu’elle vivait la culture qui s’imposait à elle. Dans son contexte de vie.

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Poku Cheremeh, La laitière © DR

Comme grand-mère Dédé, les Oracillus et les Diarra, je fais partie de ceux qui fréquentent les lieux « culturels » sans y avoir été conviés.
J’ai juste forcé l’entrée d’un musée il y a plusieurs années et, comme des milliers d’autres curieux, fait un jour une merveilleuse rencontre qui m’a attachée. Personne de « compétent » pour m’ expliquer de quoi il s’agissait et comment aborder la culture sélective. Juste une indescriptible envie de faire partie du secret. Malraux aurait sûrement parlé du « choc esthétique » de ma rencontre en évoquant le dialogue singulier qui s’élabore entre l’œuvre et le spectateur et il ajouterait sans doute : « la culture ce n’est pas de connaître Shakespeare ou Hugo, mais de les aimer. »

Oui, aimer les « images immortelles » concerne tout le monde mais ne va pas de soi...


C’est ce que je retiens de l’expérience de grand-mère. Et je crois, au sens premier de croyance (celui qui exclut le doute), que proposer l’accès à de grandes œuvres symboliques à ce qu’on nomme « tout public », c’est-à-dire à des gens qui ne leur sont pas reliés par un vécu qui les charge de sens, sous couvert d’une forme de cohésion sociale qui aboutirait à une inconditionnelle solidarité entre individus, comme on semble parfois l’imaginer, est une illusion faussement charitable.

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Kehinde Wiley La vierge en streetwear © DR

Et d’ailleurs de quelles cultures parle-t-on ? Quelle œuvre est recevable par tous ? Existe-t-il des œuvres que l’on peut qualifier de « démocratiques » ? La Joconde est-elle une panacée ? Le regard porté sur les œuvres qu’on nous demande d’étudier dans nos institutions peut-il être séparé d’une prise de position sur l’« identité culturelle », celle qui est forgée par la vie réelle des humains et lui donne ses repères ?

Que répondre à mes jeunes élèves qui ne réclament pas davantage de culture « majeure », ou aux « sondés » qui mettent à mal les démarches altruistes des politiques culturelles ?

Dans un discours à peine éloquent, je m’entends répondre : « Mes chers élèves, ma tendre grand-mère, je pense comprendre votre malaise et votre réticence à pousser les portes d’un musée, car dans ces espaces érigés comme des temples on vous fait parvenir dès l’entrée des messages subliminaux énonçant l’attitude à adopter en ces lieux. Recueillement et prosternation sont attendus, sous peine de se voir rappeler à l’ordre, voire expulsé.

Alors, vous y percevez très nettement les effets d’une certaine forme de domination d’une classe sur la vôtre et, évidemment, vous ne parvenez pas à vous intégrer. Mais ne soyez pas inquiets, cette situation ne durera pas.






Certes, cette démocratisation ne se fera pas, comme on pourrait le souhaiter, dans le sens d’une proximité plus grande avec l’art (qui n’exclut pas une certaine sacralité), d’un sentiment de familiarité, d’appartenance du champ artistique, partagé par l’ensemble de la collectivité. Non. Mais les espaces culturels cesseront peu à peu d’être conçus comme des temples, les artistes ne seront bientôt plus des créateurs et l’art ne sera plus du tout sacré. Les expositions ne seront plus réservées à certains, elles n’auront plus à servir une cause quelconque, les œuvres « profanes » auront la part belle et elles s’intégreront sans mal dans le système industriel et marchand. L’art n’aura plus à dire ce qu’il est, ni ce qu’il voudrait être, ni d’où il vient, il se suffira à lui-même.

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Marcel Duchamp Fontaine

Alors, délestés de toute transmission historique, très loin des préoccupations des « connaisseurs », vous pourrez vous esclaffer, à la vue d’un urinoir dans un musée : "mais c’est pas d’l’art !" »

Si l’on veut vraiment la démocratisation de l’art, on doit se questionner sur le statut de l’œuvre, et évidemment sur celui de l’artiste, mais aussi et surtout s’intéresser au regard du public, de tous les publics susceptibles de pousser les portes d’un musée.

Mariam Diarra









[1pour paraphraser une expression employée par André Malraux

[2Chants traditionnels antillais

[3Musique antillaise pratiquée avec des tambours

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