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« Cock cock… Who’s there ? » de Samira Elagoz : une proposition contemporaine

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Après un viol, la femme a trois possibilités. Premièrement, se suicider ou s’auto-agresser : prendre vingt kilos, sortir du marché de l’amour, se tenir soi-même pour une marchandise abîmée, sans valeur, devenir une paria. Deuxièmement, s’identifier au statut de victime, se plaindre, accepter sa faiblesse face au violeur comme si c’était une donnée naturelle et attendre de la société une réparation plus ou moins illusoire. Troisièmement, transformer le viol en opportunité, en une occasion de transformation de soi, de connaissance de soi-même, et, contre les violeurs, de création de formes où elle détruit leur idéologie.

Ce travail de Samira Elagoz, artiste née à Helsinki en 1989, d’origine finlandaise et égyptienne, basée à Amsterdam, relève de cette troisième catégorie. Niki de Saint-Phalle tirait au fusil sur des toiles symbolisant les acteurs de la tragédie atomique mais aussi le mâle violeur. Samira Elagoz a monté un projet cinématographique documentaire, hybride entre cinéma et théâtre. Dans ce documentaire-performance qui a reçu le prix André Veltkamp, il s’agit de rencontrer des hommes, dans des conditions choisies, avec une sécurité garantie, pour parler avec eux de leurs rapports avec les femmes. Violemment réifiée par son violeur, elle retourne la situation en réifiant les hommes : une série d’interviews où, par le jeu des questions, elle les conduit à se dévoiler, au sens figuré. Certains le firent au sens propre.

Le viol qu’elle a subi, autour de vingt ans, n’est plus un acte violent qui la concerne seule. Il devient, par ce dispositif, une question posée aux hommes et à l’ensemble de la société. Un problème qu’elle n’a pas à résoudre personnellement comme si c’était sa faute. Elle fait en sorte que ces hommes entrent dans un travail de purgation culturelle. Ce spectacle se veut un événement social : le dévoilement des caractéristiques dominantes des mâles humains, de façon que, diffusée sous la forme d’une intervention artistique, une conscience collective puisse émerger pour agir sur la structure des rapports homme/femme. Une œuvre politique et contemporaine où les spectateurs sont poussés à s’interroger sur leur compréhension du viol, sur les préjugés masculins qui estiment que la femme violée l’a plus ou moins cherché, qu’il faut considérer aussi la souffrance des hommes qui ne sont pas désirés par les femmes, et autres hénaurmités. L’autrice cite ses amis ou ceux d’amies violées. Moments difficiles mais prévisibles. Le viol est en effet un objet sacré, pilier secret de la virilité. Il est hors de question, du point de vue masculin, de faire plus que le regretter hypocritement.

Cock cock… © Samira Elagoz

Une deuxième séquence accroît le risque : quel baiser réconfortant peut proposer un homme à une femme qui a besoin d’être consolée, dans des conditions de sécurité élevées ? Samira Elagoz a beaucoup voyagé pour tourner ces séquences. Lors d’un séjour au Japon en marge de ce tournage, un « ami » à elle l’a violée. Deuxième viol, qui fait un étrange écho au premier. Cet événement donne lieu à une déposition détaillée dans un commissariat japonais où les enquêteurs répètent la même question : « et vous n’avez pas riposté ? » Comme si un viol en cours donnait la place corporelle et le temps psychique pour une riposte. De sorte qu’elle était co-responsable du viol, puisqu’elle n’avait pas cherché à résister efficacement. Implacable rationalité masculine : si elle ne se défend pas, si elle ne fait pas violence à l’homme qui la viole, alors que la société interdit aux femmes l’usage de la violence, c’est qu’elle consent. Parmi les viols avec meurtre, ce sont peut-être les femmes qui ont résisté qui ont été tuées, parce qu’elles résistaient. Il est difficile d’asseoir une telle hypothèse, mais on ne peut nier que celles qui réfléchissent à ce qu’elles feraient en cas de viol se posent la question.

Ça commence par un défilé d’images torturées et déformées, symbolisant la mise en charpie du corps féminin : il passe dans un laminoir qui ramène tout à une fente verticale, pénétrable, traversant le corps, le déformant horriblement et en même temps de manière fascinante. Une image quasi-abstraite du viol. En écho la dernière séquence où l’actrice laisse couler de sa bouche une matière simili-spermatique. Entre les deux, une sorte de contre-sublimation : après la violence qui détruit l’image du corps, passé dans le laminoir du « désir » masculin, intervient une image pornographique, mais disqualifiée. L’actrice-autrice retourne l’image porno et en fait un triomphe : elle résiste au viol, ne souffre plus, elle domine la situation. Trait d’humour, noir.

Cock cock… © Samira Elagoz

Cette opération provoque une banalisation et une idéalisation. Il arrive que des femmes violées couchent avec plusieurs hommes, comme pour dire : « ce n’est rien ! », pour diminuer la violence subie. Une idéalisation qui convoque une certaine toute-puissance. L’image dit : « je reste totale, unifiée ! » Mais on n’oublie pas les larmes amères qui réunissent la grand-mère (elle-même violée jadis), la mère et la fille (l’autrice) dans un moment très émouvant.

Saisit-on la générosité, résistant au désespoir, que contient cette politisation de son viol ? Au-delà de l’effort pour s’en protéger, elle cherche à fournir des outils esthétiques et intellectuels aux femmes susceptibles d’être violées (c’est-à-dire toutes les personnes de genre féminin de la petite enfance aux derniers âges de la vie, voire après). Le titre convoque le mot « cock » qui, en anglais signifie « coq », « mâle », « bite » et « girouette ». L’humour et l’ironie sont des outils politiques. L’ironie désigne un autre dont il s’agit de rire. Dans l’humour, le sujet se réifie lui-même de sorte qu’il se maintient comme sujet dans et malgré sa propre réification. Samira Elagoz manie les deux, sans qu’ils occupent toute la scène.

Un spectacle fort, explosif, intense, émouvant. Une certaine froideur clinique, sans doute défensive. Et aussi, peut-être plus pour celles et ceux qui sont engagées dans la révolution féministe que Virginie Despentes a décrit (voir King Kong théorie, dans l’épilogue Salut les filles), un sentiment de familiarité.

Vu au Théâtre Garonne (http://www.theatregaronne.com ), Toulouse, dans le cadre de la « Biennale des Arts vivants / International ».

Jean-Jacques Delfour



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