Cascade de Meg Stuart : le cantique du quantique

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Cascade de Meg Stuart : le cantique du quantique

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« L’ennui est l’oiseau de rêve qui couve l’œuf de l’expérience. Quand il y a du bruit dans le feuillage, l’oiseau s’envole » Walter Benjamin, Le conteur. Sur Leskov.

La danse est une expérience des corps libérés du travail. Mais elle dépend aussi d’un objet caché, dont le récit allusif est capable de la rendre acceptable. Les exigences de la danse contemporaine commencent par une destruction systématique des corps normés. Le récit de légitimation, écartant le corps au travail, peut suivre toutes sortes d’intrigues, mêmes les plus extravagantes, pourvu qu’un groupe social suffisamment étendu s’y reconnaisse. Ici, c’est la physique quantique qui sert de matériel narratif symbolique. C’est-à-dire de justification.

Cascade © Martin Argyroglo

De même que l’atomisme en physique divise les insécables (l’a-tome), la négation est le moteur du spectacle de Meg Stuart. Cette négation commence dès le décor : de grandes bulles flasques expulsent des danseurs d’abord très figés, en chute libre. Sont rejetés hors du champ tous les corps définis, y compris ceux de la danse qui fait encore confiance à la forme.

À vrai dire, même le chaos de Cascade est une forme. On peut gigoter de manière aussi chaotique qu’on pourra, le corps restera cette puissance expressive que le spectateur reçoit comme détentrice de sens. On n’échappe pas à la signification, même là où il semble qu’elle manque. Cette absence n’est pas un néant : elle désigne, chez ceux qui participent à la fabrique de l’œuvre d’art, spectateurs et professionnels, une conscience qui cherche à stabiliser une petite multitude de sens.

La référence inconsciente, dont a besoin une chose artistique pour être reconnue comme telle, est le discours de l’être, c’est-à-dire du droit à exister, malgré le congédiement des formes tenues pour légitimes mais moins récentes. Toute œuvre d’art veut exister et veut en même temps innover. Or le négatif de l’innovation artistique contient une menace pour son existence même. Le public peut punir un spectacle qui dérange trop, selon un seuil défini par les interactions des groupes sociaux qui collaborent à la production de l’œuvre.

Cascade © Martin Argyroglo

Cette convention sur les limites à ne pas franchir se fait, se défait et se refait. Chaque discussion entre les spectateurs sur la valeur d’un spectacle modifie cette convention : le nouage historique, flottant et incertain, des accords sur les critères est en création permanente.

Ainsi, Cascade enchaîne apparition, chaos, unité puis chaos puis discours (un discours à peu près incompréhensible, alignant des banalités ou des absurdités), puis tentative d’ordre, puis chaos.

La notion de chaos est paradoxale : il est imprévisible (par les ruptures, cassures, brisures,) mais il fait qu’on s’attend à toutes ces destructions de la forme. Le chaos n’est pas produit sur scène : il est un signe que s’efforce de symboliser la multitude inchoative [1] de micro-recommencements. Tout abandon d’une gestuelle donnée produit l’illusion du commencement. Ce sont les exigences de la conscience qui cherche toujours un sens, ou plusieurs sens. Le texte qui enveloppe, comme une légende son image et son sens, par la référence quantique, convoque un mythe de la physique contemporaine, dont les corps chorégraphiques sont la mise en visibilité – en raison du « Je le veux ! » de la chorégraphe.

Chaque danseur est vu comme un être quantique, une masse de puissances et d’énergie qui peut se transformer à tout instant, sauter d’un état à un autre, par des transitions aussi brèves que possibles. De l’inchoatif au stochastique [2], et retour. Cette déduction de la forme du spectacle à partir de la référence atomiste pourrait être renversée en une déduction de la référence quantique à partir des dysmorphismes chorégraphiques, qui ne sont que des formes en gestation.

Le basculement incessant dans l’informe menace l’expérience. À force de vouloir briser la condition du sens, c’est-à-dire une forme déterminée (donc répétée), on prend le risque du renoncement au sens, prélude à l’ennui. Ce spectacle est trop long. Une fois passé le moment où l’on comprend le type d’engendrement des formes corporelles, sa nouveauté inchoative s’épuise dans des répétitions obsessionnelles. On peut toujours se la raconter en disant par exemple que le plateau de Cascade est un laboratoire où se déroule une expérience quantique. En vérité, l’informe lasse.

Jean-Jacques Delfour

Vu au Théâtre Garonne le vendredi 21 janvier 2022.
Sur le site du Théâtre Garonne




[1Qui est à ses débuts

[2Qui dépend, qui résulte du hasard

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