Aurélien Bory : Questcequetudeviens ? pour Stéphanie Fuster. Le flamenco (...)

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Aurélien Bory : Questcequetudeviens ? pour Stéphanie Fuster. Le flamenco ab ovo

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Le flamenco est la danse de la femme en tant que taureau : une énergie colossale, capable de soulever le monde, de le faire trembler. Un tonnerre, une tempête, un volcan, tout cela condensé en une bête furieuse et souveraine. Telle est la femme mythique, archaïque, toute-puissante, féconde, jouisseuse, orgasmique, invinciblement inaltérée par l’homme et révélée par le flamenco. Oui ! Le flamenco, c’est le corps de la femme, impérial, dénuée de toute servitude, qui triomphe, royal ; c’est un cœur de montagne qui bat à tout rompre, qui s’élève au-dessus de la terre des ancêtres et qui rappelle la naissance des mondes, le chaos des commencements. La danse est le déchaînement de ce chaos primordial et sa mise en ordre, sa soumission à la forme cadencée du corps de la femme, à la musique qui est l’ordre secret du monde, et enfin à la paix cosmique.

Le flamenco est le règne de la femme mais en tant que musique. En tant que taureau musical.

Stéphanie Fuster Questcequetudeviens ? © Théâtre de la Cité DR

C’est pourquoi le flamenco est le contrepoint chorégraphique de la corrida. Dans la corrida, le taureau est une vulve de femme déchaînée, qui ne connaît aucun ordre, aucune règle, sinon ceux de la course effrénée et du choc brutal. C’est la puissance brute de la femme, telle que les hommes inquiétés dans leur virilité, l’envisagent et la redoutent. La corrida est la mise à mort de cette puissance obscure, démoniaque, archaïque, chaotique. Elle est le triomphe de l’homme qui se croit ordre, qui se croit la véritable puissance, sur la force chaotique, vénéneuse, sismique. La victoire du jour sur la nuit.

Stéphanie Fuster Questcequetudeviens ? © Théâtre de la Cité DR

En vérité, le flamenco est la vérité de la corrida : jamais rien ne triomphe de la nuit en étant son contraire. La musique seule peut régner sur la nuit. Dans le flamenco, la force primaire du chaos n’est pas tuée : la vie turbulente, éruptive, demeure, mais mise en ordre musical. La corrida a été inventée pour accréditer la domination masculine et asseoir une société clivée. Le flamenco suggère une tout autre histoire : l’énergie primitive condensée dans la femme et convoitée par l’homme - qui s’en croit séparé - est rassemblée dans la béatitude de l’art : l’homme qui chante (qui lâche la tuerie pour la beauté), la guitare qui charme (la musique au lieu du bruit et des cris), la femme qui danse (synthèse magnifique de la voix, du son, du mouvement et de la chair) sont les trois piliers du monde réel, ceux qui soutiennent le monde apparent, dans lequel, éventuellement, la boucherie de cirque qu’est la corrida peut avoir lieu.
C’est à cette constellation de significations qu’Aurélien Bory est nécessairement confronté. Son premier souci a été de dégager le flamenco des stéréotypes qui en font un spectacle folklorique, alors qu’il décrit un des moyens par lesquels l’humanité s’est constituée comme vivante et aimable. L’imitation enfantine des bruits de pas et le renversement de la robe rouge à froufrous en algue, en champignon, en un accessoire dont on peut se passer, la substitution du duo noir / blanc au traditionnel rouge / noir, congédient discrètement et efficacement le stéréotype.

Stéphanie Fuster Questcequetudeviens ? © Théâtre de la Cité DR

Comment rendre à nouveau vivant le flamenco, comment en faire apparaître le drame métaphysique ? Le saisir à sa naissance : dans l’atmosphère quotidienne et tendue de la répétition, où la danse naît à même le corps vivant commun, et sur des scènes éclatées spatialement par une cloison ou une vitre, mais unifiées par la coordination chant - musique - danse. Certes le spectateur fait en lui-même la synthèse de ces espaces souvent disjoints, mais il est précédé, captivé, emporté par l’harmonie esthétique et formidable des trois interprètes, qui traverse et dépasse le déroulement apparemment stochastique du spectacle. Quelques effets accroissent la splendeur ordonnatrice du trio. L’étendue aquatique, outre qu’elle suggère une sorte d’harmonie entre l’eau et le feu, fournit aussi un objet paradoxal : des feux d’artifices d’eau.

La chute du chanteur, impressionnant Alberto Garcia, n’entame aucunement sa volonté de chanter, quoi qu’il en coûte. De même, la danseuse, magnifique Stéphanie Fuster, semble animée par une détermination sans faille. Le guitariste, virtuose José Sanchez, subit, sans remuer un cil, ruades et lazzi. La vie est violence, la vie est chaos, la vie est une interminable décomposition. Face à l’abyme quotidien, les corps se dressent, s’effondrent, se redressent à nouveau, dans une inaltérable continuité, qui transporte le spectateur et le laisse habité ensuite, longtemps, par cet enchantement musical et corporel.

Jean-Jacques Delfour

Vu au Théâtre de la Cité, mardi 13 octobre 2020 



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