Amos Gitaï : Jérusalem, le siège et le tram

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Amos Gitaï : Jérusalem, le siège et le tram

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Du siège de la ville en l’an 70 à son actualité rêvée, Amos Gitaï lance un plaidoyer poétique et flamboyant en faveur du dialogue – entre Israéliens et Palestiniens comme entre les langages artistiques. En partant d’un film : Un Tramway à Jérusalem, on arrive naturellement à la version scénique d’un autre : Letter to a Friend in Gaza.

C’est une drôle d’idée : prendre un tram réel comme décor d’un film métaphorique et y inviter des acteurs à jouer le quotidien d’une ville, quotidien qui se transforme alors en rêve éveillé. Dans Un Tramway à Jérusalem, « un » remplaçant « le » (comme pour évoquer un futur tramway rêvé) souligne la potentialité du réel imaginaire. Pippo Delbono y joue un prêtre récitant Pasolini face aux voyageurs, des drames familiaux éclatent au grand jour, un écrivain récite Trotski, et une femme Hölderlin, dans le texte.

Le rap se fait en langue romani, avant que les Juifs orthodoxes ne chantent et s’agitent, presque autant qu’après eux un groupe de supporters de foot. Et bien sûr, les touristes font partie de Jérusalem. Mathieu Amalric en joue un qui récite Flaubert ! Tout ça ne donne jamais l’impression d’être tout à fait authentique, et visiblement ce n’était pas l’intention. Le jeu pour la caméra - qui s’approprie le réel à sa façon – révèle le libre arbitre et indique ainsi que l’homme peut agir sur le quotidien. Il peut s’en faire l’acteur au lieu d’en être spectateur.

Un Tramway à Jerusalem © agav films/cdp-productions

Gitaï met le réel à l’épreuve de ses rêves, mais il en reflète aussi les tensions permanentes. Contrôles d’identité, suspicions, fausses accusations, préjugés envers les jeunes Arabes… Il y a ceux à qui la ville appartient et ceux qui y sont tolérés, représentant une part moins prestigieuse de la grande mosaïque vivante. Pour ce film joué en sept langues, Gitaï a réuni trente-six comédiens, dont Mathieu et Elias Amalric et bien sûr essentiellement des Israéliens et des Palestiniens. « J’ai appelé tous mes acteurs fétiches », dit Gitaï, fier d’y présenter « quatre grandes actrices palestiniennes qui ont accepté parce qu’elles jouent ici des femmes modernes ». Il apparaît aussi lui-même, comme sur le plateau de l’Espace Cardin, à la fin de sa « Lettre à un ami à Gaza ».

« Des humanités qui se croisent » (Pippo Delbono)

Un Tramway à Jérusalem, sorti en salles en avril 2019, a été présenté en avant-première à Paris au Centre Pompidou en novembre 2018, en présence de Pippo Delbono qui disait après la projection s’être complètement abandonné à ce « film sans idéologie sur des humanités qui se croisent » qui est selon Gitaï lui-même, « le plus ironique de [son] œuvre » puisque « face à un horizon sombre, il fallait faire un film léger ». Cela ne signifie pas que ce cinéaste combatif lâche le morceau : « Il faut faire des choses cohérentes qui ont une signification, même avec des budgets en baisse. »

Un Tramway à Jerusalem © agav films/cdp-productions

Pas de tragédie donc, mais unité de temps et de lieu, et pourtant une glisse urbaine traversant cette ville qui abrite une cité singulièrement composite et antagoniste, décor et sujet d’une balade qui forme une collection de portraits d’habitants pseudo-fictionnels. Un long travelling comme en un seul mouvement, mais à caméra fixe. La réalisation a été moins simple qu’on pourrait le penser : « Techniquement, le tournage dans le tram a été complexe. Chaque épisode représente une facette de la ville et a été tourné en un seul plan. Mais nous n’avons pas tourné tout de suite. J’ai d’abord laissé les acteurs mariner dans une situation et nous avons tourné quand j’ai senti que le moment était venu. » Pourtant, le film de 90 minutes a été tourné en sept jours, selon Gitaï. Une allusion aux sept langues présentes ou à l’Ancien Testament ?

Un Tramway à Jerusalem © agav films/cdp-productions

« Lettre à un ami à Gaza »

C’est en mai 2019, un mois après la sortie officielle du film tourné à Jérusalem, qu’Amos Gitaï a créé la version scénique d’un autre film, Letter to a Friend in Gaza. Il n’y déroge pas du principe de la mosaïque, mais l’applique à la composition de l’œuvre - d’abord celle du film, puis du spectacle, un collage scénique de récitals poétiques et musicaux en dialogue avec des extraits de films de Gitaï, projetés sur un écran couvrant l’intégralité du fond de scène.

Letter to a friend in Gaza Amos Gitaï © DR

Plus encore que dans Un Tramway à Jérusalem où se confondent documentaire et imaginaire, le réalisateur-metteur-en-scène y cultive un art bâtard, prenant appui sur une longue table de conférence qui occupe le plateau. Comme le tram, cette table relie des êtres appartenant à des cultures différentes. Elle permet aux musiciens de tracer des trajectoires autour d’elle et au public de songer aux pourparlers diplomatiques en suivant la lecture scénique de poèmes palestiniens et israéliens. Entendre Mahmoud Darwish dans le texte (par Makram Khoury et sa fille Clara, d’un côté de la table), tout comme la prose poétiquement politique d’auteurs israéliens (Yzhak Smilansky et Amira Hass) qui dénoncent les injustices dont la population est victime (lus par Yaël Abecassis, assise en face) donne évidemment plus de grandeur et de vie à ces textes dont on ne perd pas une miette, grâce à un surtitrage monumental, soulignant l‘ampleur d’une pensée ancrée à la fois dans le quotidien et les questions morales. « N’oublie pas ceux qui demandent la paix / quand tu règles ta facture d’eau », demande Darwish. Et Gitaï envoie sa Lettre... par un rappel cinématographique du siège de Jérusalem en l’an 70, entièrement fait de gros plans fracassants sur les soldats romains et combattants juifs qui attaquent ou défendent la ville et son temple.

D’emblée, il nous amène ainsi aux sources d’une violence qui sous-tend le quotidien à Jérusalem, jusque dans son tram, lequel symbolise d’autant une utopie concrète. Et puis, des images de chars manœuvrant sur le Golan, filmées depuis un hélicoptère, rappelant les combats qui ont failli coûter la vie à Gitaï quand il participa à la guerre du Kippour en 1973.

D’un mur, l’autre

D’autres images montrent le mur de séparation israélien, témoin d’une auto-perception d’assiégés, et les conséquences de cet état d’esprit : les ruines à Gaza suite aux bombardements par l’armée d’Israël, suivies de la question : « Jusqu’où devons-nous tomber pour que les jeunes cessent d’imiter leurs parents ? » Le texte de la journaliste Amira Hass dénonce ceux qui suivent les ordres d’un système violent et destructeur sans le mettre en question. Il éclaire la situation morale en Israël, autant que le font les images initiales de combattants s’affrontant dans une mer de flammes. Mais tout ceci n’éclaire pas forcément la forme du spectacle.

Letter to a friend in Gaza Amos Gitaï © DR

Qu’attendait le public, visiblement resté à l’écart de la proposition ? Supposons que ce n’est pas l’engagement politique de Gitaï qui atténue les applaudissements. Si cette Lettre... laisse pantois, c’est surtout dû au mélange des genres, entre lecture poétique, conférence-spectacle, projection et suite de récitals musicaux, de la clarinette de Louis Sclavis à la chanteuse pleureuse Madeleine Pougatch. Dans l’immédiat, le public ne sait par quel bout (de la table) prendre cette proposition hybride qui déjoue les effets de manche dramaturgiques et renonce à dramatiser.

Ici rien de spectaculaire (mis à part les images du siège de Jérusalem) puisqu’il y a déjà trop d’info-spectacle dans ce monde. Letter to a Friend in Gaza se termine par la lecture d’une des Lettres à un ami allemand d’Albert Camus. Mais Gitaï s’asseoit à la table en tournant le dos au public. Le néant tient sa part dans ce (non-)spectacle qu’une lente sédimentation inscrit dans l’esprit du spectateur.

Thomas Hahn

https://www.youtube.com/watch?v=58SdC-Kx4gs



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