Trois jours de Manifeste à Grande Synthe [2]

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Trois jours de Manifeste à Grande Synthe [2]

Deuxième jour
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par Coline Merlo
Thématique(s) : Politique de l’art , Inclassables, improbables, incasables , Éducation populaire , Révoltes Sous thématique(s) : Festival
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Grande Synthe,
Le 11 juillet

Chère Pauline,

Puisque tu n’y es pas, des nouvelles du Manifeste.
Nous avons passé une journée assez étonnante : qui a commencé et fini en essayant de nous perdre. Dans un temps infini, d’abord, dans l’intergalactique pour finir. Nous sommes encore debout ! Entre l’amorce et l’aboutissement, se sont trouvés successivement la fantaisie d’un imaginaire actif, un inquiétant sarcasme, et la confrontation brute à des faits positifs, tout nus.
(Et les feijoada, mais je réserve le sujet).

Je commence par les faits et la fin : Raphaël Challier, qui est de l’espèce des sociologues doux et raides, a donné une communication sur la prédation en milieu militant. C’est qu’il s’agissait d’introduire une chose de violence qui pose problème, qu’Hobbes formulait en une maxime trop facilement mémorisable, « l’Homme est un loup pour l’homme ». Et que, quel que soit l’égalitarisme qu’on y professe, les cellules politiques des partis, toutes idéologies confondues, continuent de ne pas savoir faire en sorte que leurs militants les moins dotés en capital hérité (intellectuel ou pécunier) y connaissent un autre devenir que celui de constituer « la base » du parti. Ce qui est assez cohérent du côté de ceux qui croient en l’existence :
a) D’une nature humaine plus ou moins dotée et restant telle
b) De la Méritocratie sans autres causes qu’individuelle,
Mais ceux-là forment les rangs de droite.

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Raphaël Challier, Coline Merlo (c) Andres Montes

C’est beaucoup moins cohérent du côté de la gauche affirmative, des regroupements syndicaux ou associatifs. Des questions restent en suspend : un militant qui s’engage veut-il nécessairement progresser dans la hiérarchie politique ? Comment faire dans le cadre de la démocratie parlementaire pour que les assemblées constituantes intègrent d’autres intérêts que ceux d’une classe aisée ? Faut-il imaginer une parité sociale à l’assemblée ? Le passionnant dans une rencontre avec la sociologie, quand on est dans l’ébouriffement de dix jours de pratique artistique, c’est que, précisément, les déterminations ont largement éclaté, qu’il a été possible de se rencontrer entre individus singuliers, insoupçonnés, ouverts aux possibles métamorphoses.

Le Grupo Oficcina Multimédia travaille autour de la part sombre en l’Homme, qui se manifeste dans la permanence des monstres qui habitent son imaginaire. L’enfant naît pervers (polymorphe, dirait l’ami Freud), et devenu adulte, le reste : preuve en sont les cartons d’emballages, monstruosité qui nous sépare du contenu tout proche de ce que l’on mange, que l’on goûte, que l’on voit. Protection superflue et jetable d’une apparence de besoin.

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Aldebaran, Grupo oficcina Multimédia (c)Andres Montes

J’aurais mieux aimé voir les formes qui se déplaçaient sur la scène, l’écran géant me détournait un peu l’attention. Mais c’est leur esthétique, dit la metteuse en scène Ione de Medeiros, de combiner le présent de la scène et l’uniformité sans âge de la séquence filmée. C’est drôle, je trouve, de travailler avec de beaux jeunes gens inspirés et de leur faire approfondir le difforme ! Toujours est-il que nous avons vu de beaux monstres, formes rampantes dont on ne devine pas l’intention, onduler, près du sol, ou se dresser raidies dans des angles impossibles.
Elle se tient là, la monstruosité, n’est-ce pas ? Dans ce qui visiblement vit et se présente, mais dont on ne peut pas déchiffrer en nous-mêmes l’identique. Le monstre, c’est L’Autre, en tant qu’indéchiffrable.

Aldebaran, Grupo Oficcina Multimédia (c)Andres Montes

Évidemment, cette perspective d’une altérité totale angoisse. On peut apprendre à « résister à la peur ». Je te disais qu’on avait tenté de nous perdre dans les espaces sidéraux avec des projections filmiques, la fresque élaborée par le groupe des écrivains nous faisait suivre la saga labyrinthique de plusieurs générations dunkerquoises.

Spinoza dit à peu près qu’on reconnaît les idées vraies à ce qu’elles sont simples et vivantes. Il arrive qu’on écrive comme on tombe dans un puits, et que l’on se fascine de ses propres abîmes. La route est peu sûre, toute d’alchimies subtiles.

La grâce de l’atelier dirigé par Evgeniy Korniak, du Tanztheater était de cet ordre. Une merveille de vie. Chaque scène centrée sur un participant incluait tous les autres. Ils font groupe. Toujours un mouvement inventif, imprévu, répond, accompagne, fait contrepoint à une parole unique, prononcée par un acteur, anecdotes réellement vécues, stylisées au plus juste. Celle qui n’aimait pas son visage, celle qui se venge, celle qui était tombée dans la neige, celle qui sait se tenir au centre de l’attention, celle qui veut faire partir tout le monde, y parvient à demi, celui qui exige un enfant et celle qui n’en voulait pas, celui qui a connu New York, celle qui dit l’échec, celle qu’on poursuit. On a envie d’écouter, puisque c’est à nous réellement adressé, que les déplacements s’exécutent dans une confiance totale, sans filet, et l’ayant accepté comme principe de jeu.

Ah, si le théâtre pouvait montrer toujours cette confiance et cette aptitude à faire vivre chaque division de seconde ! On the border, sur le point d’équilibre...

Autre style, autre ton : connaissais-tu ce texte ?

La lutte des classes vue par des dominants narquois. De grands bourgeois qui citent Gramsci, et Bakounine : l’analyse marxiste était juste, c’est nous qui n’en aurions rien fait. Tu vois comme les échos se tissent au Manifeste, entre les thématiques. Je doute que l’esprit de satire conduise aux révolutions, mais quel soulagement de pouvoir repérer le fond, derrière l’apparente affabilité (tu vois comme les thématiques se font échos, au Manifeste : de la mise en question sociologique à l’appréhension artistique des questions de classe…). Autour de moi, deux spectateurs ont eu la même réaction, voyant entrer d’affables grands bourgeois aux mains propres, je les ai entendus chuchoter « On se croirait à un congrès du parti socialiste ! » Décidemment, la social-démocratie se sera fait peu d’ami-e-s en France, depuis trois ans.

Mais cela n’empêche pas que je t’embrasse. A très bientôt.

Coline

PS : je te joins les photos qu’Andres Montes a prises de la journée.

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Discours à la nation (c) Andres Montes

http://www.lemanifeste.com/


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