Bienvenue aux insatiables !



Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


Trois jours de Manifeste à Grande Synthe [1]

Premier jour
par Coline Merlo


Pour sa douzième édition qui eu lieu du 10 au 12 juillet après dix jours d’ateliers animés par les metteurs en scène invités, le « Rassemblement international pour un théâtre motivé » intitulé Le Manifeste, associait l’équipe de Cassandre/Horschamp sous une nouvelle forme. Le Manifeste tire son identité de l’association profonde entre travail politique et pratique théâtrale, et sa longévité de l’exigence de son initiatrice, Brigitte Mounier. Dans la banlieue dunkerquoise se trouvent pour un temps rassemblés amateurs, jeunes professionnels, troupes européennes et extra-européennes. Le week-end de restitutions et de spectacles s’entrecoupe de temps de réflexion partagée avec des conférenciers. Cette année, chaque journée a donné lieu à une chronique distribuée le matin aux spectateurs et participants, que nous partageons ici avec vous.

Premier jour

Démocratia participativa
Spectacle de la Compagnie des mers du nord, Brigitte Mounier

Seize heures. On entame sous la férule de Brigitte, dans son rôle de conférencière. Un Democratia participativa, qui joue l’érudition pour nous charger d’élan. Le sens de la leçon est explicite : le théâtre a racines communes avec l’exercice de la démocratie. La dame est convaincante, dans sa démonstration. Il faut l’entendre, droite, pince-sans-rire, vous faire appréhender la notion de gestus social majeur dressé, scandant : Kagda paydyoch’nà khouy Poutine ! (soit la recommandation adressée au Président de se livrer à une figure acrobatique que la pudeur comme dirait Brassens, m’interdit de nommer ici).
C’est drôle, jouissif, porté par une conviction qui vous ébranle une salle. El pueblo, unido, jamàs serà vincido. En le chantant naïvement, au milieu de tout une foule de spectateurs aux poings tendus, on se souvient que c’est un possible. Nous, l’assemblée, sommes un chœur agissant.

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Democratia participativa © Andres Montes

Brazil Corpo Teatro, restitution d’atelier

Jonnatha Horta Fortes, qui conduit l’atelier, est toute grâce et suggestion de sublime. Les mouvements de ce corps de danseur racontent une culture où le corps n’est ni embarras, ni enveloppe, moins vécu comme outil mettant en œuvre la volonté, que participant, dialoguant avec elle. Elle est étrange, la position de spectateur, au Manifeste. On voit que les participants de l’atelier ont appris à se servir de la mémoire du corps, à s’approcher de leur propre imaginaire de danseurs. Ils se donnent comme des proches, cela trouble, on est sollicité au plus fragile de l’intérieur.

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Proposition de l’atelier danse © C. Merlo

Débat : la fin du capitalisme

Débat avec Paul Jorion, anthropologue, anciennement trader, et fonctionnaire des Nations Unies, titulaire de la chaire « Stewardship of finance » à la Vrije Universiteit Brussel, animé par Samuel Wahl, réalisateur et rédacteur pour Cassandre/Horschamp.

La fin du capitalisme est pour lundi 13 juillet, et ses effets se feront sentir depuis la Grèce, annonce l’anthropologue. Le processus se trouve entamé depuis longtemps.
Paul Jorion rattache son intervention au spectacle de Brigitte Mounier en saluant le groupe Quilapayún et la mémoire de Victor Jara. Le fil de la discussion, nourrie par l’actualité grecque, revient sur « la logique de lemmings » de la dette, fondée sur une mécanique impossible : il s’agit que les plus riches prêtent aux plus pauvres, et que ceux-ci remboursent en ajoutant les intérêts à la somme initiale. Il se fait là problème : nécessairement, les intérêts grèveront le prêt initial. Il faudra donc aller les chercher en-dehors du système initialement clos. C’est ainsi que s’institue, en passant par ce qu’on a appelé le « colonat », le servage médiéval : des parents endettés se louent à de grands propriétaires agricoles pour rembourser dette et intérêts. S’ils ne parviennent pas à la rembourser en une existence de travail, leurs enfants en héritent. Logique insupportable, qui ne prend fin, en France, qu’à la Révolution. Rappelons cependant, en suivant Collapsologie [1], qu’en 750 occasions, déjà, dans l’histoire mondiale, la dette a dû être simplement abolie.

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Paul Jorion, Samuel Wahl © C. Merlo

Une idée majeure restera, de ce débat, sur le sens du mot « valeur ». Le terme n’a aucunement à voir avec l’univers économique. Albert le Grand, au XIIIème siècle, l’emploie pour traduire une expression d’Aristote : « tel que mesuré par le prix ». C’est une erreur, nous dit Paul Jorion. Pour le philosophe grec, il n’y a rien de commun entre les valeurs, qui sont d’ordre moral (le courage, ou l’honneur), et ce qui est mesuré par le prix. Aristote montre quelque dérision d’ailleurs envers les marchands, qui finissent par oublier que l’argent n’est que le moyen d’un échange. Où l’homme trouve-t-il son bonheur ? En voyant grandir ses enfants, en ayant un commerce agréable avec ses semblables, et dans la réflexion.
C’est donc autour d’une inexactitude de traduction que ce système impossible s’est donc bâti, qui conduit à la dérive d’un Gary Baker, marchandisant les relations jusqu’à bâtir la notion proprement déraisonnable de capital humain [2]. « Le monde n’est pas une marchandise », disait la Confédération paysanne…

L’homme qui valait 35 milliards,
Spectacle du Collectif Mensuel (Liège, Belgique)

Prenant la parole après le spectacle, un des participants aux ateliers dira l’absolu bonheur d’avoir pu constater la cohérence éthique entre le propos porté et la façon d’être de Baptiste Isaïa, qui animait un atelier toute la semaine.

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L’Homme qui valait 35 milliards © A. Montes

Cohérence, nécessité. Le « Collectif Mensuel » a adopté ce nom après avoir longuement travaillé à rendre compte, chaque mois, de l’actualité belge. Inscrit dans sa ville, dans le débat politique, prenant courageusement position, le collectif a conçu ce spectacle parce qu’il ne se disait rien publiquement de la destruction des emplois (une vingtaine de milliers, en comptant les emplois indirects, dans la seule ville de Liège) liée à la fermeture par Lakshmi Mittal des hauts fourneaux, insuffisamment rentables. Le romancier Nicolas Ancion avait écrit L’homme qui valait 35 milliards avant que la fermeture n’ait été décidée dans le monde réel, l’anticipant sans prétendre pour autant être visionnaire, car « tout le monde le savait », rapportent les liégeois du collectif. Et cependant, cela s’est produit, en toute impunité, et sans opposition politique publique.

Dans le roman, le drame humain qui s’ensuit oblige Richard Moore, plasticien à l’existence précaire, à reconsidérer une supercherie artistique qu’il envisageait. Lakshmi Mittal sera enlevé, puis Richard lui fera signer les œuvres marquantes du XXème siècle : il y aura la Fontaine de Mittal, les anthropométries de Mittal, les Spencer Tunik revisités par Mittal. Les tribulations de Richard et ses acolytes, Marion et Boulard, l’enlèvement de Lakhsmi Mittal sont portés à la scène en mêlant narration, musique industrielle, new-wave, et projections de séquences filmées. Le texte est tout entier un cri d’amour pour Liège, prégnant.

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L’homme qui valait 35 milliards © A. Montes

Collectif Mensuel : Sandrine Bergot, Quentin Halloy, Baptiste Isaïe, Philippe Lecrenier, Renaud Riga, d’après le roman de Nicolas Ancio

Coline Merlo

À suivre…

http://www.lemanifeste.com/




[1SERVIGNE, Pablo et STEVENS, Raphaël Collapsologie, Comment tout peut s’effondrer, Seuil, Anthropocène, Paris, 2015

[2Pour laquelle, entre autres, lui fut décernée en 1992 le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, couramment appelé « Prix Nobel d’économie »









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Pour sa qua­ran­tième édition, le Festival de cinéma de Douarnenez choi­sit de ques­tion­ner la notion de Frontières. Frontière, non plus cette limite arbi­traire, cette bar­rière qui sépare mais plutôt zone d’échange. Frontière, un lieu qu’il s’agit d’inves­tir, un ter­ri­toire commun…


Brèves


Depuis 2003, le fes­ti­val de cinéma d’Attac « Images mou­ve­men­tées » s’emploie à infor­mer et à sus­ci­ter la réflexion col­lec­tive sur des ques­tions cru­cia­les de ce début de XXIe siècle en s’appuyant sur une pro­gram­ma­tion ciné­ma­to­gra­phi­que exi­geante et éclectique. Celle-ci asso­cie courts, moyens et longs-métra­ges, docu­men­tai­res et fic­tions, films fran­çais et étrangers, anciens et récents, ayant eu une large dif­fu­sion ou non. Le fes­ti­val accueille régu­liè­re­ment des avant-pre­miè­res.


Le Génie en Liberté est un Événement bien­nal, orga­nisé par le Génie de la Bastille.
Il pro­pose à un large public un par­cours cultu­rel dans le quar­tier du 11ème arron­dis­se­ment de Paris.


Tous les deux ans, la ville se trans­forme en un gigan­tes­que cas­te­let en accueillant le Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes qui réunit 230 com­pa­gnies et accueille plus de 150.000 spec­ta­teurs. En ce mois de sep­tem­bre aura lieu sa 19° Édition.


Cette his­toire simple, et les contrain­tes qu’elle nous impose, convien­nent à un théâ­tre sim­ple­ment arti­sa­nal. Pas de recours aux tech­ni­ques contem­po­rai­nes. Technique qui fut l’immense chan­tier d’Anders. « Le « trop grand » nous laisse froids, mieux (car le froid serait encore une sorte de sentir) même pas froids, mais com­plè­te­ment intou­chés ; nous deve­nons des anal­pha­bè­tes de l’émotion ».