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Articles offerts par L’Insatiable

Svetlana Alexievitch :
« Nous étions une nation de lecteurs »

Entretien réalisé pour Cassandre/Horschamp N° 100
par Marina Skalova
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Le numéro 100 est ici

Ce passionnant entretien avec l’un des auteurs les plus importants de la littérature mondiale contemporaine a été réalisé (et brillamment traduit) par notre amie Marina Skalova en février 2015 pour le numéro 100 de la revue Cassandre/Horschamp (celui de nos vingt ans).

Il nous a semblé plus qu’intéressant de le mettre à la disposition des lecteurs de L’Insatiable - tout en le resituant dans le contexte du moment où ces paroles ont été prononcées - alors que cette très grande dame, cette haute conscience, dont un autre de nos amis, Bruno Boussagol, a monté au théâtre deux textes essentiels, se voit décerner un prix Nobel de littérature amplement mérité.




Journaliste de formation, écrivain par vocation, la Biélorusse Svetlana Alexievitch entend des voix. Celles de milliers d’hommes et de femmes bercés par le système soviétique, son idéologie militariste, sa puissance nucléaire. Conversation avec une dissidente qui a toujours affirmé le pouvoir du mot.

Bonjour Svetlana. Où vivez-vous maintenant ? Sur quoi travaillez-vous ?

Svetlana Alexievitch : Après avoir vécu en exil pendant près de vingt ans, en Italie, en France, en Allemagne, en Suède, je suis revenue il y a deux ans. Je vis chez moi maintenant. À Minsk. Je travaille sur un nouveau livre. Son titre actuel est Le Renne miraculeux de la chasse éternelle. C’est une citation de mon écrivain russe préféré, Alexandre Grine. Il disait que l’amour est comme le renne miraculeux d’une chasse éternelle : nous passons notre vie à lui courir après, on le cherche, on le fantasme, on le fabule, on l’invente. C’est un livre sur l’être humain, qui cherche le bonheur, ne l’atteint pas, se précipite à travers l’existence, se désespère. L’homme russe, l’amour russe. De nombreux lecteurs me reprochent d’avoir changé, d’écrire sur l’amour par épuisement. Eh bien, je leur réponds que non. Écrire sur l’amour, c’est encore plus difficile que d’écrire sur la guerre ou sur Tchernobyl.

Ce n’est pas moi qui ai changé, c’est la société qui nous entoure, nous ne sommes plus écrasés, oppressés par une idée totalitaire forte, un nouveau monde s’est ouvert. La conception de l’existence privée l’a emporté. Maintenant, on vit pour soi, chacun pour soi. En Russie, nous n’avions encore jamais vécu comme cela.
Je voudrais aussi écrire un livre sur la vieillesse. Sur la mort. Et sur le fait de n’avoir aucune envie de quitter ce monde. En URSS, personne n’a appris à vivre au-delà de 60, 70 ans. Nous ne savons que faire de tout ce temps que cette civilisation nous offre. À 70 ans, ni la société ni la nature n’ont encore besoin de l’être humain. Et pourtant, le désir de vivre est toujours aussi vivace. Une culture radicalement nouvelle est en train de naître. Mes prochains livres seront à nouveau des « romans de voix », composés de témoignages, comme les précédents. C’est cette forme qui me semble la plus à même de saisir la réalité contemporaine.

Comment votre dernier ouvrage La Fin de l’homme rouge a-t-il été reçu par la société russe et dans les anciennes républiques soviétiques ? La société était-elle prête à subir une telle autopsie ?

Un renversement politique a eu lieu en Russie. Le Poutine d’aujourd’hui n’est absolument pas le même que celui qui a accédé au pouvoir il y a quinze ans, juste après Eltsine. À l’époque, il jouait au démocrate. À présent, le peuple n’est plus le même et Poutine non plus. L’homme russe humilié, offensé, volé lors de l’avènement du système capitaliste, cherche à se venger. Et Poutine réclame aussi sa revanche. Je parle du Poutine collectif, celui qui se cache en chacun d’entre nous. Nous qui soutenions Gorbatchev à l’époque, nous sommes absolument abasourdis. Nous avons investi tellement d’énergie pour construire une société nouvelle – et tout ce que nous avons réussi à obtenir, c’est ce résultat, ce désastre. Le pays se transforme progressivement en empire nationaliste. C’est à nouveau le Moyen-Âge : un fondamentalisme orthodoxe est en train de s’imposer. C’est la guerre en Ukraine, une vraie guerre, ce n’est pas du cinéma. Il y a un an, personne encore n’aurait imaginé une chose pareille. En Biélorussie, où je vis, il y a des centaines de mariages mixtes : la mère, ukrainienne, le père, biélorusse. Tout le monde s’est habitué à recevoir des réfugiés.

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Flamme © Olivier Perrot

On enterre des morts dans le secret en Russie. Sainte Russie, grande Russie. Dans les campagnes reculées, il y a déjà des milliers de tombes fraîches, de cadavres que l’on fait disparaître dans des recoins obscurs. Le plus grand effroi pour nous, les démocrates, c’est lorsque nous voyons que cette politique est soutenue par 85% de la population. Plus personne ne parle de liberté, on parle du grand empire russe. Et nous, selon la terminologie officielle, nous sommes des traîtres à la nation. Mais toute la Russie n’a pas encore perdu la tête. Mon livre est lu, discuté sur internet. Il provoque des débats. On y cherche des réponses à la question : pourquoi le passé n’est jamais derrière, mais toujours devant nous ? Même si ces personnes sont minoritaires, elles existent. Je suis heureuse qu’elles existent.

Vous poursuivez le projet d’écrire une histoire souterraine de l’URSS. Vous avez pénétré très profondément la société soviétique dans chacun de vos ouvrages, partagé les émotions, les rêves, les souffrances de vos compatriotes… Qu’avez-vous puisé dans cette expérience ? Qu’avez-vous compris ?

Plus on s’éloigne de Moscou, plus l’agressivité est féroce. La vie est misérable, malheureuse. Le petit « homme rouge » aime se souvenir : « À l’époque communiste, nous étions tous égaux. Je n’avais pas de voiture, mais mon voisin n’avait pas de voiture non plus. » Maintenant le voisin en a une, mais pas lui. Et quelqu’un d’autre a des châteaux en Russie, en Espagne… Autour de lui, le capitalisme russe est sauvage, aveugle. Les gens simples ont l’impression d’avoir été dupés, trahis. La Russie a été partagée sans leur demander leur avis : les usines, les fabriques, les navires, les mines… La réaction la plus élémentaire est la haine. Ils n’ont pas peur du sang, ils sont prêts à le faire couler. Les uns rêvent de l’Union soviétique, les autres de la Russie tsariste, de la monarchie. L’Union soviétique resurgit des recoins les plus obscurs de la mémoire – chez Poutine et chez n’importe lequel de ses fonctionnaires. On a oublié qu’une autre façon de vivre aurait pu être possible. La Perestroïka a été une fête fugace, tout sauf la construction réfléchie d’une société nouvelle. Pour pouvoir construire, quelque chose nous a manqué, nous n’y sommes pas arrivés… Comme toujours. Maintenant, on se prépare à juger Gorbatchev : il nous a menti, trahi, il est responsable de tout. On attend un nouveau tsar, un tsar qui ressemblerait à Staline. Est-ce qu’il existe une façon de réunir le fantasme du tsar bienveillant et Staline ? Laquelle ? Le peuple ne se souvient pas de ce qu’aurait pu être la liberté. Personne ne sait ce que c’est. Même si pendant vingt ans, on a parlé de liberté, on n’a fait qu’en parler. Pour moi, cela reste une question ouverte : pourquoi nos souffrances interminables ne peuvent-elles pas, un jour, être sublimées pour se transformer en liberté ? Prendre une mitraillette pour partir tirer en Ukraine… C’est la seule façon de résoudre les problèmes que nous connaissons. En Russie, il y a des soldats. Il n’y a pas d’êtres libres.

Ce qui apparaît très bien dans votre livre, c’est cette vie soviétique rythmée par une succession de promesses déçues… On a promis le Paradis sur Terre à plusieurs reprises, d’abord le communisme, puis le capitalisme… Les gens espéraient la liberté mais lorsqu’ils ont cru l’avoir obtenue, il s’est avéré que c’était un cadeau empoisonné.
Aujourd’hui, reste-t-il un autre héritage que le désenchantement ?

Quel est l’être humain dont nous avons hérité à la mort de l’empire rouge ? D’après les derniers sondages, plus de 50% de la population russe s’attend à endurer des répressions de la part de l’État. Mais à la question « Seriez-vous prêts à sacrifier votre vie, celle de vos proches, de vos enfants au nom de la Grande Russie ? », près de 37 % répondent : « Oui, nous sommes prêts. » Le pire héritage de l’URSS, c’est l’Homme rouge. Il a vécu dans le goulag et est prêt à continuer à y vivre, sa propre vie n’a aucune valeur à ses yeux… Il n’est pas simplement un esclave, c’est un romantique de l’esclavage. Il y a des dizaines de chants et de proverbes à la gloire de la mort, de la dévastation. Je me demande sans arrêt ce qui pousse de jeunes hommes, de jeunes femmes aussi, à se porter volontaires pour aller combattre en Ukraine. Pour partir tuer. La réponse est que nous sommes un peuple d’enfants de la guerre, nous n’avons jamais vécu autrement.
Il n’y a pas que contre Hitler que nous avons combattu… Et qu’est-ce que le stalinisme ? C’est la guerre contre son propre peuple – pendant vingt ans, Staline s’est battu contre les siens. Nous n’avons aucune autre expérience de vie. Je regarde la télévision : maintenant, ils ont des i-phones entre les mains, mais la vie continue à valoir un kopek. C’est un rapport au monde. On craint la liberté, on la fuit. On cherche celui entre les mains duquel on pourrait remettre sa vie. C’est-à-dire un nouveau tsar, qu’il se nomme président ou qu’il nous jette une nouvelle grande idée aux pieds…

L’expérience soviétique est à l’origine de traumatismes psychiques profonds. Et la « thérapie de choc » d’Eltsine n’a bien sûr rien arrangé… Ceci apparaît de façon très flagrante dans vos ouvrages, dont chacun est comme une cartographie mentale. Pensez-vous que ces traumatismes peuvent être dépassés ? Combien de générations faudrait-il ?

On me demande souvent : « Où trouvez-vous vos personnages ? » Pousse la porte d’une maison quelconque, mets-toi à parler avec n’importe lequel d’entre nous – en quelques instants, tu te sens descendre dans les tréfonds. Dans des abysses de pleurs et de souffrances. On n’en voit pas la fin… Il n’y a pas longtemps, je regardais une émission à la télévision : j’ai vu une colonne de véhicules frigorifiques transportant des défunts, qui traversait l’Ukraine. Tout au long de leur voyage, sur des centaines de kilomètres le long des plaines ukrainiennes, des femmes en foulard blanc, des hommes, des enfants étaient agenouillés le long des routes. Après tout ce que j’ai entendu au cours de ma vie, il m’est difficile de lâcher une seule larme… Mais là, je me suis mise à pleurer, comme une enfant. Le goulag, la Seconde Guerre mondiale, Tchernobyl… Des traumatismes comme ceux-ci sont endurés par plusieurs générations. Mais chez nous, il n’y a aucune génération sans guerre, chacune a le droit à la sienne. Nous n’avons pas le luxe de réfléchir à ce que serait un psychisme normal. Récemment, j’ai lu dans un journal moscovite qu’un jeune homme avait assassiné son ami dans une soirée d’entreprise. Sur la page d’à côté, on débattait du bien-fondé de la guerre en Ukraine… Nous sommes tous profondément malades. Et pour longtemps. Dans chacun de mes livres, j’ai exploré ces trous noirs, dont jaillit notre mémoire. Cette matrice noire. Je me souviens des années 90, quand nous étions encore romantiques. Nous croyions qu’une autre vie était juste sur le point de naître, que dès le lendemain, nous serions des hommes nouveaux. Qu’on vivrait comme tout le monde. Nous n’avons pas réussi. Ce n’est peut-être que maintenant que l’Empire russe commence à se dissiper, à s’effondrer dans les âmes des gens. À s’écouler avec le sang.

CNN vient d’être interdite, les ONG sont accusées d’être des agents de l’étranger, l’association Mémorial, qui conservait les archives des crimes commis pendant le stalinisme, vient d’être fermée… Comment analysez-vous cette résurgence des logiques de la guerre froide ?

Je ne suis pas une femme politique. Tout ce que je peux dire, c’est que le gouvernement russe a détruit ce monde extrêmement fragile qui avait pu se construire après la Seconde Guerre mondiale. Après des dizaines de millions de morts, après l’Holocauste. Nous vivons à nouveau dans un monde dans lequel on peut se comporter comme s’il n’existait aucune diplomatie.

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Svetlana Alexeivitch © Elke Wetzig

Nous avons une expression pour désigner cela : « il a laissé sortir le génie de la bouteille » – en français, on dirait qu’il a ouvert la boîte de Pandore… Une guerre non déclarée se poursuit en Ukraine, on recommence à tirer dans le Karabagh, les Balkans sont à nouveau une zone d’agitation… La force est seule à régner. La loi du banditisme et de l’arbitraire. Si vous pouviez entendre les atrocités qui se disent tous les jours à la télévision russe… La manière dont ils façonnent les cerveaux, les sculptent comme de l’argile. Jour après jour, on impose l’idée que les États-Unis et l’Occident sont nos ennemis éternels, et la Chine notre seul alliée. La Russie, ce n’est pas l’Europe, c’est une civilisation à part. Tout y est absolument singulier et la démocratie aussi. Nous n’avons pas le droit de mettre en question la version officielle, stalinienne de la Seconde Guerre mondiale. L’Archipel du goulag de Soljenitsyne est en train d’être rayé des programmes scolaires et universitaires. Cela ne sert à rien d’apprendre la vérité sur le goulag aux jeunes ! Je pourrais continuer cette liste à l’infini. Je vis avec la sensation qu’à l’époque soviétique, j’étais une dissidente par rapport au pouvoir en place et que maintenant, je le suis par rapport à mon propre peuple. Pas plus tard qu’hier, une voisine, une femme intelligente, institutrice, m’a lancé : « Pourquoi est-ce que vous n’aimez pas notre Poutine ? Poutine va sauver la Russie. » Il n’y a déjà plus une seule Russie, nous sommes divisés. Il y a deux Russie, deux Biélorussie. Une guerre civile a déjà commencé entre nous, froide pour l’instant… On ne se tire pas encore dessus ici, pour l’instant…

Votre livre Les Cercueils de zinc a déclenché un scandale dans votre pays car il détruisait le mythe du guerrier-héros. Vos livres ne sont pas publiés en Biélorussie, vous faites partie de l’opposition à Loukachenko… Quel est votre rapport à votre pays d’origine ?

J’ai été jugée au tribunal pour Les Cercueils de zinc, consacré à la guerre soviétique en Afghanistan. Les journaux m’ont accusée d’avoir craché sur l’armée russe, de l’avoir foulée aux pieds. Heureusement que la Perestroïka avait commencé, sinon je serais partie tout droit en Sibérie… Je ne peux pas dire que la Biélorussie d’aujourd’hui se distingue en quoi que ce soit de la Russie. Nous avons le même régime autoritaire. Le même « homme rouge ». Avec toutes ses peurs, ses complexes, ses misères. La seule différence est que nous sommes un petit pays, nous n’avons pas l’arme nucléaire. Cette petite valise où il suffit d’appuyer sur un bouton…

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Tchernobyl, alentours du lieu de la catastrophe © Gerd Ludwig

Dans votre dernier livre, vous écrivez : « Une barricade est un endroit dangereux pour un artiste. Un piège. Sur les barricades, on a la vue qui se brouille, la pupille qui rétrécit et le monde perd ses couleurs. » Est-ce que vous n’avez pas vous-même l’impression d’être sur les barricades ? Comment voyez-vous le rôle du politique dans votre travail artistique ?

J’ai quitté la Biélorussie pour des motifs politiques. C’était une résistance contre la dictature de Loukachenko, qui était en train d’être instaurée. Mais il y avait aussi une autre raison : celle-ci était esthétique. Je sentais que la barricade était un endroit dangereux pour un artiste, elle brouille la vue, elle distord l’ouïe, fausse notre vision du monde. Depuis la barricade, tu perds de vue l’humain : l’humain dans sa multiplicité, avec ses contradictions, ses couleurs, ses nuances… Lorsque tu es sur la barricade, tu ne vois que les cibles. Pour un artiste, c’est un suicide. La barricade est un piège pour l’artiste. Elle crée un monde en noir et blanc, unidimensionnel : nous contre les autres. Toutes les nuances s’estompent. Je voulais retrouver une vue normale. J ’ai d’abord vécu en Italie : les paysages italiens, les fresques, la langue pleine de joie m’ont guérie… Pendant ce temps, je participais à tout ce qui se passait dans mon pays. Ma voix n’a jamais disparu. J’ai peur de la révolution parce qu’elle ne sera, comme disaient les Classiques, rien qu’une émeute absurde et stérile. Mais, chez nous, les écrivains ne peuvent jamais se contenter de rester sur le côté. Dans les pays soviétiques, les gens croient toujours à la puissance du mot. Il est impossible de quitter complètement la barricade. Mais il faut veiller à l’artiste en soi, à la sincérité de l’artiste. La préserver.

Vous parlez du rôle de l’écrivain dans la société… Comment la place de la littérature, de la culture, s’est-elle transformée après la chute de l’URSS ?

À l’époque soviétique, on craignait de se retrouver derrière les barreaux pour des décennies pour avoir diffusé Soljenitsyne, Chalamov… Aujourd’hui, toutes les œuvres éditées en samizdat [1] à l’époque s’empilent dans les rayons des magasins et les gens se contentent de passer devant. Ils n’ont même plus le temps de s’arrêter pour les regarder. Ils veulent découvrir le monde, ils font des voyages en Italie, en Égypte, en Turquie, ils comparent leur portefeuille à celui de leurs voisins, ils goûtent de nouveaux plats, se construisent des maisons, s’offrent de belles garde-robes… Dans cette vie nouvelle, la littérature n’a plus sa place. Avant, elle tenait un rôle central : nous vivions dans une prison à ciel ouvert, les livres étaient notre seule possibilité d’évasion, nous avons tous grandi en dévorant les livres. Maintenant, les tirages ont violemment baissé. Nous étions une nation de lecteurs : maintenant, les gens lisent de moins en moins. Je continue à considérer que le mot est fondamental. Qu’est-ce qui reste de l’être humain ? Qu’est-ce que nous pouvons laisser de durable ? Le mot, uniquement le mot.

La singularité de votre travail a également consisté à donner la parole aux femmes, les refoulées de l’histoire officielle. Comment voyez-vous la place des femmes aujourd’hui en ex-URSS ?

Pour répondre à cette question, je vais faire court. J’aimerais que notre prochain Président soit une femme. Comme cela, nous pourrions avoir une Biélorussie nouvelle. La Russie serait tout autre aussi, si une femme était au pouvoir. J ’ai pensé à cela lorsque j’ai vu, une fois, la maison d’une mère, au moment où on y faisait entrer le cercueil de son fils unique. Comme elle criait ! Elle arrachait des bouts de fer du cercueil et les lançait au visage des hommes qui portaient le corbillard. Ce n’était plus un cri humain, c’était le cri d’une bête… L’amour du dieu Mars, c’est quelque chose qui appartient au monde des hommes. Pour l’instant, c’est le monde où nous vivons. Un monde dans lequel il vaut mieux être une femme qu’un homme.

Propos recueillis et traduits du russe
par Marina Skalova

•Svletana Alexievitch, Les Cercueils de zinc, trad. de Wladimir Berelowitch, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1990.
Ensorcelés par la mort, trad. de Sophie Benech, Paris, Éditions Plon, coll. « Feux
croisés », 1995.
La Supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse, trad. de Galia
Ackerman et Pierre Lorrain, Paris, Éditions JC Lattès, 1999.
La guerre n’a pas un visage de femme, trad. de Galia Ackerman et Paul Lequesne, Paris, Presses de la Renaissance, 2004.
Derniers témoins, trad. d’Anne Coldefy-Faucard, Paris, Presses de la Renaissance,
2005.
La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, trad. de Sophie Benech,
Arles, France, Actes Sud, coll. « Littérature étrangère », 2013.

Les « romans de voix » de Svletana

Après La guerre n’a pas un visage de femme (1985) et Derniers témoins (2005),
deux livres de témoignages sur la Seconde Guerre mondiale, l’écrivain biélorusse
lève le voile sur une guerre qui n’a jamais voulu dire son nom. Svletana
Alexievitch enregistre les paroles des mères dont les fils ne sont jamais revenus
d’Afghanistan, celles des villageois qui les ont regardés partir le fusil à
l’épaule, celles des femmes restées veuves. Accusée d’avoir entaché la
dignité des jeunes héros, son ouvrage Les Cercueils de zinc (1990) lui vaut
d’être poursuivie en justice. Son livre suivant La Supplication (1999), sous-titré
Chroniques du monde après l’Apocalypse, donne la parole aux survivants
de Tchernobyl, qui ont vu leurs proches mourir, oubliés de tous et surtout de
l’Histoire officielle. Dans son dernier roman, La Fin de l’homme rouge (2013),
elle plonge dans les abysses de l’époque soviétique. Les murmures des héritiers
de l’URSS, de ces hommes sculptés au rythme des hymnes du régime,
laissent résonner un concert de douleur et de ressentiment.




[1Réseau clandestin de circulation d’écrits dissidents en URSS, manuscrits ou dactylographiés.





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