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Soixante-et-onze
Une tribune de Joachim Salinger, acteur, auteur, pédagogue et metteur en scène.

par Joachim Salinger
Thématique(s) : Si loin si proche , Géo-Graphies , Inclassables, improbables, incasables
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La sidération qui me saisit, avant même de connaitre le nombre. Ce camion arrêté au bord de la route, sur un refuge autoroutier. Refuge. Oui, c’est le mot, le nom exact de ces renfoncements le long de la voie de droite, là où la bande d’arrêt d’urgence n’existe pas et où il est possible de s’arrêter uniquement en cas d’urgence.

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Urgence. Mais en l’occurrence, la seule urgence pour celui qui décida de se garer dans ce renfoncement, fut de fuir sans même tenter de donner l’alerte sur la situation des dizaines de personnes qu’il laissait enfermées à l’intérieur de la plateforme arrière du camion.

C’est un camion frigorifique aux couleurs d’une marque de volaille slovaque, Hyza. Elle s’est empressée de faire savoir qu’il ne lui appartenait plus. Un camion de la marque suédoise Volvo. Un camion immatriculé en Hongrie et retrouvé en Autriche, à cinquante kilomètres de Vienne, et à proximité des frontières slovaques et hongroises qui, toutes deux, se trouvent à moins de vingt kilomètres.

Un camion arborant sur le devant les macarons « L », l’autorisant à circuler de nuit en Autriche, et « S », signifiant sa conformité avec la norme « Euro 2 » et censé faciliter le passage des frontières intra-communautaires.

Un camion frigorifique donc, abandonné par son ou ses conducteurs, la portière avant ouverte. Un camion qui stationna quelques heures dira-t-on, avant qu’un employé du service de la maintenance des autoroutes autrichiennes ne vienne y jeter un œil. « Quelques heures », oui, rien de plus précis, avant que l’employé, inquiété par le liquide nauséabond – pestilentiel, lira t-on aussi – qui s’écoulait abondamment de l’arrière ne donne l’alerte.

Des corps enchevêtrés. Oui, ces mots-là. Enchevêtrés, mêlés, formant une masse en partie compactée, en partie décomposée. Cette brutalité-là. Entre vingt et cinquante corps dénombrés dans un premier temps. Des hommes principalement ; quelques femmes ; quelques enfants ; un document de voyage faisant référence à la Syrie et le mot de migrant qui revient sans cesse. Et puis, une fois le camion transporté en lieu sûr, une fois les corps séparés les uns des autres, un décompte plus précis – le bilan définitif – arrive.

Soixante-et-onze. Cinquante-neuf hommes, huit femmes et quatre enfants.
Soixante-et-onze victimes mortes plusieurs jours avant la macabre découverte. Probablement asphyxiées dans le compartiment hermétique de ce camion frigorifique. La remorque, comme il convient de l’appeler.

Après la sidération vient le dégout, la colère, l’écœurement. L’envie d’hurler, de crier que ce n’est pas vrai ; qu’il n’a pas pu se passer cela en plein cœur de l’Europe, oui, à quelques dizaines de kilomètres de Vienne, de Bratislava et de Budapest.

L’envie que quelque chose se passe. Immédiatement. Qu’une réaction ait lieu. Tout de suite. Et qu’elle soit à la hauteur et de l’évènement, et de la situation générale en Europe. Et puis, je ne crie pas, je garde mon angoisse, ma trouille. Elle se condense, descend en moi, et je comprends d’où vient l’effroi. Je comprends pourquoi cette seule image du camion stationné, entouré de policiers et autour duquel s’affairent des techniciens en combinaisons provoque une si grande terreur. Car l’image renvoie à d’autres images, à d’autres réalités, à d’autres camions, à d’autres morts entassés, également par dizaines.

Il ne s’agit pas d’une découverte macabre de plus, mais – pour moi – de celle de trop. Le télescopage est trop violent, insoutenable. Pour moi et pour bien d’autres, oui. Mais pour moi.

Il y a dans Shoah, le film de Claude Lanzmann, ces longs plans, filmés depuis l’intérieur d’une voiture, sur des camions circulants sur des routes et autoroutes allemandes. Ils sont tous de la marque Saurer. C’est la marque qui a fourni, sur commande, des camions modifiés et qui servirent de chambre d’exécution mobile, entre autres dans le camp d’extermination de Chelmno.

Les Gaswagen, ou camions à gaz, qui furent utilisés dès 1939 sur des handicapés mentaux, puis de manière plus massive à partir de 1941. C’était, parait-il, un moyen plus humain de tuer en masse. Les opérations d’assassinats systématiques précédentes, réalisées au moyen de peloton d’exécution auraient eu, parait-il encore, des conséquences néfastes sur la santé et l’équilibre psychique des soldats à qui ces taches étaient assignées.

Aucune équivalence, non, entre ce qui s’est passé la semaine dernière au cœur de l’Europe et ces Gaswagen. Pas d’équivalence certes, mais des correspondances, des résonances, des échos. Oui, de ceux qui tordent les boyaux, font hurler une sirène stridente dans la tête et déchirent les cicatrices d’une mémoire douloureuse.

Mais cette émotion doit laisser la place à autre chose qu’à la sidération, qu’à l’effroi, qu’à la tentation de l’oubli, de l’occultation, ou du postulat d’impuissance. Oui, Il faut que nous soyons capable de dire autre chose, individuellement certes mais surtout collectivement, qu’un assez plat : « C’est affreux… Comment peut-on supporter cela ? Les pauvres gens… ».

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Il faut entendre et tenter de comprendre, au-delà des responsabilités individuelles – liées à l’activité criminelle de traite d’êtres humains – quelle situation politique, géographique, stratégique s’est mise en place pour que cet événement puisse se produire. Pour que soixante-et-onze personnes perdent la vie, asphyxiées, à l’arrière d’un camion frigorifique abandonné au cœur de l’Europe à la fin du mois d’août 2015.

Il faut entendre Peter Mauer, le président du Comité International de la Croix Rouge, expliquer que ce que nous vivons est la pire crise de déplacés que l’Europe ait connu depuis 1945. Il faut entendre que la bataille sémantique entre les termes de réfugiés, migrants, clandestins, immigrés, n’a pas de sens au regard de l’urgence et de l’importance de la crise.

Oui. Il faut entendre que c’est peut-être quotidiennement que des drames de cette ampleur se jouent, et ce, depuis maintenant plusieurs mois. Il faut entendre que tous les jours, on meurt de soif dans le Sahara, on meurt noyé dans la Méditerranée, on meurt asphyxié à l’arrière des camions, en Autriche ou ailleurs pour fuir une situation proprement invivable.

Et, pour le coup, peu importe que ces personnes fuient la guerre, les persécutions, la misère ou qu’elles poursuivent le rêve illusoire d’un eldorado à conquérir. Oui, peu importe. Car on a beau jeu de pinailler, de tenter de faire le tri entre les bons et les mauvais immigrés, ceux qui auraient le droit à l’asile de ceux qui tenteraient d’en abuser.

On pinaille, on fait le beau, on pérore à la télé, à la radio, on s’assure quelques ventes supplémentaires pour un livre à venir, on se place pour les régionales, les primaires, la présidentielle, les législatives, on fait dans le populisme, on se prétend populaire et pendant ce temps, ils meurent. Peu importe, tout cela serait futile, si ce n’était pas tant désespérant – et pas uniquement pour des raisons morales – car ces gens, des centaines de milliers, viennent. Et des dizaines, quotidiennement, meurent.

Alors, ce qui a été découvert à l’arrière d’un camion doit faire électrochoc. Oui, cela doit provoquer une réaction à la hauteur de l’enjeu. Une réaction européenne, digne des raisons pour lesquelles s’est construit cet espace politique et géographique. Non l’enjeu n’est pas de stopper cet afflux de réfugiés, de migrants, d’immigrés, de clandestins, ou quel que soit le nom qu’on veuille bien donner à ces personnes.

Il faut reconnaitre la réalité. Les frontières n’arrêtent pas les gens qui cherchent à fuir. Ils couperont les barbelés, ils creuseront des tunnels, ils braveront les gaz lacrymogènes et les lances à eau, ils endureront les coups de matraques, ils s’enfermeront à l’arrière de camions sans aération, ils embarqueront dans les cales de bateaux mités et ils paieront même très cher pour cela. Oui, et celles et ceux qui pensent pouvoir les stopper, les canaliser, dresser des murs et des barrières, ou même les renvoyer chez eux, sont soit de fieffés imbéciles, soit des menteurs patentés.

Il faut reconnaitre la réalité. Nous avons la capacité, collectivement, d’accueillir toutes les personnes qui arrivent. Il faut le dire, simplement, clairement, avec force. Avec détermination, calme et aplomb. Il faut que cette parole censée ait au moins la possibilité de se faire entendre. La France accueille actuellement très peu de réfugiés, tout comme l’Angleterre et bon nombre de pays européens. Seule l’Allemagne fait un effort conséquent et, si les actes d’hostilité envers les réfugiés sont en forte augmentation outre-Rhin, du moins les médias ne laissent pas complaisamment leurs micros ouverts aux élucubrations racistes et haineuses des caciques de l’extrême droite, de la droite extrême, ou de la si mal nommée droite populaire.

Il est temps, oui, qu’un plan européen d’envergure se mette en place, pour permettre l’accueil de celles et ceux qui arrivent sur le territoire communautaire. Il est temps que cette Europe puisse peser de manière unitaire et réelle sur la situation en Syrie et en Libye. Et si la mise en place de ce plan, ainsi que de la définition d’une position commune cohérente, stratégiquement efficace et moralement décente nécessite que François, Angela, David, Alexis, Viktor, Mariano, Matteo, Robert, Charles, Donald, Werner, Stefan et les autres passent quelques nuits blanches enfermés dans les salons feutrés d’un centre de conférence de Bruxelles, Vienne ou Genève, et bien qu’ils le fassent. Après tout, ils ont leurs sherpas pour leur apporter des chemises propres et des lingettes rafraîchissantes et il s’agit, pour le moins, de leurs prérogatives.

Il faut le dire, le redire et l’affirmer : le droit d’asile est la colonne vertébrale de l’Europe post-nazie. Et ce qui est écœurant c’est l’irresponsabilité, le manque de conscience historique et de colonne vertébrale morale de l’Europe politique d’aujourd’hui, incapable de penser l’afflux de réfugiés autrement que sous le prisme d’une invasion qu’il faudrait tenter d’endiguer. 

La responsabilité est aussi là – nous le savons – et les soixante-et-onze victimes trouvées à l’arrière d’un camion nous révèlent, sous cet angle, un crime politique.
Un crime politique, oui, car rendu possible par l’apathie, l’inertie, l’inaction et le désintérêt de la politique européenne face aux réalités qu’impose l’arrivée de ces personnes sur notre territoire. L’Union Européenne s’est réalisée et s’est construite pour que ceci ne puisse pas se produire. Qu’on ne puisse pas, dans l’espace géographique et politique que nous avons bâti et qui a connu la brutalité et l’inhumanité de la loi nazie, tuer en masse – ou laisser mourir – des êtres humains pour des raisons politiques, raciales ou religieuses.
…

Je pense à ce que la Norvège inflige actuellement à Moubarak Haji Ahmed, à son frère Khalid et à chacun des membres de leur famille. C’est abject et infect et c’est en relation avec la situation des réfugiés. On ne peut pas laisser le projet de Breivik se réaliser. C’est tout bonnement insensé, crapuleux et criminel.

Je pense à l’état de la classe politique française, minée par le démon de la division interne, tétanisée et comme fascinée par le vocabulaire et les thématiques d’une extrême droite raciste et xénophobe qui aura réussi le tour de force, avant même de remporter de grandes victoires sur le terrain électoral d’avoir colonisé le vocabulaire et la manière d’envisager les questions liées à la sécurité et l’immigration, l’accueil des étranger et l’exercice effectif du droit d’asile.

Je pense aux déclarations des dirigeants slovaques qui, il y a une dizaine de jours tout au plus, affirmaient vouloir accueillir des réfugiés sur leur sol à la seule condition qu’ils soient chrétiens.

Je pense à l’absurdité de cette barrière anti-migrants qui vient de s’ériger en Hongrie, au populisme outrancier de Viktor Orban, à l’indécence des politiques actuellement mises en œuvre.

Je pense à une publicité pour la marque de Volaille Hyza, vantant la qualité de ses poulets. Une musique sympathique et amusante accompagne les images d’une famille slovaque idéalisée – forcément blanche, petite-bourgeoise et souriante – et sur le point de déguster un bon poulet rôti, à des images d’animations où de bons douaniers slovaques interceptent des poulets immigrés, forcément clandestins, et montrés comme malingres, suspects ou malades, avant de les mettre en prison puis de les déporter. Je pense à ce que l’inconscient des concepteurs de cette campagne trimbale. Et ce n’est pas rassurant.

Je pense au slogan inscrit sur la porte arrière du camion retrouvé en Autriche et arborant les couleurs de la même marque Slovaque : « Hyza ». Une tête de poulet dit aux automobilistes suivant le camion : Chutím tak dobre, pretože som kŕmené tak dobre ! On peut traduire cela par : « J’ai bon goût, car je me nourris bien ! ».

Je pense enfin que ces soixante-et-onze personnes qui ont trouvé la mort n’ont pas d’identités. Qu’en est-il de leurs noms, de leurs prénoms, de leurs visages ?
Et si je ne doute pas que la police et la diplomatie autrichienne fassent tout ce qui possible pour retrouver les noms de ces victimes et trouver un moyen de prévenir leurs familles, je ne peux que m’interroger sur le fait, qu’encore une fois, et au nom d’un sentiment de respect et de pudeur mal compris, ce soit les victimes qui se retrouvent sans nom, sans visage et comme occultées, lorsque les bourreaux, eux, seront visibles.

Oui, leurs noms seront publiés, on consacrera des centaines de pages, des milliers d’heures d’antenne à fouiller leur biographies, on enverra des envoyés spéciaux interviewer leurs camarades de classe, on tentera d’obtenir la réaction de leurs mères, de leurs pères, de leurs cousins. On en fera, encore une fois, les héros machiavéliques et sans scrupule d’un tourbillon médiatique.

On ne nommera pas les victimes ; on ne montrera pas leurs visages, vivants ou morts. Oui, on floutera les clichés, on changera les noms des témoins qui parleront d’eux, on ne parlera pas de leurs vies antérieures, ni de celles qu’ils n’auront pas vécus. On occultera du champ du visible et de l’audible ce qui constitue la réalité même de ce crime. Décidément, le monde contemporain n’aime ni les perdants ni les victimes.

Acteur, auteur, pédagogue et metteur en scène, âgé de 37 ans, Joachim Salinger s’est engagé dans les luttes sociales et la défense des droits sociaux des artistes et des techniciens. Il collabore avec diverses revues et publie de temps à autre son point de vue.






1 commentaire(s)

Catherine Lenfant Leglu 17 octobre 2015

juste MERCI

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