Simplement ce que le théâtre doit faire

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Simplement ce que le théâtre doit faire

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par Nicolas Romeas
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Ahmed Madani n’a pas seulement ce qu’on appelle du talent, c’est un artiste véritable. Et il y en a fort peu. Quel est donc ce jugement péremptoire ? Qu’est-ce que j’entends par là ? Que son art est utile, humainement utile, au plan personnel et au plan collectif. Qu’il ne le fait pas pour obtenir je ne sais quelle perfection d’un objet fini destiné à ravir les connaisseurs et à snober les autres, non, son art lui sert à donner ce qui doit être donné, à dévoiler ce qu’il faut dévoiler, à ouvrir le débat, là où pèse un silence mortifère. C’est donc ce que j’appelle un artiste.

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F(l)ammes © culturebox.francetvinfo.fr

Un acteur de la société dans laquelle il vit, qui travaille avec les autres même s’ils ne sont pas comédiens, qui écoute et qui interpelle, qui met en forme, qui symbolise. Qui utilise ses outils pour remuer les consciences. Comme le théâtre doit impérativement se souvenir que c’est son rôle de le faire. Toujours. F(l)ammes, sa dernière création à la Maison des Métallos à Paris ne fait pas que donner la parole à des jeunes femmes d’origines diverses, majoritairement nées en France et vivant en banlieue, c’est une sorte de création collective au meilleur sens du mot, partagée, accompagnée par les « vieux briscards » de l’équipe, où leurs paroles prennent vie, où leurs chants prennent leur envol. Où la gravité des thèmes ne tue pas la beauté du geste. Et je ne sais comment il fait (ou plutôt si, je sais, il suffit de le voir et de l’entendre pour comprendre : cet homme est généreux), les jeunes femmes en question sont chez elles sur la scène et elles s’éclatent à raconter leur vie, à s’interpeller, à chanter, danser, déclamer, ce qui de leur vie ne peut presque jamais s’exprimer dans la vie. Et elles le font bien, et et on est avec elles et on aime ça, vraiment, sans aucune mièvrerie, aucune compassion affectée, avec une vraie empathie. Ce sont des amatrices ou peut-être des débutantes et elles parlent d’elles-mêmes, de leurs parcours, de leur passé, de leurs parents, de leurs vie, du regard qu’on porte sur elles, de celui qu’elles portent les unes sur les autres et sur cette triste société qui veut les étouffer.

Et elles perdent toute maladresse, ou celle-ci devient de la grâce. Ce n’est pas qu’elles ont du métier, c’est que la force du propos les porte, et l’on se souvient que c’est ça, le vrai métier d’acteur, être porté par la force du propos, s’appuyer sur elle et que tout en découle.

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Madani fait partie de ces gens qui ne se contentent pas de réinterroger le théâtre sur son utilité sociale en tenant la question à distance, il s’essaie à la mettre vraiment en acte et c’est très réjouissant. Car on retrouve alors clairement cette sensation oubliée, beaucoup trop rare : l’efficacité politique de l’art c’est son efficacité artistique, sa flèche c’est la beauté, et la beauté c’est ce qui nous transperce d’émotion.

Il y a eu un moment de danse où toutes étaient présentes, un moment si magnifique, si juste et si libérateur, que la salle applaudit à tout rompre et certains même se sont levés, croyant à une chute prodigieuse. Fausse fin, dommage que notre cher Ahmed ait cédé à je ne sais quel besoin de ne rien oublier, de tout dire, ou de tenir une certaine durée, la pièce a ensuite repris et c’était trop, le rythme était perdu, cassé.

Et vous savez, le rythme, moi et les gamins des banlieues (il y en en avait pas mal ce soir-là dans la salle) on y est très sensibles…

« Depuis 30 ans, nous dit le dossier de presse, Ahmed Madani fait un théâtre poétique et politique. Il poursuit aujourd’hui Face à leur destin, un cycle théâtral mené avec des habitants de quartiers populaires. »
Dans le précédent opus il était question de jeunes agents de sécurité chargés de « nous protéger contre eux-mêmes ». Je ne l’ai pas vu, mais si Madani y a mis autant de force et d’ouverture, ça devait être bien. Raison de plus pour lui dire, cher Ahmed, ta démarche est bouleversante d’intelligence et de beauté, alors, s’il te plaît, tiens le rythme !

Nicolas Roméas

Jusqu’au 4 décembre à la Maison des Métallos

http://madanicompagnie.fr/flammes/


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