Rayhana fume encore

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Rayhana fume encore

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par Thomas Hahn
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Avec ce retour à La Maison des métallos, la fameuse pièce de Rayhana, À mon âge je me cache encore pour fumer entame ses dernières représentations parisiennes. Ainsi, la dramaturge et romancière revient à cette salle du 11e arrondissement parisien, où son histoire avait démarré de façon hautement dramatique. En janvier 2010, elle fut agressée par des personnes qualifiées d’« islamistes » qui tentèrent de la brûler vive. À mon âge… aborde la condition féminine dans la société algérienne. Elle est jouée uniquement par des femmes. Sans doute était-ce trop pour certains cercles fanatiques. Mais le succès de la pièce a pu, espérons-le, contribuer à ce que les femmes musulmanes soient moins obligées de se cacher

© Bastien Capela

Nous reprenons ici l’interview de Rayhana, publiée en 2010.
Symboles. Le titre de la pièce est une phrase prononcée par la doyenne de neuf femmes qui se retrouvent dans un hammam. Ce microcosme représente ici la société arabe, décrite du point de vue de la femme. Aux yeux des « intégristes », cette liberté de parole est insupportable, tout autant que la grossesse d’une jeune femme célibataire qui se réfugie dans le hammam, poursuivie par son frère qui jure de la tuer. Si les femmes sont divisées sur l’amour, les hommes, elles-mêmes, l’Algérie, la religion, etc., elles s’uniront néanmoins pour protéger la vie à naître. Indéniablement, le titre de sa pièce contient une dimension personnelle, puisque pour Rayhana, fumer est un acte de résistance, de conquête, d’affirmation de soi ! En décembre 2009, la triste nouvelle de l’attentat contre l’auteure, à l’aide d’un produit chimique qu’on essaya d’enflammer avec une cigarette, fit le tour de l’Europe en quelques jours. Alcool et cigarettes ! La symbolique est des plus claires. Face à cette énième agression, l’émotion était universelle. Et rien ne protégea la victime de la double peine, celle de la récupération. Si bien qu’en Allemagne une association qui milite pour le droit de fumer dans l’espace public s’écria : « Encore une fumeuse agressée ! Et alors, où sont les associations de non-fumeurs pour condamner l’attentat ? Personne ! La voilà encore, la conspiration universelle contre les fumeurs ! » Pour certains, fumer est une religion, au point que pour eux, les agresseurs étaient forcément des non-fumeurs ! Pour Rayhana, qui brandit la cigarette tel un étendard, « Fumar es un placer », comme le dit le titre d’un célèbre standard du tango argentin. Fumer tue ? Certes, mais ceux qui se ruent sur Rayhana depuis une décennie, ne cherchent pas son salut, ni celui des autres femmes. C’est la peur de la femme qui dicte leur haine.

Depuis que je suis en France, je ne me cache plus pour fumer ! En Algérie, je me cachais et jusqu’à aujourd’hui je ne fume pas devant mes parents. Ça les choquerait. Mon père est fumeur, mais une femme qui fume est considérée comme une putain. On est en face d’un interdit. En Algérie une femme occidentale peut fumer, mais pas une Algérienne. En vérité mon père sait que je fume, mais on n’en parle pas. C’est un homme croyant qui fait ses prières tous les jours. À la maison on fait comme si je ne fumais pas. Un jour mon père chercha des cigarettes. Il regarda l’armoire et fit une prière : « Ah mon dieu, je vais sortir, je vais aller sur le balcon, mais si en revenant je pouvais trouver deux cigarettes, juste deux ! » Je lui déposais deux cigarettes. Il arriva, en alluma une et dit : « Merci mon dieu, tu m’aimes ! »

Universel. Si Rayhana parle de Dieu et non d‘Allah, c’est pour souligner la dimension universelle de sa pièce. Comment donner une dimension universelle à une œuvre si elle parle d’un dieu qui divise l’humanité entre ceux qui ont le droit de fumer et celles qui ne l’ont pas ?

Depuis que je vis en France, j’ai rencontré beaucoup de femmes – des Françaises mariées à des Français – qui vivent des histoires pires que ce que peuvent subir les femmes en Algérie ! Les conséquences de la dépendance matérielles d’une femme, d’abord de ses parents, puis de son mari, sont les mêmes. Les femmes subissent. Et pas seulement en Algérie ! Japonaise ou Parisienne, elles m’ont témoigné, en pleurant, comment elles ont vécu les mêmes histoires que les femmes dans ma pièce. Ma lutte, en tant que femme, est pour l’indépendance et la possibilité de vivre vraiment ce que nous, les femmes, avons envie de vivre. Et j’ai entendu des Françaises me tenir des discours incroyablement rétrogrades tout simplement parce que dans ma tête j’ai fait un travail qui m’a permis de dépasser quelques tabous. Je n’en revenais pas. Même des Françaises m’ont traitée de putain, des femmes « de bonne culture » et soi-disant « modernes », Parfois c’était pire que tout ce que j’ai entendu en Algérie !

Hymne à la vie. Ancienne militante du PC algérien, Rayhana aime chanter l’Internationale en arabe dialectal. En fumant - ça va de soi. Quand elle fume, quand elle boit du champagne, elle en jouit comme si elle était en train de chanter un hymne à la vie. Les grandes marques de petites bulles pourraient en faire une icône publicitaire.

Je suis venue en France en 2000 parce que les deux derniers artistes avec lesquels j’ai travaillé se sont faits assassiner, dont le second sous mes yeux. Il s’agit d‘Azzedine Medjoubi, un grand metteur en scène. À ce moment j’étais enceinte et je voyais qu’on me suivait et qu’on m’observait. J’ai eu peur. J’ai décidé de quitter l’Algérie et de nommer mon fils Azzedine.

Luttes urbaines. Patrick Bloche, Maire du 11e arrondissement où se trouve la Maison des Métallos, se félicite de récupérer, à travers la société Semaest, de nombreux commerces dans le 11e, pour enrayer la prolifération de grossistes chinois de textile. Il s’agit de défendre la diversité. Si l’initiative est louable, il y a d’autres problèmes de diversité, culturelle cette fois, dans son quartier. Il suffit de descendre la rue Jean-Pierre Timbaud et de se mettre dans la peau de Rayhana, pour mesurer ses frayeurs.

Pendant les Années noires en Algérie, j’ai vécu un autre exil, en Tunisie. J’ai eu la chance d’y travailler comme comédienne. Avec toutes les nouvelles sur les attentats et les intellectuels qui se faisaient assassiner, j’avais peur de retourner en Algérie, mais je n’avais pas le choix, je ne pouvais pas abandonner ma famille. Et puis, sur place, je voyais que la vie continuait. Et d’autant plus ! N’ayant pas vécu la guerre d’indépendance, je l’ai découvert à ce moment. J’ai donc compris que quand une guerre fait rage, surtout une guerre fratricide, on a encore plus envie de vivre ! On dépasse les traditions, les tabous. C’est vrai surtout pour les femmes, parce qu’elles n’ont plus rien à perdre ! Donc, on va vers « le péché », comme diraient les autres.

DR

Histoires de mariages. Dans À mon âge je me cache encore pour fumer, X rêve de se marier, Y se venge de violence conjugales en couchant avec son beau-frère, XX raconte son viol lors de sa nuit de noces. Seule YY nargue ses copines en évoquant sa sexualité épanouie.

Les femmes dans la pièce sont inspirées de gens que j’ai connus, de mon histoire ou de la grande Histoire. Mais il y a aussi de la fiction. Prenez le mariage forcé. C’est rare de nos jours, surtout qu’aujourd’hui le juge va entendre la fille. C’est pourquoi la femme qui raconte comment elle a été mariée de force est plus âgée. Je voulais en parler parce que dans d’autres pays, Arabie Saoudite, Afghanistan, le mariage arrangé est encore monnaie courante. Il se pratique surtout pour des raisons financières. Par exemple, on va marier la fille à un cousin, parce qu’il faut que l’argent de la dote reste dans la famille.

Survivre malgré l’amour. Malgré les différents stades de la vie d’une femme qui sont évoqués dans l’œuvre, la réalité veut que la vie se résume au rêve d’amour et au désenchantement immédiat après le mariage. Le soleil de l’amour se couche en quinze minutes. Et la pièce de Rayhana est une démonstration des différentes réponses à cette impasse. Certaines deviennent femmes d’affaires, d’autres se vengent sexuellement.

Il y en a qui rigolent de leur malheur, qui le tournent en dérision. Il y a celles qui vont se battre, militer pour leurs droits, créer des associations. D’autres se réfugient dans des rêves ou se conforment à l’image que la société exige d’elles, ou bien elles deviennent malignes. Ce ne sont que des stratégies de survie. Dans la pièce je montre tout ça, et surtout l’humour des femmes. De toutes façons, les hommes ne font pas la différence. Pour eux il y a les « bâchées » et les « décapotables » : les femmes qui portent le voile et les autres, les « bonne-à-baiser ». Mais est-ce si différent en Europe ? Il suffit de regarder l’image et la fonction des femmes-objets sur les affiches publicitaires.

Courtisée. La récupération a battu son plein après l’attentat contre Rayhana. C’était la valse des politiciens, au spectacle et au téléphone. Chacun voulait récupérer un peu de plus-value en termes d’image, en s’affichant avec la victime miraculée. La pression était forte. Une seule trouva grâce à ses yeux, à condition de bannir toute présence de journalistes, pour parler « de femme à femme ». Avec la pièce elle-même, Rayhana avait constaté que la récupération est un phénomène plus général, presque culturel. Même les artistes en participent.

J’ai eu beaucoup de propositions de metteurs en scène intéressés. Presque tous voulaient jouer la carte de l’exotisme, servir du thé à la menthe, etc. Comme par hasard ils disaient toujours « harem » au lieu de « hammam ». Seul Fabien Chappuis, le metteur en scène, ne s’est jamais trompé. Et heureusement il a écarté tout côté folklorique dans sa mise en scène. Mais il a supprimé les passages les plus crus et les plus politiques, auxquels je tiens beaucoup.

Schizophrénies. À l’intérieur du hammam, à l’heure des femmes, la franchise est totale, la nudité aidant. Ce qui n’empêche pas qu’à l’extérieur il est source de fantasmes et de légendes.

Ma pièce se déroule dans un hammam ? C’est un prétexte. Il s’agit du seul lieu où un homme ne peut entrer, à l’heure où le hammam est réservé aux femmes. On ferait du mal même à un homme, pour le punir. Entre les femmes, la franchise est totale. On peut se montrer avec ses seins lourds et tombants ou plats, on n’a pas de problème avec ça. Mais il y a « le coin maudit des hommes », là où, à l’heure des hommes, ils viennent se masturber en fantasmant sur les femmes qui sont passées par là. Il y a un endroit réservé à cet effet. Par ailleurs, on ne le nettoie jamais assez (rires). Aussi, quand une fille tombe enceinte, on peut dire qu’elle « l’a attrapé au hammam ». Une fille qui « l’a attrapé au hammam » est légitime, elle n’a pas commis de faute. C’est la faute « des hommes » en général. Il y a aussi la légende des enfants dormants. Quand un homme part travailler à l’étranger et revient après plusieurs années, il peut arriver qu’entretemps sa femme soit tombée enceinte ou ait accouché, des années après le départ de son mari. Malgré tout, ce seront les enfants de son mari ! Ils attendaient dans le ventre de la mère et un jour, ils ont décidé de sortir ! Ces croyances évitent un tas de crimes contre les femmes. La famille y croit et même le mari, qui accepte les enfants comme les siens. Si l’enfant est roux alors que les mariés ont les cheveux blonds ou noirs, on dit que c’est la rouille : ça faisait trop longtemps que la femme n’avait pas fait l’amour.

http://linsatiable.org/?Hammam-islam-et-cigarettes

9 > 21 décembre
du mardi au vendredi > 20h
sauf le jeudi 11 décembre > 14h
le samedi > 19h
le dimanche > 16h
durée 1h55

Maison des métallos
94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris 11e
Mº ligne 2 arrêt Couronnes
Mº ligne 3 arrêt Parmentier
Bus ligne 96
• arrêt Maison des métallos (direction Gare Montparnasse) 
• arrêt Saint-Maur/Jean Aicard (direction Porte des Lilas)
Station Vélib nº 1103

www.maisondesmetallos.org



Parti-pris Théâtre Luttes
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