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Quand « Pop » Wilson colonise « Les Nègres »

Article offert par L’Insatiable
par Thomas Hahn
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Spectacle très attendu, Genet est de retour au Théâtre national de l’Odéon ! Spectacle phare, même : Les Nègres, dans la mise en scène de Bob Wilson ! Et l’Américain met Genet à genoux, avec brio et néons.

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© Lucie Jansch

Le show est total, les costumes étincelants, le décor un symbole de puissance culturelle, les costumes en papier d’une présence sculpturale remarquable. Mais l’Afrique et le vaudou deviennent de plates citations sans âme. Revue et théâtre baroque se mélangent, les acteurs déclamant leur texte face public, avec une gestuelle mécanique, les guirlandes reprenant parfaitement les bougies éclairant le plateau, comme au temps de Racine.

Mais Genet, avait-il écrit une revue ? Sûrement pas. Si on ne sait jamais très bien ce qu’est son théâtre, on sait au moins ce qu’il n’est pas : un show. Les Nègres, n’était-ce pas plutôt une cérémonie clandestine, incarnant la projection des bas instincts des blancs et de leurs peurs, sur des noirs fantasmés ? Wilson la pose sur un plateau de gala.

Il était pourtant parmi les spectateurs, quand The Blacks, mis en scène par Gene Frankel à New York, devint un symbole de la lutte des Afro-Américains pour leurs droits civiques et un succès du box office, avec plus de 1.400 représentations off-Broadway.

Veut-il aujourd’hui se démarquer coûte que coûte d’un acte politique ? À l’Odéon on voit un Genet tué précisément par la partie clinquante de la culture française, celle contre laquelle il se rebellait. Mais cette culture du spectacle à la française est ici elle-même soumise au joug de l’esthétique de Wilson, lui-même étant ici plus « pop » que « Bob ». Un triple meurtre théâtral, dans un rituel visuel d‘une perfection impressionnante. « Pop » Wilson ? L’homme qu’il nous faut pour illuminer la Tour Eiffel un 14 juillet, assurément…

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© Lucie Jansch

Ultime triomphe ou défaite ?

Mais Les Nègres ? Cette « clownerie », selon Genet lui-même, est-elle un divertissement qui dissimule un acte politique ? Un pied de nez anarchiste déguisé en cérémonie bouffonne ? Wilson étouffe l’acte provocateur dans une mise en scène tellement "arty" que la moindre goutte de sueur ferait tâche. Sa distanciation outrancière constitue un véritable acte colonialiste. Une seule certitude : Genet n’a pas écrit des pièces, mais des pièges. Si Bob Wilson s’y prend les pieds, c’est peut-être l’ultime triomphe anti-establishment de l’auteur militant et ami d’Angela Davis.

Il y a deux manières d’aborder cette orgie de néons et de design 100% Wilson. Soit on tente de justifier le tout en devinant, au 5e degré, l’ultime pirouette conceptuelle, le coup de génie qui reste aussi insondable que la personnalité de Genet. Soit on se dit, plus prosaïquement, que Wilson applique tout simplement le même traitement à tous les auteurs, sans trop s’attarder sur leur histoire et les émotions qui s’y attachent. Tant pis pour Genet, et voilà une preuve de plus de ce que les commandes ne sont pas trop recommandables. Ce spectacle était en effet une commande de Luc Bondy, directeur de l’Odéon, à Wilson, alors que Genet lui-même répondait à un défi lancé par un de ses acteurs.

Nous sommes pourtant à l’Odéon, qui a vu, il y a un demi-siècle (ou presque), la création des Paravents ! Genet aurait-il vomi ce show pour avoir recolonisé et aseptisé les corps des acteurs ou l’aurait-il acclamé pour la tentative de montrer aux Français, à travers une image stéréotype de l’Afrique, la vanité de leur envie de divertissement ? Sans doute Wilson n’a-t-il jamais été aussi proche de Genet qu’en créant Le Regard du sourd et jamais aussi loin de lui qu’en stylisant Les Nègres.

Le meilleur tableau est le premier, sans paroles, où les Noirs sont fusillés l’un après l’autre devant la façade d’une maison en torchis. Mais elle peut aussi bien représenter un hôtel de luxe ou un gratte-ciel. Le ralenti, poussé à l’extrême, crée une extension du temps qui fait mourir le présent. Quand il s’agit de mourir, Wilson peut saisir la vérité des corps. Après, dans Les Nègres comme chez Genet en général, il s’agit de vivre. Le corps et ses besoins sont une réalité, pas un effet de style.

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© Lucie Jansch

Des Blancs comme des fantômes

Le prologue se pose ici telle une pièce à part, magnifique mais déconnectée de la cérémonie. On passe à l’intérieur de la maison comme si on traversait le temps, des souvenirs, un traumatisme ou une révolte qui gronde, devant une forteresse, comme dans Le Balcon. Et nous voyons une Afrique jouant sur le divertissement occidental, alors que les membres de la Cour, du juge au gouverneur, ne sont plus que des fantômes.

L’ambiance chaude, mais refroidie, wilsonisée, s’adresse au public dans la salle, pas à celui qui, représentant la Cour des Blancs, trône sur l’estrade. Entre les deux, les fils sont coupés. Qui sont-ils, pour jouer ce rituel dans un tel luxe matériel ? Des aristocrates dans une villa protégée par une milice ?

En ôtant à la Cour des faux Blancs leur pouvoir de terrifier les faux meurtriers, leur cérémonie n’a plus lieu d’être. Il n’y a pas de catharsis dans l’univers de Wilson, ou bien il n’y en a plus, depuis longtemps. L’idée de base de Genet, qui voulait parler aux Blancs de leur regard sur les Noirs, tombe à plat. Peut-être Wilson a-t-il même raison de ne plus vouloir insister sur cette idée de départ. Mais alors, pourquoi monter Les Nègres, et surtout, de cette manière ? On y parle pourtant de décapitation. Pour perturber comme en 1959, il faudrait aujourd’hui montrer les Noirs en islamistes dans une cité de banlieue.

Alors, évocation de la violence dans les villes africaines et donc critique de la position occidentale ? Critique de la culture revue à la française ? Ou aucune critique du tout, même pas une autocritique ? Le public de la première a voté pour cette dernière option, en montrant bien peu d’émotions. L’indifférence, ultime camouflet pour Genet !

Wilson a parfaitement épousé l’époque du politiquement correct. Genet, jamais. Ce n’est pas un hasard si ses pièces, mis à part Les Bonnes, sont aujourd’hui si peu jouées, alors que Wilson enchaîne les projets tous azimuts. La tentative, si ça en était une, de repêcher un auteur qui n’est plus à la mode par un metteur en scène qui l’est comme aucun autre, se perd dans les néons. Ici, on ne joue pas la pièce. On la déjoue.

Thomas Hahn

Les Nègres
de Jean Genet mise en scène, scénographie, lumière Robert Wilson
avec Armelle Abibou, Astrid Bayiha, Daphné Biiga Nwanak, Bass Dhem, Lamine Diarra, Nicole Dogué, William Edimo, Jean-Christophe Folly, Kayije Kagame, Gaël Kamilindi, Babacar M’Baye Fall, Logan Corea Richardson, Xavier Thiam, Charles Wattara.

3 octobre-21 novembre 2014

http://www.theatre-odeon.eu/fr/2014-2015/spectacles/les-negres






2 commentaire(s)

Micaëla Etcheverry 9 novembre 2014

100% d’accord. Et beaucoup mieux analysé que je n’aurais pu le faire. Genêt es mort dans cette mise en scène, son texte est dévitalisé dans les paillettes d’un cabaret de luxe. Il faut ajouter que l’ennui en découle pour me distraire du spectacle, j’ai observé le public, accablé et endormi, les visages figés et empreints d’une terrible absence. Très triste.

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Biyaoula 30 octobre 2014

Bonjour,

Je viens de terminer la lecture de votre article... Et je me sens soulagé (un peu).

Après le spectacle j’ai rédigé un papier ; et, en lisant les critiques, je me suis aperçu que tout le monde était d’accord pour trouver Les Nègres par Wilson génial. Ça m’a un vraiment troublé, d’être seul comme ça dans mon idée. Je vois, enfin, que non.

En plus je trouve que votre article est plutôt bien écrit, bien mené. Si ce n’était pas le cas je ne dirais rien. Je suis même un peu jaloux, je n’ai pas trop l’habitude de ce type d’exercice que j’apprends...

Ce message n’a pas vocation à être publié, mais je ne savais pas comment prendre contact avec vous pour ces quelques mots.

Bien cordialement

Yoan Biyaoula

http://yoanbiyaoula.overblog.com/ Signaler
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