Bienvenue aux insatiables !



Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


Articles offerts par L’Insatiable

Qu’est-ce que c’est, Exhibit B ?

par Thomas Hahn
Télécharger la version PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable


« À bas les zoos humains ! » scandent les « Brigades antinégrophobie » devant le Théâtre Gérard Philipe, à Saint-Denis. Évidemment ils ont raison, ça va de soi ! La lutte contre toutes formes de racisme est une cause fondamentale. Sans égalité, pas de république. « À bas les zoos humains », voilà un bon slogan, poignant et pointu… qui d’ailleurs résume parfaitement le message de l’installation de Brett Bailey. L’artiste sud-africain « expose » en effet des humains dans des situations-type de la réalité coloniale et post-coloniale d’antan et d’aujourd’hui.

Est-ce scandaleux ? Sommes-nous encore en 1800 ou en 1900, pour regarder ces corps et ces personnes dominées depuis la posture du voyeur dominant ? Est-il encore concevable d’imaginer que (hormis, peut-être, quelques malades) l’on s’y rende pour se délecter de contempler des Noirs exposés comme des animaux dans un zoo, afin de satisfaire une curiosité malsaine ? Non, bien sûr, il s’agit d’une totale incompréhension, d’un malentendu terrible. Et douloureux.

Si les critiques essuyées par l’installation étaient justifiées, les demandes d’annulation le seraient aussi, naturellement. Et elles auraient été formulées depuis longtemps, par exemple par le public du Festival d’Avignon, où Exhibit B a convaincu à la fois artistiquement et sur le fond. Accuser l’installation de dénigrer la population noire, c’est traiter de racistes tous les spectateurs qui l’ont vue et appréciée depuis sa création. Si les reproches étaient fondés, Exhibit B n’aurait jamais pu tourner.

Exhibit B
n’expose pas des personnes mais des situations qui créent un malaise profond. Face à ces tableaux vivants, le visiteur s’interroge certes, sur son histoire, mais avant tout sur le regard qu’il porte sur ses concitoyens noirs d’aujourd’hui. C’est une expérience qui a pour objectif de changer le regard des Européens sur la responsabilité de leur continent. Exhibit B s’efforce d’ouvrir sur une compréhension émotionnelle de ce qu’était le colonialisme.

Le seul reproche que l’on pourrait adresser à cette installation concerne les conditions de sa réception et s’adresse donc d’abord au système de diffusion des spectacles. Une fois de plus, voilà une œuvre engagée qui prêche devant des convaincus. Il faudrait évidemment qu’elle soit vue par les écoliers. Les profs peuvent y trouver une formidable matière pour traiter en profondeur des méfaits de l’époque coloniale. Il faudrait que les électeurs du FN voient ça. On ne sait jamais, peut-être quelques-uns d’entre eux en tireraient-ils un peu de compréhension ?

Le spectateur d’un événement artistique est en principe doté d’empathie et de compassion. Il sait bien qu’il voit un spectacle, une installation métaphorique. Mais les manifestants auto-proclamés « antinégrophobes » ne le savent pas. Ils ont besoin d’un exutoire à leur colère (compréhensible, quand on voit la politique européenne en matière d’immigration et ce qui a lieu aux États-Unis), et Ils préfèrent jouer une partie d’échecs. Les Noirs contre les Blancs. Les uns protestent, les autres voient l’installation.

JPEG - 100.2 ko
Exhibit B de Brett Bailey

Si le scénario de cette campagne et de ce « scandale » avait été écrit par Jean Genet, tout ce cinéma aurait certainement du sens. Mais ainsi bâclé, joué au premier degré, il met en scène des « antinégrophobes » qui s’enferment eux-mêmes dans une cage, celle de l’ignorance, due à leur refus de regarder et de comprendre. On peut voir dans les vidéos tournées devant le théâtre, leur hystérie, leur violence, leur rage, alors qu’ils prétendent lutter pour la tolérance, en voulant museler un artiste. C’est un piège cruel.

On peut y voir une femme hurler que leurs courriers envoyés au préalable pour obtenir l’annulation d’Exhibit B sont restés sans réponse. Ce qui montre bien que les avis négatifs émanent de personnes qui ne connaissent pas l’objet de leur colère.

JPEG - 145.7 ko
Exhibit B de Brett Bailey

Tout cela est un signe des temps. Des temps de confusion, de désinformation et d’une ignorance grandissante, encouragée par le système néolibéral. Pour diviser ceux qui luttent contre lui. Dans une société où l’on a souvent l’impression justifiée d’être privé de droit à la parole, on s’arroge facilement, sans passer par la case documentation, le droit d’avoir un avis et de gueuler contre les gens et les choses en ignorant de quoi il s’agit réellement. Comme ce racisme qui culmine dans les régions où il y a le moins de mélange des populations.

Quoi qu’on pense du travail de Castellucci, la campagne contre Exhibit B souffre du même contresens que celle de Civitas envers Sur le concept du fils de dieu, en 2012. Ceux-là protestaient contre une « christianophobie » fantasmée, face à un spectacle qui, au lieu de blasphémer, proposait plutôt un chemin vers le « Sauveur ».

Mais dans une société qui ne fait aucun effort pour faire partager à tous la valeur du geste artistique, l’incompréhension du rôle de l’art - qui est là pour porter des interrogations, non pour fournir des réponses -, ne cesse de s’aggraver. Et elle s’exprime avec de plus en plus de violence.

Pour prendre la mesure du malentendu, il est utile d’entendre ce qu’en disent Lilian Thuram, qui a fait l’effort de se confronter à l’œuvre, et Agnès Tricoire qui avait soutenu Steven Cohen dans son procès pour « exhibition sexuelle » (http://linsatiable.org/?Steven-Cohen-au-Tribunal).

Que le « Collectif contre Exhibit B » et les « Brigades antinégrophobie » fassent un petit effort pour essayer de diriger leur lutte vers des cibles qui méritent leur attention et leur colère. Il est dommage d’affaiblir ainsi la cause antiraciste en la montrant comme un mouvement aussi désorienté. Jusqu’aux représentations au 104 (du 7 au 14 décembre), il reste du temps… Qui pourrait profiter à la réflexion.

Thomas Hahn

NDLR : Il est évidemment préférable d’avoir vu un spectacle ou assisté à une performance avant de monter un mouvement de protestation à son encontre. Cependant si des sensibilités sont heurtées, il est aussi bon d’en tenir compte et de dialoguer avec ces personnes sans doute mal informées mais légitimement hypersensibles à ces questions, qui, si elles sont sincèrement antiracistes devraient être à même de comprendre la démarche de l’artiste.
Et il y a aussi ce point de vue qui est un élément du débat :






2 commentaire(s)

Nicolas Romeas 1er décembre 2014

Je suis tout à fait d’accord avec ce commentaire, Gwenael. Si ça vous est possible, vous pourriez également le mettre dans le texte réservé aux abonnes, car c’est un apport vraiment utile au débat…

Signaler

Gwenael De Boodt 1er décembre 2014

Il faut quand même lire la position du Conseil Représentatif des Associations Noires :
http://www.le-cran.fr/communiques-cran-associations-noires-de-france_lire_de---exhibit-b---a---exhibit-white------la-position-du-cran-_204_0_0.html
Ce que déplore le CRAN à propos de "Exhibit B", après avoir pris la précaution de reconnaître les bonnes intentions de l’artiste, c’est une représentation des populations noires qui les réduit à un état passif, faisant fi de toutes les luttes passées et contemporaines des noirs eux-même pour leur émancipation. La question se pose de savoir si, sur un tel sujet, "la compréhension émotionnelle de ce qu’était le colonialisme" (et de ce qu’il est encore jusqu’au tableau de cet adolescent expulsé ligoté à son siège d’avion, en passant par l’accaparement des ressources africaines par les pays occidentaux ou par la Chine) est suffisante. On voit de plus en plus pléthore de spectacles qui font un constat cynique et fort réaliste de la domination capitaliste, sous forme de "tableaux", sortes de natures mortes -quand elles ne sont pas télégéniquement animées- d’où l’utopie et la résistance du vivant sont absentes, excluant toute naissance de poésie dans la langue comme dans les corps. Où peut s’enraciner la pensée dans de telles oeuvres ? La seule cruauté ne suffit pas à entretenir la vertu agissante du symbole. Il faut bien des portes et des toits qui s’ouvrent vers un ailleurs, des figures, des foules qui résistent et font entendre leur voix, au moins la naissance de ce mouvement, ne serait-ce qu’un frémissement. En ce sens, la manifestation des "Brigades antinégrophobies" devrait rentrer dans le spectacle. Et d’ailleurs n’en a-t-elle pas l’intention quand on la voit dans la vidéo prise à Londres tenter de pénétrer dans le lieu, avec ses tams-tams et ses sifflets ? N’est-ce pas une Dyonisie venue libérer ses semblables de leurs carcans de représentation ?

Signaler
Réagissez, complétez cette info :
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.


Signalez un problème sur cet article :


Annonces

La finance ne déter­mine pas la géo­gra­phie et l’his­toire, le Royaume Uni est bien en Europe.
Le Théâtre de l’Opprimé fêtera la 10ème édition du fes­ti­val MigrActions. Dès la pre­mière édition de MigrActions en 2007, le fes­ti­val affirme sa volonté de célé­brer la liberté de migra­tion des formes, des iden­ti­tés et des géné­ra­tions. Culture en mou­ve­ment, en action, pro­ve­nant d’une plu­ra­lité d’hori­zons artis­ti­ques.


Brèves

Pour sa qua­ran­tième édition, le Festival de cinéma de Douarnenez choi­sit de ques­tion­ner la notion de Frontières. Frontière, non plus cette limite arbi­traire, cette bar­rière qui sépare mais plutôt zone d’échange. Frontière, un lieu qu’il s’agit d’inves­tir, un ter­ri­toire commun… du moins, pour un temps, celui du Festival, et des pos­si­bles rai­son­nés et/ou rêvés… là-bas, à Douarnenez.
Cette année encore, fic­tions, docu­men­tai­res, images fixes comme ani­mées, pala­bres, ren­contres, lit­té­ra­tu­res, concerts et fes­ti­vi­tés Frontieres-du-18-au-26-Aout-2017

Cette his­toire simple, et les contrain­tes qu’elle nous impose, convien­nent à un théâ­tre sim­ple­ment arti­sa­nal. Pas de recours aux tech­ni­ques contem­po­rai­nes. Technique qui fut l’immense chan­tier d’Anders. « Le « trop grand » nous laisse froids, mieux (car le froid serait encore une sorte de sentir) même pas froids, mais com­plè­te­ment intou­chés ; nous deve­nons des anal­pha­bè­tes de l’émotion ».


Le Festival OASIS BIZZ’ART fête sa 15ème édition cette année et vous offre quatre magni­fi­ques soi­rées avec des artis­tes venus des quatre coins du monde. Concerts, che­vaux, cirque, per­for­man­ces, pro­jec­tions, ate­liers, espace enfants, res­tau­ra­tion locale... le tout sur un site natu­rel entiè­re­ment scé­no­gra­phié !


Participez au très beau projet qui se met en place autour d’Armand Gatti et de la maison qui abrite la Parole errante à Montreuil.


En ce début d’été de belles choses autour d’Armand Gatti se dérou­le­ront à Montreuil. Quelques jours où nous pour­rons nous replon­ger dans les mots du poète, dis­paru ce prin­temps, mais tou­jours là autour de nous, dans cette Maison de l’Arbre qui nous a accueillis.