Bienvenue aux insatiables !



Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


Prendre sens dans l’insensé ?

(Journal instantané de Méga-Pobec)
par L’Insatiable


Samedi 14 février.

Message d’un journaliste d’un hebdomadaire local au metteur en scène de la compagnie : « Salut, on va publier le montant des subventions aux associations dans mon journal, on fait réagir les « gros perdants ». Il me faudrait la réaction officielle du Méga-Pobec [ta réaction] après la suppression de 8.000 euros en 500 signes maxi. Si c’est ok, réaction à me faire parvenir lundi matin. D’avance merci. »

Le nom de la compagnie est Méga-Pobec. Ce nom a été déposé en Préfecture d’Evreux le 15 novembre 1975. Par un grand adolescent grimpé sur une mobylette et frigorifié par 40 kilomètres sous un ciel perdant les eaux. Ce nom de baptême est le fruit d’un bête jeu de hasard. D’un hasard que l’on pourrait qualifier maintenant de dadaïste mais cela, il ne le savait pas tant le froid lui coupait les jarrets.

Dimanche 15 février.

Message en 500 signes adressé au journaliste, en pièce jointe les 500 signes demandés. 
En l’occurrence, bien que le bureau ait accepté le texte, par prudence politique, c’est pas le président qui signe, c’est moi. Merci.

Le message envoyé en pièce jointe dit ceci en 500 signes :

« Coup violent. Sans préavis ni dialogue. La Ville d’Evreux a décidé d’amputer de 20% la subvention au Théâtre Méga Pobec ! Violent et démesuré pour une compagnie à charge d’un lieu. Déflagration brutale dans le couloir d’avalanche des désengagements et désistements depuis 2013. Sans compter les mises en garde pour demain : démantèlement, réorganisation, concentration sous fusion. La compagnie, la chapelle, c’est 40 ans d’histoire, de volonté, de travail, d’acharnement, de partage de femmes et d’hommes. Et alors ? On leur doit rien. C’est du flexible ! Ça s’ampute non ? »

Sur le site désaffecté de l’ancien hôpital de la Ville, sous le panneau défraîchi où figurent encore les lettres de néon : « Arrivée des urgences », dans les étages vacants d’un parking aérien, dans un fort démilitarisé de Lorraine, était joué dans le froid pointu des mois d’octobre et novembre 2014, un spectacle de plein-air intitulé : Scélérat. Et on y voyait des grosses têtes aussi tordues que les gueules cassées, et des personnages qui prenaient leurs jambes à leur cou. Flexibilité et amputation. Ils s’y sont mis à deux. Deux compagnies. Mutualisation des moyens et des énergies, démerde oblige en temps de crise. Pour monter une farce scélérate inspirée des caricatures en bonne place dans les revues de l’époque de la grande guerre. Le Rire rouge, La Baïonnette, j’en passe, et le Canard enchainé. Un petit goût de Bred and Puppets lutiné par Hara-Kiri (on savait) et Charlie Hebdo (on savait pas encore). Une compagnie normande, nous, une compagnie lorraine, eux.

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« Scélérat » © Théâtre Mega Pobec

Quand on dit Méga-Pobec, on dit aussi des lieux et un lieu. Dramaturgie des lieux, ça c’est le principe actif. Drame du lieu, ça c’est pour la charge. Une putain de chapelle. 1980 : laissée pour compte au fond de la propriété d’une vénérable association de quartier. Sans eau, ni chiottes et électricité. Vitraux brisés. Toit amputé. Une gueule cassée mais une belle gueule. Le motocycliste transi de froid s’est réchauffé. Il a briqué sa bécane. S’est fait des copains de virée. Après avoir été maçon, puis maitre-auxiliaire dans des LEP Bâtiment, il remonte les manches avec quelques élèves délurés, et casques à la ceinture, avec des fous de bécane, il s’acharne « à donner une forme et un poids » au désir de lieu. Devenu C.T.P, il fait du lieu un lieu de ressources et de formation pour cadres de mouvements populaires. Taper CTP sur Google ne sert à rien. C’est un acronyme vide englouti dans les profondeurs du Net. Disparu corps et biens. Entre engloutissement net dans l’oubli et clignotement de l’intermittence, le motocycle a sauté le pas. Chapelle et compagnie avec. C’est maintenant un lieu qu’a de la gueule, d’une beauté discrète toute Tarkovskienne bien qu’il n’y pleuve plus, un lieu où la mémoire est légère, bien que trempée de sueurs douces et vives. Les motocyclistes aiment ce lieu et le lieu aime les motocyclistes. Les motocyclistes ne sont pas des fumeurs de pipes. Ils prêtent leur engin. À d’autres motocyclistes mais pas que. À toutes sortes de gens, montrent comment s’en servir, les laissent faire des ballades, bricoler leur propre bécane.

Lundi 16 et mardi 17 février

Le message de 500 signes demandé par le journaliste et rédigé par le metteur en scène est relayé sur les réseaux sociaux. La compagnie est sur F****. Une comédienne est sur F****. Le monde entier est sur F*****. Et les motocyclistes aussi.
R était encore en 2014 au lycée dans la ville de la compagnie. À partir d’ici, il sera nommé par son prénom et son prénom est Romain. C’est sans doute parce qu’il est dans une faculté sérieuse et dans une plus grosse ville. M est comédienne. Elle connait bien Romain. À partir d’ici, elle sera nommée par son prénom et son prénom est Marie. Marie a donné à Romain ses premières leçons de conduite pour devenir motocycliste. Romain pourtant est malhabile, souvent grognon, pas très bon à l’école. Romain connait bien la chapelle. Il arrivé en casque avec sa pétrolette. Il lui fallait souvent du temps pour dégrafer son casque, poser ses gants et réchauffer son dos au radiateur. Il est venu de nombreuses fois applaudir les prouesses de motocyclistes chevronnés. Chaque fois applaudi des prouesses différentes. Chaque fois des engins étonnants, jamais identiques. Romain a sauté le pas. Il a fait des trucs de motocycliste. Et maintenant le voila sur F****, ou du moins voilà les mots que le jeune homme Romain, l’étudiant, échange avec Marie, la comédienne.

Romain : « J’ai l’impression que tout se pète la gueule, je parle de ce monde, lentement mais sûrement. J’ai peur. »

Marie : « Oui Romain, cependant ne lâchons pas nos convictions. Même si nous allons devoir prendre un autre chemin pour les faire exister. Restons des hommes qui se tiennent debout et gardons la force de la pensée dans la marche et dans nos luttes. »

Romain : « Prendre sens dans l’insensé c’est bien ça ? Il faut m’expliquer alors là, je ne vois pas en quoi ça a un quelconque sens... »

Inventaire d’opérations. Des titres en étendard. Le Grand secret, Racines perdues. Les Jardins suspendus, Sophocle machina memorialis. Inventaire des spectacles. Dans quel ordre ? Croissant ou décroissant ? Marie… Marie ? Nicolas R t’a-t-il précisé à combien de signes je dois réduire l’histoire ? Ne me dis pas 500. Il a rien dit ? Tu crois que j’aurai la place de tout nommer ? Les titres de spectacles, les auteurs, toutes les générations rencontrées en 40 ans ? Inventaire avant liquidation ? Demain. Aujourd’hui, je parle de demain. De ce qui mijote lentement dans les fourneaux depuis maintenant trois ans. Du travail initialement engagé avec des Olivia Rosenthal, Christophe Pellet et maintenant Frédéric Vossier à la manœuvre. Sur la question de ce qui rend une chose visible ou invisible. La visibilité, injonction contemporaine. Dans le même temps, la transparence. L’absence en soi et de soi et la tentation de la disparition. Et là c’est blanc. Vidé. Les producteurs se sont retirés précipitamment. À la queue leu leu. Pouvoirs publics et collectivités resserrent leurs critères, changent de calibre, concentrent leur puissance de feu. Union nationale comme fusion territoriale ne seraient-ils pas des leurres ? Ce projet sur la disparition verra-t-il le jour dans sa propre disparition ?

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« La Forêt où nous pleurons » © Théâtre Mega Pobec

Marie : « Romain, tu fais référence à ce qui est inscrit au fronton de notre théâtre, "Prendre sens dans l’insensé". C’est une phrase de Paul Eluard. Artiste engagé, qui crée une langue enragée, une écriture des limites. Je voudrais rappeler qu’il a pris fortement position contre les dangers du fascisme qu’il a vu à l’œuvre. Oh Romain, justement, prendre sens profondément... dans l’insensé. Ne pas laisser l’insensé du monde nous bouffer et prendre le dessus sur nous, mais par l’art, questionner le sens en entrant dans les entrailles de l’insensé. Ne pas moraliser, ce n’est pas la fonction de l’art, mais dégager du sens même s’il est terrible, oui. Allez la vie continue et nos forces et celles des générations qui viennent n’ont pas dit leur dernier mot. Sommes encore des êtres debout ! »

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« La leçon » Ionesco © Théâtre Mega Pobec

Marie. Romain. Nous sommes tous Marie, Romain. En compagnie. Avec lieu ou sans lieu, il y a toujours un lieu. Le lieu de l’en commun. Le lieu de la parole. Le lieu du lien.

N’est-ce pas le nom choisi par les compagnies qui ont créé le L.I.E.N (Lieux intermédiaires en Normandie) ?






Le dialogue entre Romain et Marie a un sens parce qu’il fait foule.

Foule solitaire peut-être mais foule qui contient en soi une réponse au peuple qui manque. On peut faire sortir un éléphant d’une coquille de noix mais on ne peut pas l’y faire entrer. Bachelard a dû écrire ça quelque part. Nous sommes tous des coquilles de noix.

À moins de prendre les éléphants pour des lanternes.

Jean-Pierre Brière
Cie théâtre Méga-Pobec
Le 18 février 2015

http://www.megapobec.com/










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