Obsessions

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< Humeurs vagabondes

Obsessions

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par Nicolas Romeas
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Je prends le métro tous les jours à Paris, sur une assez longue distance. J’essaie de ne pas m’obséder sur le fait que pratiquement tout le monde a les yeux vissés sur son écran, les oreilles bouchées par un casque… Je m’efforce de ne pas entendre les annonces à la fois ineptes et orwelliennes qui nous conseilleront bientôt de surtout ne jamais s’adresser à un inconnu. Et de ne pas trop me focaliser sur les affiches. Mais ça m’énerve de plus en plus. Depuis quelque temps, impossible d’échapper au fait que l’american way of life s’y sent comme chez lui, plus d’entrave, c’est bon, on fait ce qu’on veut les gars !

Déshumanisation soft

De plus en plus d’accroches publicitaires carrément en anglais (et on les entend avec l’accent américain), comme celle, spécialement moche : « No bet no game », sur les paris sportifs en ligne…
Vous allez dire que j’en fais des tonnes, mais oui, oui, c’est réellement insupportable : le pays de Victor Hugo, de Rimbaud et de Guy Debord supportera-t-il longtemps cette sinistre vulgarité ??

À propos de réclames vomitives qui envahissent nos cerveaux, deux autres me frappent par leur vulgarité crasse et j’ai du mal à comprendre que les collectifs féministes ne s’y attaquent pas immédiatement avec force. Il y avait déjà ce site de rencontre pour riches, qui ressemble beaucoup à celui de la scandaleuse entreprise de prostitution à peine masquée Sugar babies dont on est un peu surpris qu’elle soit autorisée chez nous. Et depuis un certain temps, il y a cette immonde campagne au long cours pour un bijoutier qui a l’air de proposer d’acheter une jeune femme contre un collier ou un bracelet d’un montant de plus ou moins 600 euros, si je me souviens bien…
La campagne en question a débuté en plein « balance ton porc » et « me too ». Étonnant ? Non. Provocation grossière d’un monde capitaliste très au-dessus de ces contingences négligeables, qui affirme sans aucun complexe que tout se vend quoi qu’il arrive et qu’il ne s’en privera pas. C’est bon ça, coco, notre clientèle est plutôt réac, et on sait bien que plus ça choque mieux c’est ! Bien sûr, la jeune femme qui pose pour cette campagne est prise au piège de son besoin d’argent, mais quand même, ça vaudrait peut-être le coup de causer avec elle, vous ne trouvez pas, camarades ?

À propos de pubs dans le métro, j’ose à peine évoquer cette immense affiche pour l’interdiction de la pêche car « les poissons aussi veulent vivre », au moment où des milliers de migrants meurent noyés en méditerranée et qu’ils n’ont droit, eux, à aucune affiche. Cynisme tragi-comique. Oui, il est certain que la « surpêche » est un problème grave aujourd’hui, et par ailleurs la réflexion menée par les amis des animaux est tout à fait respectable. Mais la question première, à mes yeux, c’est la façon dont nous traitons les êtres humain. Si la cause des animaux est utilisée par les différents décideurs pour occuper dans les esprits la place que devraient y tenir les drames humains majeurs de notre époque, alors là, ça ne va pas du tout, à mon avis. Il y a peut-être une question de priorité. Non ?

Bon, parlons d’autre chose, lavons-nous de cette inquiétante médiocrité. Passons aux réalités enthousiasmantes qui pourront nous donner de la force…

Périphérie heureuse

Dans les environs de Paris, Aubervilliers est une ville, pauvre me dit-on, extrêmement multiculturelle (ça, je l’ai constaté). Et qui regorge de merveilles. Serait-ce, comme dans le Nord de la France, qu’on ne met jamais mieux l’art en actes que dans un univers populaire ? Nous y avons (re)découvert un lieu spécialement vivant et intéressant, la Villa mais d’Ici, que nous avions connue à ses débuts et avec laquelle nous avons organisé en décembre 2017 une journée autour des migrants et de l’art dans le cadre de Migrants scène, festival de la Cimade, avec une partie de l’équipe d’Archipels. La Fine Compagnie, Les allumeur.e.s, les Anges mi-chus, les Grandes personnes, Décor sonore, Meliadès, Caribou, Les Goulus, sont parmi les résidents que nous avons eu l’occasion de rencontrer, et il y a aussi les nombreuses autres équipes qui y séjournent pour des résidences courtes. Voilà une « friche industrielle » qui nous réconcilie avec le concept, tant l’usage qui en est fait est cohérent, son accueil chaleureux, tant l’art y est considéré comme ce qu’il doit toujours être : l’un des outils majeurs de la relation entre les humains et du regard que portent sur elles-mêmes les sociétés.

Une nouvelle Maison

Le poète et dramaturge Armand Gatti nous a quittés il y aura un an en avril et la Maison de l’arbre, à Montreuil, qu’il créa en 1998 avec Jean-Jacques Hocquard, est en train de redéfinir sa mission. Il y a ici deux bâtiments, dans l’un d’eux se trouvent nos bureaux, c’est pour nous une chose émouvante et pleine de sens. Il a évidemment fallu que les principaux collaborateurs du poète, Jean-Jacques Hocquard et Stéphane Gatti, dessinent à ce lieu très particulier un avenir à la hauteur de la richesse de son histoire. Nous faisons partie des gens qui s’y emploient avec eux. Gatti souhaitait essaimer. Il n’a cessé de travailler avec toutes sortes de gens, notamment ceux que l’on nomme « exclus », dans une optique d’élargissement et de partage des savoirs. Lui être fidèle, c’est continuer ce travail de transmission à destination de tous les publics… La parole et l’édition sont évidemment des domaines qui doivent être privilégiés dans cette ruche artistique et culturelle née autour d’un poète majeur.

Un certain nombre de revues proches de l’esprit d’Armand Gatti, ainsi que plusieurs maisons d’édition intelligemment engagées, sont nées ici, dans son entourage, et se sont développées sous son regard exigeant et bienveillant. Une revue, c’est bien sûr d’abord une équipe éditoriale, mais c’est aussi une fratrie de pensée qui diffuse ses idées par toutes sortes de moyens, débats, prises de parole, festivals, etc. La vocation du lieu s’est donc naturellement imposée : une Maison des revues. Cette Maison abritera les bureaux d’un certain nombre d’entre elles et disposera d’un espace de consultations sur l’œuvre de Gatti, d’un centre de ressources consacré à l’édition, d’un lieu de réunion mutualisé qui pourra accueillir des lectures, ainsi que d’un pôle d’information sur les revues ouvert au public. Une aventure passionnante, une tentative parmi d’autres de percer l’obscurité d’une époque trouble.

Théâtre, encore

Nos chers amis franco-belges du Nimis Groupe ont repris au Théâtre Jean Vilar de Vitry sur Seine (pour deux représentations seulement) ce bijou artistique et politique Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, fabriqué pendant cinq ans avec des migrants venus de partout, en Belgique et en France. Une Suissesse, deux Belges, trois Français, une Guinéenne, une Suédoise, trois Camerounais, un Mauritanien, une Congolaise nous parlent, pour les uns de leurs parcours, détails à l’appui, pour les autres de leur rapport à l’hospitalité. Le thème est très douloureux, mais ce moment de partage est une joie. Tous ceux qui ont vécu cet instant rare l’ont compris : ce boulot exemplaire contribue à redonner son vrai sens au rôle du théâtre dans notre société. Pas très étonnant qu’il soit aussi peu programmé en France. Le récent coup de gueule de Jean-Pierre Thibaudat dans son blog de Mediapart rappelle la paresse et la frilosité de nombreux programmateurs de théâtre français. Mais on pourra aussi partager cet instant d’exception les 27 et 28 mars 2018 au Théâtre Le Granit à Belfort.

Et au Théâtre de la Bastille quelque chose s’annonce qui promet d’être passionnant : Les émigrants (The ghostchasers) par Volodia Serre, d’après l’œuvre de G.W.Sebald. J’ai comme le sentiment qu’il ne faut pas louper ça…

Poser par le moyen de l’art des questions majeures et interroger notre société sur ses responsabilités, c’est le rôle du théâtre (des arts vivants), celui pour lequel il est né, pour lequel il existe. Je suis heureux qu’il le retrouve parfois, c’est assez rare. Et ça arrive assez souvent, dois-je avouer, dans ce Théâtre de la Bastille à Paris.



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