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My dinner with Daamian (and Peter)

Au Théâtre de la Bastille
par Nicolas Romeas
Sous thématique(s) : Théâtre , Cinéma
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Damiaan De Schrijver et Peter Van den Eede, des passionnantes compagnies flamandes tg STAN et de KOE, endossent à nouveau au Théâtre de la Bastille (comme ils l’avaient déjà fait il y a plusieurs années) les rôles élaborés par André Gregory et William Shawn à partir de la réalité de leurs vies, pour l’incroyable film de Louis Malle My dinner with André, tiré d’un workshop des années 70. Ou plus précisément, ils reprennent ce dialogue, essentiel à mes yeux.

Il faut d’abord que je dise ça

Comme toujours avec tg Stan, j’ai adoré cette liberté de jeu, cette intelligente légèreté, cette fraternelle amitié avec un texte « désacralisé » qui coule et circule simplement entre nous, cette plaisante part d’improvisation qui change subtilement tout de la relation à ceux qu’on appelle le « public », cette jolie brèche dans le quatrième mur. Cette respiration d’acteurs qui ne nous étouffent pas, qui incarnent sans incarner et parlent avec nous autant qu’ils jouent pour nous. Cette intelligence d’une non-incarnation à la fois rusée et sensible que les gens de théâtre français ont culturellement tant de mal à s’autoriser. Cette distanciation astucieuse et inventive qui ne se prend pas au sérieux et remet le théâtre à sa place, dans la vie.

J’ai éclaté de rire, j’ai souri, j’ai aimé. Je n’ai pas seulement assisté à un spectacle, j’ai vraiment vécu avec eux ce moment où ils se divertissent d’un texte éveilleur d’échos, qu’ils aiment d’un amour très sincère.

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(Photo DR)

Mais il faut aussi que je dise autre chose

Je suis un fan, presque un addict, de l’extraordinaire film réalisé par Louis Malle en 1981. Il s’agit pour moi d’un dialogue philosophique de la plus haute importance, une conversation majeure où s’affrontent deux grandes tendances - intemporelles et contemporaines - de nos esprits occidentaux, à travers deux personnages qui sont des êtres réels. Lorsqu’on revoit trente-trois ans après, ce film « américain » de Louis Malle, on est frappé par la justesse visionnaire des propos d’André Gregory. Et, pour moi, c’est surtout ça qui compte. De la prise de conscience écologique au retour nécessaire du spirituel, en passant par sa découverte des expériences rituelles et théâtrales de Jerzy Grotowski (mais tout est lié, bien sûr), ce dont parle André Gregory résonne très puissamment à nos oreilles contemporaines. Et même si l’on peut s’amuser des deux comme on rit de soi-même, avec une tendre autodérision, il s’agit là d’un discours important, d’une matière à penser sur des sujets cruciaux. C’est la colonne vertébrale de ce film. Alors bien sûr, nos chers flamands désacralisent, comme ils le disent eux-même. Mais il ne faudrait pas que du même coup, le sens passe à la trappe.

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(Photo DR)

En faire une matière à se divertir plus qu’à penser, en se moquant des excès et des lacunes de chacun, un peu comme dans le couple du clown blanc et de l’Auguste, ou encore Laurel et Hardy, est dédramatisant et sympathique, mais c’est aussi nous empêcher d’entendre vraiment le discours central que porte le texte du film de Louis Malle par la voix d’André Gregory. Et de mesurer sa force. Certes, les humains sont des clowns, et ne pas se prendre au sérieux est salutaire. Mais certains sont aussi des prophètes. Et il faut prendre le temps de les écouter. Imaginons par exemple (toutes choses égales par ailleurs), que l’on ne voie chez Antonin Artaud qu’un être grotesque et fantasque, sans écouter ce qu’il a à nous dire… Ne passerions-nous pas à côté de quelque chose d’essentiel ? Oui, je sais, j’exagère, je force un peu le trait. Mais c’est pour faire comprendre mon point de vue. Le parti pris d’un jeu et d’un dispositif de mise en scène (aussi instable et ondoyante soit celle-ci), oriente le regard de la salle dans la direction choisie. Et je ne suis pas sûr qu’on puisse vraiment entendre les mots prononcés par un personnage dont on est en train de rire. Même avec autant de talent, tout ne peut passer par l’humour.

Bien sûr, le fondateur et animateur du Manhattan project est en quelque sorte illuminé par ses découvertes sur le monde et sur les humains, sur notre rapport à la nature et notre relation à l’invisible. Il en disserte de façon exaltée, avec la foi indestructible des nouveaux convertis, il parle trop et s’écoute parler. Bien sûr, sa faconde contredit drôlement l’aspiration à la « sagesse » qu’il revendique. Et il laisse peu de place à son interlocuteur. La fougueuse radicalité de son discours peut sembler excessive face au bon sens et à l’humilité toute taoïste de l’aimable William Shawn. Mais ce n’est pas à mes yeux ce qui importe le plus, car ce qu’il dit est primordial. Il a compris que l’orientation délétère prise par des sociétés occidentales obsédées par le chiffre mène à la catastrophe, à la déshumanisation, la robotisation de l’humain. C’est un lanceur d’alerte avant la lettre. Et, face à lui, campe timidement l’immobile et craintive humilité, la bonhommie, le doux fatalisme des « gentils », dont on est en droit de penser que leur passivité n’est pas tout à fait innocente des catastrophes que nous traversons.

Alors, oui, bien sûr, on peut rire des deux, mais s’il y a dans le long dialogue de ce film une recherche d’alternatives à un monde menacé de destruction morale, si l’on y trouve un discours politiquement armé et plutôt en avance sur son temps, en un mot une parole informée, c’est celle d’André Gregory. Et sa prolifique homélie, on le voit clairement aujourd’hui, ne peut exactement se résumer aux babils d’un hippy attardé aveuglé par son idéalisme. Car il s’agit d’une vérité grave, et de plus en plus menaçante. Et je crois qu’il est important qu’on l’entende, et je pense que c’est aussi ce que voulait Louis Malle.

Ça se passe dans un restaurant, et sur la scène du Théâtre de la Bastille, Mathieu Almaric et Stéphanie Cléau faisaient ce soir-là la cuisine avec une présence élégante, discrète et amicale.

Pour moi, il manque quelqu’un

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(Photo DR)

Mais, je dois l’ajouter, il y avait dans le film un autre personnage, présent sans l’être et du coup très présent, présence gênante, embarrassante. Un vieux serveur au regard triste, exploité, à l’âme usée jusqu’à la corde, élimée, Jean Lenauer, dont on se dit avec douleur qu’il devrait être à la retraite. Or, ce personnage représente quelque chose de très important, car c’est nous. C’est le peuple, chœur silencieux au visage très parlant, accusation vivante, muette, désolée, impuissante, loin de tous ces discours.

Privé de voix, séparé de lui-même, dépouillé de sa force propre, l’image même de l’étoffe dont est tissée la société qu’évoquent nos deux protagonistes, comme s’ils la survolaient.

Alors, voyez-vous, ce que j’aime avec le théâtre c’est que ça donne à penser et à parler ensemble. À débattre et à s’enrichir mutuellement d’idées nouvelles. C’est fait pour ça à mon avis. Et comme toujours (mais surtout avec une équipe aussi intelligente et talentueuse), j’aurais aimé que l’on puisse rester ensemble dans la salle et parler de tout ça.

Nicolas Roméas

http://www.theatre-bastille.com/saison-13-14/les-spectacles/my-dinner-with-andre

PS : On parle aussi de ces choses-là ici…






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