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Lemi Ponifasio, chef Maori et artiste du monde

par Thomas Hahn
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Lemi Ponifasio est né en 1962 à Lano, sur l’archipel des Samoa, îles volcaniques et coralliennes perdues dans l’Océan Pacifique. Avec ses spectacles, il a conquis le monde depuis Auckland en Nouvelle Zélande. En 1995 il crée sa compagnie, MAU qui regroupe pêcheurs samoans et professionnels du spectacle. Chef des Maori, chorégraphe et metteur en scène acclamé partout dans le monde, Ponifasio crée des cérémonies chorégraphiques enracinées dans sa culture, en empruntant aux codes du théâtre occidental. Mystérieuses et liées au royaume des ombres, ses créations sont politiquement et philosophiquement engagées et rappellent le lien entre l’homme et son environnement naturel et spirituel. En 2016, l’Institut International de Théâtre (ITI) de l’Unesco lui a demandé d’écrire le message pour la Journée Mondiale de la Danse, qu’il est venu délivrer à la Grande Halle de La Villette, à Paris, le 29 avril 2016. Entretien.

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Vous êtes un grand chef des Samoans. Quelles obligations cela implique-t-il ?

Je dois veiller sur le pays et les besoins physiques culturels des gens, leur imaginaire et leur bien-être spirituel. C’est comme être un père, il faut fournir certaines choses. Et ce que je fais en art est important pour eux. Mon travail au théâtre n’est pas un travail pour le théâtre, mais pour eux. Où que j’aille, ils m’accompagnent.

N’êtes-vous pas trop occupé à traverser le monde pour rester en contact avec votre lieu originel ?

Non, je suis Samoan et ça veut dire que je ne suis pas obligé d’y vivre. Ma culture m’habite de l’intérieur. Je n’ai même pas besoin de réfléchir beaucoup à Samoa, je réfléchis à ce que je fais. Et ce que je fais, je la fais à cause de ma culture, à cause de ce qui est enregistré en mon corps qui vient de du Pacifique. Je ne sens ni distance ni déconnexion. Etre Samoan n’est pas une histoire d’insulaire, mais ça concerne ce que je suis. J’investis un plateau de théâtre, avec un jeu d’éclairages, mais ce que j’y fais est le reflet de ma culture. Je n’ai pas fait d’école de théâtre occidentale

Vous utilisez les structures occidentales, les théâtres…

Je présente mon travail dans les théâtres, parce que c’est là qu’il rencontre ceux qui ont le pouvoir. Et c’est à eux que je veux m’adresser. Ce n’est que le premier pas d’un processus. Vous savez, je suis né au village. A Samoa, il n’y a aucun théâtre. Donc, si j’investis une scène d’opéra, j’y vais précisément parce que je n’y suis pas à ma place. C’est comme si le diable allait au ciel (rires). Si je danse dans la rue ou un parking, ça ne signifie rien sauf une façon de me situer dans une optique occidentale d’un art d’avant-garde. Je veux m’asseoir à la table des négociations artistique avec vos dieux de l’art et débattre des thèmes que nous voulons soulever. Il ne s’agit pas de faire de l’art, mais d’exister et d’être perçu. Je veux montrer le vrai visage des personnes Maori.

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Apparemment, dans la société samoane, les femmes sont au moins égales aux hommes.

Dans la culture samoane ou polynésienne, on compare l’homme à l’arbre et la femme au chat. La dichotomie occidentale ne prend pas. La question n’est pas celle de l’égalité mais de savoir ce qu’on est. Si on les définit en tant que femmes, ça amène toujours la définition occidentale. C’est tout le problème de la colonisation qui impose certaines grilles. Et moi je cherche, avec mes pièces, à contaminer les grilles de lecture des arts en Occident, pour que le public puisse voir nous autres Maori et comprendre ce que signifie pour nous cette chose appelée les arts.

Pourtant, votre dernier spectacle présenté à Paris, Tempest : Without a Body, était à forte dominante masculine. D’autre part, vous avez créé une compagnie féminine, MAU Wahiné.

Dans Tempest, le rôle principal était féminin ! Les Occidentaux veulent souvent définir les humains à travers leurs schémas du masculin et du féminin. Mais dans ma culture la conception est différente. Il est vrai que j’ai créé, il y a trois ans, une compagnie appelée MAU Wahiné qui met le focus sur le travail des femmes Maori. La première création de MAU Wahiné a été Stones in her mouth. Je réfléchis à ce qui arrive aux femmes. Ma vie d’homme de théâtre est fortement influencée par les femmes. Seulement, Wahiné ne désigne pas les femmes, mais des êtres vivant à l’intersection du temps et de l’espace. Et créer, c’est toujours un peu comme retourner vers les origines de mon existence, ma généalogie. Avec MAU Wahiné, je ne crée pas une représentation de la femme. Parce que la grande question, pour moi, c’est de savoir ce que signifie exister. Ma danse est une danse de l’existence.

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Au Chili, vous avez créé une autre compagnie, MAU Mapuche.

Il y a trois ans, j’ai commencé à travailler avec de jeunes Mapuche, pour les intégrer dans la pièce I AM. Mais j’ai décidé d’en changer le titre en I Am Mapuche. J’avais le sentiment que c’était important. Le ministère de la culture du Chili m’a demandé de ne pas utiliser le mot Mapuche. Mais je n’ai pas obéi. Les Mapuche sont une part très importante de ce pays. Si vous les enlevez, le Chili n’est plus qu’un pays occidental de plus et il perd son lien avec la montagne, les rivières et la mer. Les étrangers qui gouvernent le Chili n’ont pas d’histoire avec ces ressources. Ils les exploitent, c’est tout. C’est un problème à échelle mondiale. Je pense que le point de vue des peuples indigènes est important puisque leur approche est liée à la vie, pas à l’argent.

Quel type de travail avez-vous fait avec les Mapuche et où a-t-il été montré ?

A Santiago de Chile, il y a un mont au centre de la ville. C’est là que nous avons donné le spectacle, créé avec la communauté. Je pense que l’endroit juste était là, et pas à l’opéra. Ensuite, j’ai créé la compagnie MAU Mapuche. Elle se concentre maintenant sur la création artistique des indigènes du Chili. Je veux les mettre en lumière. Ce qui veut dire que mes raisons de créer MAU Wahiné et MAU Mapuche sont comparables.

Votre compagnie MAU avait un site internet, mais depuis quelque temps on n’y trouve plus qu’une adresse e-mail et une photo.

Tout le monde pense que cet accès facile aux informations est la bonne voie. Mais je pense qu’il faut être prudent. C’est l’une de nos fausses pistes intellectuelles. Nous croyons savoir quelque chose, mais nous n’utilisons plus que cette seule voie vers le savoir. C’est néfaste. J’ai donc décidé de fermer mon site internet à la date du 29 avril, jour de ma déclaration pour la Journée Mondiale de la Danse.

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Par le programme 2016/17 du Festspielhaus de St. Pölten, près de Vienne, j’ai appris que vous êtes en train de préparer une nouvelle création, dont la première européenne aura lieu à St. Pölten en mai 2017. De quoi parlera-t-elle ?

Je travaille sur une coproduction internationale, une pièce intitulée Hiné Nui Te Po (La Grande Dame de la Nuit). Une pièce sur la première femme, une histoire qui fait partie de l’histoire des Maori. Le premier humain était une femme ! Mais elle s’est cachée sous la terre, ayant découvert que son époux, le dieu Tané, était aussi son créateur. Elle se sentait abusée et refusa de retourner à la lumière. Elle voulait y rester pour s’occuper des autres humains qui, en mourant, la rejoignent. Les femmes Maori de la compagnie vont écrire les musiques et les textes de chants, parce que je veux qu’elles puissent exprimer leur point de vue sur le monde d’aujourd’hui.

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Journée Internationale de la Danse : Un message de militant

Dans son discours officiel, Lemi Ponifasio a fustigé les catastrophes humanitaires actuelles. C’est un message sombre et lumineux à la fois, et donc à l’image de ses spectacles, que Lemi Ponifasio a adressé aux monde de la danse (et au reste de la planète) le 29 avril. Invité à rédiger l’édition 2016 de cette allocution annuelle, il succède à des personnalités comme Maïa Plissetskaïa, Pina Bausch, Maguy Marin, Germaine Acogny, Mats Ek, Lin Hwai-min, Merce Cunningham, Maurice Béjart, Kazuo Ohno et tant d’autres, l’International Theatre Institute (ITI) ayant créé cet événement en 1982.

Toujours aux côtés des peuples originels et des laissés-pour-compte, et donc aussi des Mapuche, Ponifasio ne mâche pas ses mots pour évoquer les drames actuels : « Nous maltraitons notre monde comme nous maltraitons nos enfants que nous envoyons mourir à la guerre comme dans le désert ou dans des camions-containers. Nous sommes une espèce qui consomme ses propres enfants. »
À partir de ce constat, l’artiviste universaliste et grand chef de Samoa (« C’est les autres qui m’ont classé comme chorégraphe ») esquisse les enjeux de la danse, une « manifestation de gens engagés dans la coopération et la recherche du beau, /…/ une invitation à transformer. » Il en déduit un appel sociétal et social : « Amenons la danse dans les hôpitaux, les prisons, les camps de réfugiés, chez les handicapés sur tous les continents /…/ Faisons de la danse un mouvement d’amour, de justice, de lumières et de vérité ! »


Thomas Hahn






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