Bienvenue aux insatiables !



Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


L’art contre le trafic dans la favela Vigidal :
Nos do morro !



Rio de Janeiro, 3 août 2015. Nous sommes invités chez eux, au Brésil, par Monica Biel et Moacir Chaves qui ont traduit et monté 2500 à l’heure, une pièce historique du Théâtre de l’Unité [1] qu’ils avaient vue au Festival d’Avignon en 1997. Ils nous emmènent au théâtre chaque soir voir des spectacles soutenus par des fondations privées. Au Teatro Glaocio Gil, Anti Nelson Rodrigues, à Oï Futuro 2500 per Ora, à l’Espacio Cultural Municipal Sergio Porto Domando a Megeira de Shakespeare, au Centro Cultural Banco di Brasil Beija me como os libres et à Sede de Cias au flanc du magnifique escalier Selaron, Pequenos poderes. La boulimique de théâtre que je suis était ravie de cet accueil et de ce régime très riche en calories scéniques… Mais mon vrai coup de cœur ce furent les gens de Nos do morro. Bref aperçu de la démarche de cette superbe équipe.

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On est au Brésil. Pas de subvention d’État, mais une compagnie pétrolière Petrobras (bon, finalement c’est tout de même de l’argent public), qui tient lieu de partenaire financier. Malgré les difficultés, on y rencontre une vie artistique foisonnante où se mêlent de fougueux artistes amateurs et des professionnels aguerris, dont certains travaillent également pour le cinéma et la télévision. Mais le moment le plus impressionnant de ce voyage, c’est la rencontre avec les Nos do Morro (Nous, de la colline), un groupe d’artistes amateurs au meilleur sens de ce mot, vraiment engagés et fervents, créé dans les années quatre-vingts par l’acteur et metteur en scène Gutti Fraga à l’intérieur de la favela de la colline Vigidal, dont sont d’ailleurs issus nombre de professionnels aujourd’hui confirmés. Luciana Bezerra, qui s’est intégrée à Nos do Morro à l’âge de 13 ans, comédienne et réalisatrice de courts métrages, en retrace en quelques mots l’épopée :

« En 1986, dans la favela Vigidal, Gutti Fraga a voulu rassembler des talents, journalistes, musiciens, gens de théâtre, pour fonder un groupe amateur au sein de l’église d’un prêtre autrichien qui officie dans la communauté. Personne, ici, n’était jamais allé au théâtre, ces musiciens, poètes, acteurs enfants et adultes, ce groupe amateur est resté très local pendant dix ans. Jusqu’en 1990, des rencontres, 5 pièces et un certain nombre de programmes pour enfants ont été joués dans l’ancienne église, puis nous avons dû déménager pour nous installer pendant 2 ans en bas d’une école, accueillis par une directrice qui nous aimait bien. D’autres troupes nous ont prêté des matériaux pour aménager un petit théâtre, ce qui a interrompu pendant 2 ans la production artistique. Mais Gutti Fraga a organisé des concerts pour ne pas perdre le contact avec la communauté ainsi que des Campinhos, des petits sketches dans les écoles.

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© Cia Nos do morro

Autrefois il y avait un important trafic de drogue dans la favela, et bien qu’en réalité ce trafic ne concernât pas plus d’un pour cent des habitants, la police ne parvenait pourtant pas à l’enrayer. Les campinhos présentés chaque semaine ont permis d’y mettre fin.

Au tout début, Nos do Morro rassemblait des jeunes de 9 à 20 ans, tous amateurs, qui faisaient des improvisations transformées en scripts, les rencontres offraient des possibilités de rêve, il y avait 8000 spectateurs potentiels et en effet, ils sont tous venus, petit à petit.

Finalement notre première vraie billetterie a été établie en 1988 lorsque nous avons monté « Os dois o Inglès maquinista », fameuse pièce que l’auteur brésilien Martins Pena écrivit en 1842 . »

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© Cia Nos do morro

La troupe, qui vit en permanence dans la favela et œuvre en étroit contact avec les questions humaines et sociales vécues par sa communauté, devient peu à peu extrêmement populaire. Elle parvient à aménager un petit théâtre qui est inauguré en 1995 avec une pièce du brésilien Joaquim Maria Machado de Assis dont la mise en scène fut très appréciée et couronnée par un prix local plutôt flatteur. Trois ans plus tard, ils montent une deuxième pièce du même auteur, elle remporte un succès encore plus grand. Parallèlement, la compagnie continue à travailler quotidiennement autour de la vie dans la favela à partir d’improvisations menées avec des auteurs et des musiciens. Et cela, cette reconnaissance grandissante alliée à un travail de terrain incessant, finit par porter ses fruits.

La méthode de la troupe intrigue, sa renommée se développe, irradie de plus en plus loin à l’extérieur de Vigidal. La réussite de cette démarche profondément politique (ou comme dirait Bernard Lubat poiélitique) excite la curiosité d’un nombre grandissant de Cariocas et, phénomène de mode aidant, le tout Rio se met à fréquenter régulièrement le théâtre. Vigidal devient tendance ! Les Nos do Morro sortent alors de leur relative marginalité, et, de fil en aiguille, plusieurs membres de la bande se lancent dans une carrière professionnelle de comédiens, metteurs en scène ou techniciens à la télévision ou au cinéma. Mais, fidèles au peuple de Vigidal, la plupart d’entre eux reviennent régulièrement à la favela retrouver ce qui restera leur vraie famille de cœur, les Nos do Morro.

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© Cia Nos do morro

Un bilan impressionnant, une centaine de spectacles réalisés, dont une quinzaine montrés dans des lieux professionnels, plusieurs Shakespeare dont certains carrément présentés à la Royal Shakespeare Company de Stratford upon Avon, en Angleterre, là même où le grand Will donnait ses pièces au Globe Theater en son temps, s’il vous plaît ! … une quinzaine de courts métrages dont le très beau Mina di Fé (Girls of faith) de Luciana Bezerra, conçus par 44 artistes, musiciens, comédiens, cinéastes. Une lutte sans pareille, belle, exemplaire même, pour utiliser le théâtre comme outil social et humain afin d’aider une communauté à s’en sortir par le haut et - avouez que c’est quand même un joli résultat -, éradiquer de façon spectaculaire la misère, et la criminalité qui en découle, de cette favela de Vigidal.

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© Cia Nos do morro

En 2015, trois pièces de Shakespeare, La Tempête, Roméo et Juliette et La Mégère apprivoisée ainsi qu’un Campinho Show, des lectures dramatisées et deux cycles de cinéma ont été présentés à Rio de Janeiro. Les Nos do Morro ont aussi publié un somptueux ouvrage de 275 pages qui relate par le menu leur combat de trente ans, ainsi que plusieurs DVD de leurs courts-métrages.

Édith Rappoport

www.nosdomorro.com.br




[1Édith Rappoport est l’épouse de Jacques Livchine, fondateur et animateur du Théâtre de l’Unité, compagnie pionnière du théâtre de rue aujourd’hui sise à Audincourt.









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