Hommage à Thérèse ClercLa vieillesse n’est pas un naufrage !

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Hommage à Thérèse Clerc
La vieillesse n’est pas un naufrage !

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par Valérie de Saint-Do
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Il aura fallu dix-sept ans de réflexion, et surtout de combat. Mais la maison des Babayagas de Montreuil a surgi de terre, et les premières « sorcières » de ce lieu de vie féministe, autogéré, destiné aux vieilles dames indignes et militantes, viennent d’emménager. Un pied de nez au traitement que nous faisons subir aux vieux et, surtout, un grand projet culturel et politique. Thérèse Clerc, son instigatrice, n’est pas prête à cesser de voir les torchons brûIer !

La vieillesse ? L’âge de la libération ! Encore que, à l’entendre, on puisse douter que Thérèse Clerc ait jamais refréné sa liberté de parole. Elle est l’instigatrice du projet des Babayagas : une longue gestation semée d’embûches, révélatrice du sort que réserve notre société aux vieux, et surtout aux vieilles.

Thérèse Clerc : J’ai écrit le projet de maison des Babayagas en 1995, à la suite de la mort de ma mère, grabataire cinq ans durant. Je travaillais encore à l’époque, mes quatre enfants étaient en « turbulences conjugales », et j’avais quatorze petits-enfants ! J’étais seule - je le suis depuis 68 -, ce furent cinq ans très durs, et je me suis promis de ne pas faire subir la même chose à mes enfants. J’ai cherché une solution : « Si le travail que j’effectue chez moi, nous le faisions à vingt, on ne s’ennuierait pas et on aurait des choses à se raconter ; nous pourrions aussi monter une Université populaire ! » Et c’est ce que nous avons fait. Entre-temps, il y a quinze ans, j’ai aussi créé la Maison des femmes de Montreuil, et rencontré d’autres femmes vivant des problèmes monstrueux avec leurs vieux parents. Nous ressentions ensemble que la vieillesse allait poser des problèmes politiques.

En 1999, les statuts de l’association sont déposés. S’ensuivent trois ans de galère avec les pouvoirs publics : « Ah oui, le projet est innovant, très intéressant, Mesdames, mais nous n’avons pas de cases administratives pour le traiter ! » Le projet innovant en France, c’est par définition le parent pauvre...

En revanche, Jean-Pierre Brard, alors maire de Montreuil, s’est montré enchanté du projet, et nous a obtenu un terrain de 600 mètres carrés en plein centre-ville, entre le théâtre, le nouveau cinéma, la bibliothèque, nouvelles paroisses et grands lieux de culture. Pour les vieilles, cela va être un sirop de jouvence !

Le projet va bien au-delà d’une initiative locale pour vieillir entre copines. Pour Thérèse, il s’agit d’abord d’instiller un autre regard sur la vieillesse, dans une société aussi exaltatrice du jeunisme qu’elle maltraite ses jeunes - et ses vieux.

Ce que nous voulons, c’est changer l’image des vieux sur eux-mêmes et sur la société, et surtout changer la vision de la société sur les vieux. Non, la vieillesse n’est pas un naufrage, ni une pathologie ! C’est un très bel âge de la vie, celui de la très grande liberté. Ce que je ne disais pas il y a dix ans, je le dis aujourd’hui sans vergogne.

J’envisage la vieillesse sous l’angle de la culture citoyenne autant qu’artistique, tandis que les pouvoirs publics ne la voient que par le prisme de la santé ! Bon, bien sûr, on souffre de bricoles, on marche, entend, voit un peu moins bien, on est un peu étourdis... mais ce ne sont pas des pathologies graves. Nous prétendons - et quelques gériatres avec nous - que les maladies dégénératives viennent d’un mépris de la société, qui cantonne les vieux à la belote, au Scrabble, à la boîte de chocolats des repas électoraux de Noël, et les infantilise totalement ! Nous, nous voulons que les vieux demeurent « intelligemment intelligents ». Nous allons ouvrir Les Semeuses du futur : Montreuil regorge d’artistes et de gens inventifs, les militants de l’habitat collectif, les Boulangers anarchistes dont les sandwiches s’appellent Bakounine ou Louise Michel, l’école Montessori, la Parole errante, la Guillotine, cinq théâtres... Sans parler du quatuor des femmes Esperluette et de la chorale des Oies sauvages qui mène un travail extraordinaire sur les quartiers ! Nous sommes riches de culture underground, et ce sont ces gens-là que je veux réunir, ceux qui, d’une certaine manière, vivent autrement et en sont très heureux. Pour nous, la culture, c’est moins la mémoire patrimoniale d’un pays, ses grandes œuvres, que l’idée que ce que nous savons doit servir au changement. L’une ne nie pas l’autre, mais, à plus de 80 ans, nous sommes dans la culture citoyenne !

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La liberté de parole de Thérèse, qu’elle revendique subversive, veut aussi briser le silence sur un tabou social : la sexualité des vieux... et peut-être surtout des vieilles. On lui a reproché la non-mixité de la maison des Babayagas. Féministe convaincue et militante, elle y voit une revanche, celle d’un bel âge ou le plaisir et la tendresse peuvent eux aussi se vivre autrement, et ou l’on peut refuser le rôle d’infirmière et de ménagère des vieux. Oser le dire est important à ses yeux.

Je crois que l’innovation vient de la subversion, et je fais remonter cette conviction jusqu’à la théorie de l’évolution de Darwin : ce qui déborde change profondément la société et peut-être l’espèce. Cet après-midi, par exemple, je vais traiter de l’homosexualité comme pouvoir de changement sur le corps, et surtout le corps des femmes. [1] 
Pouvoir jouir sans hommes, c’est profondément gratifiant dans le vieil âge, où l’on a cessé d’être un objet de désir de leur part mais où l’on reste objet de ten- dresse avec des femmes ... Sans parler du plaisir solitaire qui reste plus que jamais d’actualité, un élixir d’énergie pour nous main- tenir en bonne santé ! Nous sommes dans l’espérance d’un corps, vieux, c’est vrai, dégradé, mais encore capable de jouir, et c’est pour moi un grand sujet et un grand projet. Dans les mai- sons de santé, on n’a pas le droit de se rendre visite dans les chambres ; la sexualité des vieux, on l’occulte. Les vieilles sont de plus en plus nombreuses : aujourd’hui, une petite fille sur deux atteindra 100 ans ! Il faut protéger nos arrières dès le plus jeune âge, si j’ose dire [Rires] : on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a !
La vieillesse des hommes n’est pas très gaie : ils ne sont plus dans la profession qui leur donnait une identité, voire une certaine notoriété. Leur sacro-sainte virilité en prend un coup... Et comme leur femme est souvent restée à la maison dans l’en- fermement, voire dans l’oppression, elle se venge et leur fait payer cinquante ans de mauvais et déloyaux services ! [Rires] Tandis que la vieillesse des femmes... Nous n’avons pas de défection, sexuellement parlant - vive le DHEA [2], pourquoi fait-on tant d’histoires pour en prescrire ? - et nous ne sommes plus ni dans la concurrence, ni dans la performance. Encore moins dans une sexualité graveleuse ou médicale. J’aimerais bien que la culpabilité n’existe plus, c’est une partie très importante de la vieillesse dont on ne parle pas - sauf quand je détends un peu le public dans des rencontres ! Je suis dans la pensée et la réflexion sur la sexualité, cet outil qui a fait marcher le monde et qui, dans le vieil âge, est un bel humanisme. Cela nous rend meilleur !

Une maison de retraite alternative,féministe, un peu anar, le projet des Babayagas ? Déjà, le mot est réfuté. Un projet de vie autre, a l’âge de l’accumulation des expériences, certainement. Et aussi un lieu de trans- mission, ou ce sont les anciennes qui s’approprient un « buen vivir » qui, selon Thérèse, pass e par l’énergie et l’émancipation des femmes.

Nous ne voulons pas utiliser l’expression « maison de retraite », mais celle de « lieu de vie ». Cette maison, nous la voulons autogérée, citoyenne, solidaire, féministe, laïque et écologiste. Ce sont là beaucoup de valeurs, mais nous y tenons ; après 68, le féminisme a apporté des interrogations, et là où règne l’interrogation, la société est en chemin. Je le dis souvent : « Il faut rester toujours nomade de l’interrogation et ne jamais devenir sédentaire de la certitude." »Nous sommes dans l’utopie réaliste, une utopie qui, selon les mots du philosophe Ernst Bloch [3], n’est jamais que la plantation des racines du futur, pour faire advenir une autre société - et, dirais-je aujourd’hui, une autre civilisation ! Parce que tout fout le camp, qu’il n’y a plus de repères, sinon l’argent et une cupidité dont crève la planète, avec une surproduction, une surconsommation et une surnatalité due à 100 millions de femmes qui ne savent pas lire. Le progrès de la planète vient d’abord de l’alphabétisation des femmes : dès qu’elles savent lire, elles veulent un dispensaire et une école pour les enfants - dont les filles ne seront pas exclues !
Je tiens à l’exactitude dans les mots, qui véhiculent la pensée. Lorsque, à propos des vieux, vous entendez « les enfants, la famille, l’environnement, les aidants », il faut avouer crûment ce que cela signifie : à 95 %, ce sont les femmes qui les torchent !
Les chiffres sont affolants : les plus de 60 ans, c’est un quart de la population de la France et, en 2050, ce sera un tiers. Or, à 80 ans, on compte sept fois plus de femmes que d’hommes ! Cela ne semble pas inquiéter les élus, scotchés dans une économie qui nous tue et tue la planète. Voir le grand souffle de !’Histoire pour en changer le cours, je ne connais pas beaucoup de laboratoires politiques qui en soient capables... L’État ne s’en est pas doté !

En revanche, les marchands, eux, savent s’en emparer de ce marché du « encore vivant ». Nous excitons un lobby friand de la vieillesse dépendante, à laquelle on vend de la maison de retraite, des surcoûts médicaux, des voyages de luxe et de la culture de luxe... Nous sommes « choyés »... mais à condition d’être dépendants et riches. Les vieux pauvres et indépendants n’intéressent personne, et ceux qui prétendent s’autogérer sont mal considérés.

Comment va fonctionner le lieu de vie dans lequel viennent d’emménager neuf Babayagas et ou d’autres sont attendues ? « L’autogestion, ce n’est pas de la tarte » , écrivait-on dans les années 70. Outre qu’on ne bouscule pas si facilement ses habitudes, les critères de l’OPHLM, propriétaire des lieux, peuvent être pénalisants, même si l’association garde la main sur l’attribution des logements. Cela n’a pas empêché la maire de Montreuil de refuser une dérogation a leur fondatrice pour habiter la maison dont elle est a l’origine, sous prétexte qu’elle possède un petit appartement. « L’élégance du hérisson », commente Thérèse, punie pour délit de grande gueule lèse-Voynet.

Pour devenir Babayaga, il faut obéir aux critères des H L M : déclarer moins de 22 000 euros de revenus annuels et ne pas être propriétaire. Après, ce sont nos critères qui s’appliquent - avec souplesse : avoir entre 60 et 80 ans, avoir vécu un engagement militant. Et si la future Babayaga est féministe, c’est encore mieux ! La maison compte vingt et un appartements pour les femmes, de 26 à 44 mètres carrés, plus chers qu’on ne le souhaiterait, et quatre réservés à des jeunes de moins de 30 ans que l’on nous a imposés, parce que notre refus des hommes a ulcéré le Conseil général, où nous nous sommes fait traiter de "vieilles gouines" en pleine séance ! Eh bien oui, nous, les vieilles, on ne veut pas s’occuper des vieux qui viennent pour se faire bercer ou prendre le pouvoir. Leur pouvoir social reste plus important que le nôtre, ils touchent plus de retraite, qu’ils se créent leurs maisons des bonobos !

Sur la dimension collective de la maison, nous restons prudentes : chacune a son appartement, sa cuisine, même si un repas collectif est prévu chaque semaine, quand l’Amap [4] viendra nous rendre visite. Et une fois par trimestre, nous ferons des repas de quartier ! Car la force du projet, c’est l’Université populaire qui va se déployer dans les 120 mètres carrés du rez-de-chaussée, et les énergies qu’elle réunit : du Club des seniors à la Maison des femmes, en passant par de multiples associations comme l’ADMD [5].…L’objet, c’est d’apprendre à bien vieillir avec de la santé, comme avec l’institut Théophraste-Renaudot qui travaille sur la santé communautaire. Et dont les membres estiment, comme nous, que la santé n’est pas que l’envers de la maladie, mais le bien-être, le bien-vivre, la culture. Se maintenir en bonne santé dans la vieillesse, c’est un acte politique et civique !

Les sorcières russes [6] ont-elles fait des petits ? Est-ce que cette prise en main de leur vieillesse par elles-mêmes contamine, essaime et va au-delà d’une initiative isolée ?

J’ai eu le plaisir de voir fleurir au moins six projets, même si quatre d’entre eux sont un peu out- ce fichu facteur humain, comme dirait Patrick Viveret ! Ce qui est certain, c’est que nous nous constituons un public et des proches. Je crois important de dire aux jeunes que la vieillesse est l’âge de la pleine liberté. Ce qu’ils ne peuvent s’autoriser sans être immédiatement relégués, je l’affirme haut et fort, comme dans mes propos sur la sexualité.

La priorité, c’est de transformer l’imaginaire sur la vieillesse, sinon, les pouvoirs politiques vont dans le mur. J’aimerais, à ce sujet, faire une recherche sur la vieillesse des militants, ceux qui ont rêvé pour changer le monde. Le rêve est un grand, grand matériau politique. Tous ces "fous" sont les vivants, et les autres, les sédentaires de la certitude, sont morts dans leur absence de remise en question et d’humour. Le rire est une arme essentielle, on rit beaucoup dans la société des anciens !
Et puis le peuple des vieux pourrait être un modèle social. Au moment où la société crève de surconsommation et de cupidité, nous avons le temps d’apprendre à faire des merveilles sans fric - d’autant plus que nous avons pour la plupart d’entre nous connu les restrictions. Les vieux peuvent apporter aussi l’expérience de périodes moins fastes ; nous avons quitté les soucis de la concurrence, notre partage de l’intelligence est gratuit.

Propos recueillis par Valérie de Saint-Do

• La maison des Babayagas - 6, rue de la Convention
 - Montreuil-sous-Bois.





[1Thérèse Clerc apparait dans Les Invisibles, le beau film de Sébastien Lifschitz sur l’histoire des mouvements homosexuels.

[2Hormone stéroïde produite naturellement par les glandes surrénales, qui décroît avec l’âge et est utilisée comme médicament freinant les effets du vieillissement.

[3Philosophe allemand, (1885-1977), auteur entre autres de Le Principe espérance (1976), 3 vol., Paris, Gallimard, 1991. Traduit de l’allemand par Françoise Wuilmart.

[4Association pour le maintien d’une agriculture paysanne.

[5Association pour le droit de mourir dans la dignité.

[6Les babayagas sont, dans la tradition des contes russes, des sorcières qui vivaient dans des maisons de pain d’épice.

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