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Fin de résidence à Ville-Évrard
(la régularité du soin face à l’instabilité du geste artistique)

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par Oriane Grellier
Sous thématique(s) : hôpital psychiatrique , Vertical détour , Ville-Évrard , atelier théâtre , cartographie , culture et santé , Frédéric Ferrer
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La compagnie Vertical Détour, créée et animée par Frédéric Ferrer, est en résidence depuis 2005 dans les Anciennes Cuisines de l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard (Neuilly-sur Marne), où elle animait chaque semaine des ateliers théâtre avec les patients et le personnel. Cette collaboration qui a commencé il y a dix ans, se terminera malheureusement en fin d’année.

Depuis sa création en 2001, Vertical Détour a pour projet de monter des spectacles « à base de faits réels », que l’on invente suite à une expérience de terrain. C’est un peu ce que son fondateur, Frédéric Ferrer, doit à la géographie, puisqu’il nourrit depuis ses études une double passion pour le théâtre et pour cette science, dont il est agrégé. Il enseignera quelques années, mais porte finalement plus d’intérêt à la pratique d’ateliers théâtrales. Assez déçu par les écoles de théâtre « boîtes à concours », il se forme à Paris 8. Dès lors, lier l’art de la scène et la connaissance scientifique reste un axe central de son travail, qu’il exprime aujourd’hui à travers deux formes de spectacles. Après avoir monté plusieurs œuvres dont il n’était pas l’auteur comme La Parole Errante d’Armand Gatti, avec des lycéens d’Évreux, il travaille désormais ses propres textes inspirés de sources documentaires et/ou de rencontres. Pour écrire son premier spectacle qui traitait de la paranoïa (un thème qu’il reprend cette année en Avignon), il a travaillé avec des psychiatres qui lui ont fait connaître l’univers de Ville-Evrard. À l’invitation de l’un d’eux, il anime un atelier avec des patients et la troupe du personnel qui cherche un metteur en scène, ce qui donnera lieu en 2004 à Apoplexification à l’aide de la râpe à noix de muscade, qui interroge les figures de la folie. Cette première expérience de collaboration se révèle fructueuse : l’année suivante, la compagnie s’installe en résidence dans les locaux de l’hôpital, à moitié vide.

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Les bâtiments de Ville-Évrard © Vertical détour

L’évolution des bâtiments de Ville-Evard reflète en partie la transformation de la psychiatrie au cours du siècle dernier. Cet Établissement Public de Santé (EPS) a été bâti à la fin du XIXème, lorsque Paris se préparait à recevoir l’Exposition Universelle. Dans ce contexte où on ne veut montrer que le meilleur, ceux qui dérangent (malades, mais aussi alcooliques, mendiants...) sont excentrés. D’ailleurs les asiles étaient souvent agencés de manière à pouvoir être autosuffisants, Ville-Evrard est construit sur un grand domaine agricole capable de vivre en autarcie (il y a une ferme, des champs). Durant la Seconde Guerre Mondiale, les vivres partent au front et les malades mal-nourris, aux corps amaigris, en pyjama, que l’on voit sortir des hôpitaux psychiatriques rappellent vite l’enfer des camps. Certains psychiatres dénoncent ces conditions terribles d’internement. De manière générale, l’isolement est alors de moins en moins considéré comme une solution et une politique de sectorisation se met en place. Elle vise à encourager les petites unités psychiatriques au cœur des villes, pour un traitement local des patients, au plus près de leur espace de vie. Vidé d’une partie de ses habitants, l’hôpital se retrouve pour moitié inoccupé. Ses beaux bâtiments, situés en bord de Marne, sont aujourd’hui classés et se visitent aux journées du patrimoine. Depuis dix ans, la question de la réhabilitation se pose, c’est dans ce contexte que la compagnie Vertical Détour a pu installer sa « Fabrique artistique » dans les anciennes cuisines qui offrent un grand volume sous une voûte carrelée. Le projet s’articule autour d’ateliers artistiques avec les patients et le personnel, mais aussi de fabrications de spectacles pour des compagnies accueillies en résidences. Dès le départ, la Fabrique artistique des Anciennes Cuisines a été accueillie favorablement par la Région Ile-de-France, la DRAC [1], l’ARS [2] et le Département qui financent le projet. L’hôpital, lui, met à disposition le bâtiment et finance une partie des activités avec les patients dans le cadre du projet Culture et Santé.

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La voûte des anciennes cuisines © Vertical détour

Comme nous l’avons dit, le cœur de Frédéric Ferrer balance entre théâtre et géographie, ce qui l’a amené plus récemment à construire une nouvelle forme de spectacle, les « cartographies ». Leur mise en scène en solo s’apparente à une conférence et est très orientée sur l’oralité, elles ne sont pas écrites (juste une écriture des idées) puisque « quand le conférencier est bon, il ne lit pas ses notes ». Frédéric Ferrer s’inspire de questions actuelles sur lesquelles travaillent des laboratoires, mais qui restent souvent sans réponse. Son but est de proposer ses réponses d’ordre sensible, poétique, artistique, ce qui nécessite d’aller à la rencontre de ces problématiques sur le terrain, afin de les « apprivoiser ». Pour fabriquer cette forme théâtrale, il s’est également aidé de la « dramaturgie Power Point ». Maintes fois dénoncé [3], cet outil dangereux d’embrigadement a beaucoup servi à créer des liens irrationnels grâce à la force de l’image, la puissances de l’écrit, l’autorité des titres et du tableau. Inscrits dans un raisonnement déductif, des glissements sont organisés pour mener à des conclusions invraisemblables. Ce logiciel représente une façon d’orienter des travaux sur un souci de présentation plus que sur la considération du contenu. Frédéric Ferrer utilise cette dérive pour la mettre au service de sa démarche artistique. Pour lui, c’est un « outil formidable de création, de discours, de narration parce qu’il permet d’aller où on veut ! En partant de la réalité, on peut aboutir à un paysage imaginaire ou une solution complètement fantaisiste… mais qui s’inscrivent dans la logique d’un raisonnement ». Ses cartographies l’ont porté au Groenland pour découvrir les canards en plastique placés dans un glacier par la NASA afin de mesurer la vitesse du réchauffement climatique, ou en Afrique pour s’informer avec l’aide d’entomologistes sur les moustiques (Les déterritorialisations du vecteur, Centre Pompidou). Sa dernière cartographie est une commande du CNES [4] qui l’a amené à côtoyer des exobiologistes [5] et à s’interroger sur la possibilité d’une vie ailleurs ou même, comme il l’envisage en allant au-delà de la commande, d’aller vivre ailleurs que sur Terre.

Atlas intime est une cartographie qu’il a monté avec les patients de Ville-Evrard. Elle partait d’une intimité qu’ils eurent envie de partager… puis de détourner à l’aide d’un discours et de Power Point. Les ateliers que la compagnie Vertical Détour anime chaque semaine à l’EPS sont faits de pratiques théâtrales, mais aussi de projets artistiques formulés par les patients et le personnel, avec des ateliers d’écriture et des mises en scène de leurs propres textes. Les ateliers sont ouverts à tous les patients que cela intéresse. Pour ceux dont la pathologie empêche l’autonomie, un accompagnement thérapeutique est nécessaire. Bien que le personnel soignant semble heureux de participer à ces activités qui rompent avec la quotidienneté de l’hôpital (ils doivent d’ailleurs enlever leur blouse pour sortir le plus possible du cadre du soin), il faut que ces interventions soient inscrites dans leurs emplois du temps surchargés. « Ce qui est difficile avec les pratiques artistiques en milieu hospitalier, c’est que l’administration souhaite une continuité afin de créer des repères et un équilibre pour les patients, mais aussi un rendez-vous régulier pour le personnel. À l’inverse, souvent, le processus artistique réside dans l’immédiateté, là où est concentrée la puissance. Il faut aller dans le sens de ce qui est demandé, sans trahir ce qui parait être la base d’une création artistique. ». Cette formule, ils l’ont trouvée dans les « chantiers d’été », réguliers mais intenses (concentrés sur un mois), plus proches du processus créatif. Tous les jours, en août, ils répètent un spectacle qu’ils présentent à la fin de l’été. Pour la compagnie, ils permettent de se fixer des enjeux artistiques de taille (il y a eu entre autres Faust et Macbeth).

D’un autre côté, la régularité souhaitée par le personnel médical a permis d’inclure dans les ateliers des patients aux pathologies lourdes, nécessitant un accompagnement qui n’aurait sans doute pu faire face au rythme capricieux de la production artistique. La difficulté inhérente à toutes pratiques culturelles régulières, c’est que l’habitude est chemin de lassitude. La régularité se fait parfois au prix d’une perte de sens (on va à l’atelier théâtre non plus parce qu’on en a envie, mais parce qu’il y a atelier théâtre à 14h), alors que la pratique artistique a besoin d’être sans cesse nourrie d’un désir de création. « C’est cela qui va tout sublimer à chaque fois et qui pourra nous emporter à des endroits inattendus de nous-mêmes ». Il était important que ces ateliers ne s’inscrivent pas dans l’obligation, mais dans l’envie et la demande. Sinon ils n’auraient été qu’une extension du traitement, bridée par des préconisations médicales. Surtout durant les chantiers d’été, « s’ils sont emballés, ils restent, car on est pris dans une dynamique, un travail collectif de création, qui implique une émulation, une cohésion, presque une co-responsabilité tacite, moins ressentie durant les ateliers hebdomadaires et discontinus ».

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Les anciennes cuisines de Ville-Évrard © Vertical détour

Les représentations données à Ville-Évrard étaient l’occasion de faire entrer le public dans l’établissement. Cela contribue à mieux informer les gens et à changer l’image floue de l’enfermement et des troubles psychiatriques, qui intriguent. « Si je suis content d’une chose dans ce qu’on a réussi à faire là-bas c’est ça, créer un lieu de rencontre entre des réalités qui s’ignorent. Le processus artistique a la capacité de dépasser les questions de normalité et de folie. La question est de savoir comment on va aborder ces enjeux au sein d’une pratique artistique ? ». Bien que les formes de traitement des pathologies mentales aient évoluées, les hôpitaux psychiatriques sont encore vécus comme des endroits à part. Pour Ferrer, lorsque les barrières de ce grand domaine entouré de grillages, au bout de la nationale, se lèvent pour laisser entrer les spectateurs, quelque chose se passe, avant même la création artistique, ne serait-ce que par la rencontre.

Il y a un an, l’administration de Ville-Evrard a commencé à questionner fortement le projet de la Fabrique artistique en reprochant à Frédéric Ferrer d’être trop souvent en tournées avec ses cartographies. Pourtant, cette situation correspond aussi à une réalité discontinue du travail artistique qui oblige les compagnies à travailler pour plusieurs structures. Pour Frédéric Ferrer, l’enjeu était aussi de ne pas être exclusivement dans l’hôpital, de pouvoir partager son travail, d’aller ailleurs et de faire d’autres choses. Le désaccord s’enlise. Il y a quatre mois, l’EPS a déclaré ne pas vouloir re-signer la convention triennale qui les lie. L’hôpital veut se réapproprier le projet en établissant un cahier des charges et en lançant un appel à candidature afin de trouver un opérateur artistique et culturel qui s’en tienne aux règles établies. Cette nouvelle formule reprendrait de manière institutionnelle la Fabrique artistique fondée par Vertical Détour. Mais, d’autre part, l’hôpital souhaiterait également réaffecter l’ensemble des bâtiments vides dans un projet global, suscitant ainsi un apport financier qui permettrait de moderniser l’offre de soin des bâtiments fonctionnels.

Frédéric Ferrer travaille actuellement avec la DRAC et la Région à la recherche d’un lieu pour démarrer un nouveau projet, en hôpital psychiatrique ou même ailleurs. Bien que certains membres du personnel de l’EPS se soient mobilisés pour faire appel auprès de l’administration, la décision est prise, la compagnie quittera les lieux fin 2015. Avant, il y aura tout de même un dernier chantier d’été et les répétitions cet automne d’un nouveau spectacle Kyoto Forever 2 sur la COP 21, le second volet de Kyoto Forever, un premier spectacle sur les négociations de l’ONU, il y a sept ans. « Ça se termine comme je n’aurais pas voulu, dans les conditions les pires qui soient, mais peut-être que pour un individu, dix ans c’est bien et qu’il faut mettre son énergie ailleurs ».

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Malgré cette fin douloureuse, Frédéric Ferrer sera tout de même présent en Avignon, où il présentera un « sujet à vif » commandé par le Festival, en compagnie de Simon Tanguy, chorégraphe. Ils ont choisi de travailler sur la première définition de la paranoïa, écrite par un médecin anglais à la fin du XVIIIème siècle, en réaction au cas James Steve Matthews, qui fut enfermé pendant des années. D’abord mis en prison par Robespierre, il fût ensuite interné en Angleterre dans un hôpital psychiatrique. Une polémique naîtra après des études montrant qu’il n’était absolument pas fou. Le médecin en question, directeur de l’hôpital où il est interné, développe sa définition de la paranoïa afin de prouver le bien-fondé de l’enfermement. Le délire du patient l’amène à décrire le fonctionnement d’une machine enfouie sous terre à différents endroits, qui agirait sur le comportement des êtres humains et influencerait les événements. Cette machine ne serait-elle pas la métaphore d’une mécanique idéologique d’aliénation des groupes humains ? Une façon de matérialiser par le fer et l’acier une inquiétante machinerie invisible ? Frédéric Ferrer a déjà travaillé sur ce thème il y a dix ans, mais le « sujet à vif » apporte cette fois l’enrichissement d’une rencontre entre deux formes, deux points de vue et des processus de création différents. Chacun des artistes peut alors questionner ses propres pratiques.

Oriane Grellier




Post-scriptum :

atière



[1Direction Régionale des Affaires Culturelles.

[2Agence Régionale de Santé.

[3La pensée PowerPoint : Enquête sur ce logiciel qui rend stupide, Franck Frommer. Coll. Cahiers libres. La découverte. 2010.

[4Centre National d’Études Spatiales.

[5Spécialistes qui étudient les possibilités de vie dans l’univers.

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3 commentaire(s)

nicolino suzanne 18 juillet 2015

Je ne sais pas s’il lui faut "mettre son énergie ailleurs" mais je lui souhaite un beau nouveau projet.

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Oriane Grellier 10 juillet 2015

Bonjour,

L’Insatiable se veut être un espace de débat. Nous sommes intéressés par les points du vue divergents et les confrontations d’idées, dans la mesure où ils dépassent les conflits ad hominem. Si vous voulez réagir plus longuement, n’hésitez pas à nous écrire.

L’équipe de l’Insatiable.

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10 juillet 2015

Quel article...
On aurait presque envie de s’attendrir sur le sort du pauvre homme si nous n’avions pas été nous-mêmes confrontés à cette aventure.
M. Ferrer n’est malheureusement pas cet artiste altruiste si mal décrit ici.

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