En attendant Délia

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En attendant Délia

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par Nicolas Romeas
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Le 8 avril, c’est la journée mondiale des Rroms, officiellement proclamée par L’Union Romani internationale en référence au premier congrès national de L’URI qui s’est tenu en 1971 à Chesfield. Symbole d’une culture vivace et résistante, certains tentent d’en faire autre chose que l’une de ces célébrations officielles qui servent souvent à masquer injustices et persécutions. Les Romanès sont de ceux-là. J’avais déjà une dilection particulière pour les chants de Délia - celle qui délie, peut-être - l’épouse d’Alexandre Romanès. Cet homme, issu de la filiation circassienne la plus riche et la plus pesante - celle des Bouglione - a su, suivant les conseils de son ami Jean Genet, ne pas renoncer au cirque, mais en éliminer tout ce qui lui semblait superflu, spectaculaire, en un mot grossièrement inutile. Alexandre procède par éliminations.

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C’est ainsi que sous son chapiteau que rien n’encombre, trois fois rien, la plus grande simplicité (ce luxe inabordable), il fait naître en un instant, sans qu’on sache comment, un autre monde. Cet inventeur d’infimes détails qui font basculer dans l’autre dimension, réussit l’exploit d’offrir aux habitants des grandes villes la seule chose qui leur manque vraiment, qui leur manque de plus en plus, un peu de rêve et de proximité.

Je ne suis pas grand connaisseur en linguistique et je ne sais pas si le Romani que Délia chante si bellement dans sa musique de transe, est proche ou non comme on le dit souvent, de la langue qu’on parle au Rajasthan. Mais je l’imagine et ça me fait rêver. Alors, puisque les Gitans du Rajasthan nous font, paraît-il, la joie de nous rendre visite pour la deuxième fois et que la première je n’avais pu m’y rendre, en ce début de printemps poussif et laborieux, je vais les écouter chez mes amis Romanès. Et Délia n’est pas là.

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Je la cherche, de caravane en caravane, dans cette enclave rom au milieu du ghetto de riches qu’est le 16ème arrondissement de Paris. Personne ne sait derrière quelles hautes herbes se cache Délia la tigresse.

Et immédiatement, sous le chapiteau, dans cette ambiance un peu passée où trois loupiotes dessinent les contours de ces femmes sur les bancs d’en bas, qui sont ici chez elles, comme les femmes des villages du sud, cette sensation de flashback déjà ressentie il y a une vingtaine d’années au Théâtre du Soleil. Ariane Mnouchkine avait organisé avec l’ARTA, trois inoubliables journées autour des cultures Tsiganes de l’Inde à l’Europe, en passant par toutes les étapes du Latcho Drom.

Et ici, la musique - sitar, tablas, harmonium, kartal (grandes castagnettes), guimbarde - sonne vraiment indienne à mes oreilles profanes.


Mais la danse Kalbelya de Leela, brillantissime et jeune apparition inquiète, presque fâchée, qui plonge et rebondit dans ce tissu mouvant de sons, évoque nettement le flamenco.

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Comme à la Cartoucherie de Vincennes jadis, nous traversons les siècles en un éclair. Le tout sous le regard d’un chat miteux et mité, fort élégant par ailleurs, s’installant dans le rôle du Maharadjah accueillant des musiciens dans son palais, contrepoint à l’une des petites filles de la tribu qui, bien que vissée à sa chaise, laisse son corps partir avec la musique.

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On applaudit à tout rompre, et Anwar Hussain le chef de la bande, présente ses musiciens et sa chanteuse. Et, bien sûr, ce groupe est une famille : son frère Manwar Khalwa, la maman, la célèbre Begam Batool, son petit-fils Sahil Bagarwa, trois générations.

Et puis, dehors. Ici on peut rester et se parler. Alexandre, entouré de proches dont j’ai l’honneur de faire partie, avec mon ami François Bernheim, m’offre ses deux derniers ouvrages, Les Corbeaux sont les gitans du ciel, Le Luth noir. Et à propos de famille, ce geste le plonge dans l’un de ses jeux favoris : laisser remonter à la surface de beaux souvenirs de son enfance, avec cette fois son père en Guest star. Cet homme puissant, doux et impitoyable, qui lorsque l’adolescent parle de s’essayer au dressage, le fait entrer dans la cage où sont tous les « repris de justice », les animaux les plus dangereux, responsables d’accidents graves.

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Une fois dans cette humeur, Alexandre redevient le héros de sa propre légende, celui-là même dont l’image se dessine dans les pages de ses livres et les traverse. Alexandre Romanes mon frère. C’est ce qu’il écrit dans sa dédicace et c’est vrai. Je partage avec lui et quelques autres toute la commune et belle mythologie nomade de ce « peuple de promeneurs » et de rêveurs qui paye assez cher, dirait-on, de renoncer à l’accessoire pour l’essentiel. « Dans mon prochain livre, je fais place nette, je liquide cette société qui ne pense plus qu’au business », dit-il.

Et je rentre dans le flux de cette ville trop vaste, faite pour passer sans s’arrêter jamais, de moins en moins propice aux humains, où ils ne veulent plus savoir qui ils côtoient, où ils ne se voient plus, où ils ne se touchent plus.

Nicolas Roméas

Site du cirque Romanès

Photographies Zsazsa Mercury



Arts de la piste Alexandre Romanès Délia Romanès
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