De l’asservissement des esprits au 21ème siècle

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De l’asservissement des esprits au 21ème siècle

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par Nicolas Romeas
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Mes humeurs peuvent être noires, pas toujours, mais ça peut arriver, n’est-ce pas, dans une époque où la lucidité ne porte pas vraiment à l’optimisme. J’ai en réalité écrit ce texte il y a un peu plus d’un an, en pleine campagne électorale, au moment où nous pouvions voir le piège se refermer. Et j’ai eu envie de le porter à votre connaissance en ce douloureux mois de mai, car, ce n’est pas que ça me réjouisse, mais je crois qu’il a encore tout son sens aujourd’hui.

(Lecture déconseillée aux personnes sensibles)

La question centrale, pour les « dominants », c’est de bien faire entrer dans la tête du peuple (de tout le monde) qu’il n’y a absolument aucune alternative à la perversité, c’est-à-dire à un mensonge conquérant (compétitif) entièrement au service d’intérêts égoïstes (qu’il s’agisse de personne ou de classe) et que la nécessité du reniement de ses valeurs profondes s’impose absolument à chacun et à tous. Ces valeurs, issues de la conscience de notre existence collective, du lien indéfectible entre les êtres, font de la solidarité une donnée fondamentale. Elles sont à la base de toutes les formes de spiritualité et de toute vraie pensée sur notre relation aux autres et au monde. Alors, pour maintenir un ordre prédateur, il faut détruire cette évidence dans les esprits. La question est bien sûr sociale et politique, mais il est clair qu’elle est aussi psychologique.
Ne le négligeons pas.

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C’est un humain habitué à se mentir à lui-même qu’on fabrique. Ça commence tôt, à l’école et pour beaucoup dans la famille, et ça se transmet de génération en génération. Certes ce n’est pas un phénomène nouveau, mais on parvient aujourd’hui à un aboutissement : il faut s’autodétruire en souriant (ou alors on en subira les conséquences). Aldous Huxley avait parfaitement prédit cette dictature souriante. On la voit aujourd’hui en pleine action, son objectif est de casser l’intégrité morale et mentale des êtres, faire d’une certaine forme de folie (une folie stérile, castratrice) la norme acceptée. Le pervers normé qu’on nous fabrique ne cherche pas à se développer, à s’améliorer, à comprendre le monde. Tout cela le fait ricaner. Qu’il soit « maître » ou qu’il soit esclave, il adopte le cynisme de celui qui sait où se trouve le vrai pouvoir et méprise l’utopie, car elle semble impuissante. Qu’il fasse partie des dominants ou des dominés, cet être est victorieux à ses propres yeux, par son auto-trahison même (winner). Fier de s’être trahi lui-même, il a dépassé le stade de la pauvre sincérité pour atteindre celui d’un réalisme cruel et supérieur qui le range du côté des puissants, même s’il n’en est pas du tout. Cet être soumis au pouvoir (et non à une autorité morale) arrête en lui la recherche incessante qui est le propre de l’humain, il régresse donc. On peut dire sans exagérer qu’il renonce à être un humain, c’est-à-dire celui qui est en mesure de choisir, entre différentes options, celle qui ne sert pas son intérêt personnel, mais rejoint un rêve collectif.

Mais pour ces gens là, la question ne se pose pas, car réfléchir est dangereux. Deux mille ans de civilisation occidentale aboutissent finalement au renoncement de la valeur donnée à la pensée en dehors de pures spéculations qui ne doivent jamais atteindre le réel. Et nous en sommes arrivés là : il n’y a pas d’alternative permise à l’exploitation de l’homme par l’homme (comme disait l’autre). En dehors de la trahison de soi-même qui nous place du côté des puissants, il ne doit y avoir aucune issue, absolument aucune. Il faut donc fournir des exemples forts, il faut faire peur, frapper les esprits, comme le montre Naomi Klein dans La Stratégie du choc. Il faut décourager toute tentative, il faut déprimer les rêveurs, abîmer les espoirs, comme il n’y a pas si longtemps on fusillait pour l’exemple, comme jadis (ça se pratique encore dans certaines régions) on pendait pour l’exemple. Pour faire peur, pour éteindre la lumière. Il faut que la « populace » (et ceux qui pensent avec elle), n’ait plus du tout la force, le courage, d’imaginer que l’intégrité, l’honnêteté, puissent être victorieuses. Il faut accabler, écraser. Elles doivent être perdantes, elles doivent céder devant la force, c’est tout l’enjeu de ces manœuvres qui ont pour but de discréditer ceux qui refusent de se soumettre à la loi d’un pouvoir sans légitimité, sans autorité morale, tous ceux qui refusent cette aliénation mentale qui interdit d’être droit, comme on le disait autrefois. On le voit aujourd’hui : les seuls choix de société proposés sont ceux que les « dominants » autorisent, grâce à leur hégémonie médiatique. La menace d’un régime autoritaire ne laisse pas le choix aux moins atteints par la maladie, la confusion mentale. Car pour que cette menace soit opérante, il faut qu’elle soit réelle, et c’est le cas. C’est bien sûr une affaire politique, mais regardez les gens se débattre douloureusement dans ces contradictions, faire le contraire de ce que leur morale les pousserait à faire, aussi bien dans leur vie personnelle que dans leurs engagements. Regardez-les se débattre dans l’aporie, chercher vainement une issue pour retrouver leur cohérence. Regardez-les dire ou faire une chose pendant leur journée de travail et le contraire une fois revenus dans l’intimité de leur vie. Regardez-les souffrir comme des insectes pris au piège.

Regardez-les lutter contre la folie.

La contradiction enfle en eux, la cohérence est vécue comme impossible, presque interdite, et cette pression fait monter une colère prête à éclater contre presque n’importe qui (il suffit de la canaliser habilement), mais très rarement contre la machine qui les rend fous. Car elle est trop puissante, et elle sait se rendre invisible en brouillant les cartes et en impliquant chacun dans son projet. Le but est de les déposséder d’eux-mêmes, de les aliéner, comme on disait jadis. Les anxiolytiques aideront à continuer à vivre, sans bien savoir pourquoi. Ce n’est plus seulement une question politique au sens classique, c’est l’esprit humain qui est en danger de mort. Il nous faut donc agir.



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