Coupé du Monde [21] / La défaite en chantant

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Coupé du Monde [21] / La défaite en chantant

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par Pierre-Jérôme Adjedj
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Quand on suit le football, on croit parfois avoir tout vu. Le formatage extrême de ces grand-messes sportives laisse penser que rien ne va plus nous surprendre. Il peut y avoir telle équipe qui n’était pas attendue à ce niveau (ce fut le cas pour plusieurs d’entre elles), des buts superbes qui soulèvent l’enthousiasme (ce fut le cas aussi). Nos sentiments sont néanmoins toujours un peu les mêmes. Pourtant, la demi-finale Brésil-Allemagne dérogea à la règle : plus d’une personne a dû ressentir ce qu’on peut appeler une « joie gênée ».

Gêne et joie

Le contexte était déjà en lui-même compliqué, ainsi que je l’ai décrit hier⁠ : le pont écroulé à Belo Horizonte quelques jours avant le match, l’absence de la star du Brésil Neymar (traumatisme autant psychologique que sportif), les manifestations persistantes dans toutes les grandes villes du pays… Mais l’espoir que la victoire balaie le mécontentement était grande, ce qui est précisément le problème.

Las, le match a compliqué plus encore l’équation. La question était la victoire ou la défaite du Brésil, et les conséquences de ce résultat sur le climat social dans le pays. Mais que les Allemands passent cinq buts dans les trente premières minutes à une équipe brésilienne en état de sidération, personne ne l’aurait imaginé. Ce résultat, pour historique qu’il soit, est gênant pour tout le monde, Brésiliens mais aussi Allemands.

Car paradoxalement, cette victoire écrasante ne rend pas service à l’Allemagne et aux Allemands en ce qu’elle apporte de l’eau au moulin des sentiments germanophobes : le résultat, unique et sans appel, serait bien la preuve de leur volonté quasi-génétique de vouloir dominer, sinon le monde, du moins l’Europe. C’était vrai sur le plan économique : ils veulent aussi dominer sur le terrain sportif ! Plus encore que pour le quart de finale France-Allemagne [1], l’allemand peut enfin redevenir le boche, le conquérant « génétique ». Il n’y a plus d’individus, plus de différence entre peuple et gouvernement, seulement une entité : l’Allemagne. Peu importe qu’il existe en Allemagne une vraie résistance aux diktats austéritaires d’Angela Merkel : pourquoi faire dans la nuance ?
Un Allemand est un Allemand. Point.

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Même l’inénarrable Francis Lalanne y est allé de son petit couplet : « La résurrection du football ne pourra venir que d’une défaite de cette fausse grande équipe d’Allemagne qui ne fait rêver personne et ne nous apprend rien sur le football que nous ne sachions déjà depuis trop longtemps... Il faut vite démontrer que sa réputation est surfaite avant que nous soyons contraints d’y croire... Notre dernier espoir se tourne aujourd’hui vers l’Argentine. Et plus que jamais,pour sa résurrection, le monde du Football attend son Messi »⁠ [2]. Même si ce genre de position est finalement assez ordinaire, en ce qu’elle traduit la maladie chronique que la France entretient avec sa mémoire et l’idée qu’elle se fait de sa grandeur, le fait de systématiquement chercher un ennemi à désigner pour mieux s’exonérer de sa propre responsabilité est une constante d’un certain déclin français. N’importe quelle équipe aurait été félicitée pour une pareille performance, mais pas l’Allemagne, à qui on dénie le droit de gagner quoi que ce soit.

Tristesse et colère

D’ailleurs, si l’on parle de performance, et les joueurs brésiliens l’ont reconnu, il est évident qu’aucune analyse strictement sportive ne peut permettre d’expliquer ce qui s’est passé. On connaissait la pression extrême, anormale, inhumaine même, que portaient les joueurs brésiliens sur leurs épaules : la façon dont ils sont restés sans réaction face à la déferlante provoque une gêne, que j’ai moi-même ressentie dans les échos des cris de supporters dans les rues berlinoises. Au fur et à mesure, l’enthousiasme s’est fait plus sourd, et il a fallu attendre le coup de sifflet final pour que la joie d’avoir gagné reprenne ses droits côté allemand, pendant que du côté brésilien, les joueurs retrouvaient cet état de sidération, alternant larmes, prières et excuses publiques.

L’impression que laisse cette débâcle sportive du pays organisateur, c’est une brutale et totale mise en adéquation du sportif et de l’extra-sportif. L’impression d’un réel soudainement mis à nu. Au lieu d’un artificiel bonus à la victoire, qui se produit de façon éphémère dans tous les pays malades qui gagnent quelque chose, on a vu une contamination du foot par le réel. J’irais presque jusqu’à dire que ce dernier point est positif, que ça peut être une chance pour le Brésil, que cette défaite rend quelque part justice aux brésiliens. Dilma Roussef ne va plus pouvoir se cacher derrière le petit doigt de Sepp Blatter : l’addition lui sera présentée par son peuple, avec les intérêts ! Reste à savoir si elle se souviendra à temps de son passé d’activiste emprisonnée, pour stopper les méthodes de brutalités policières issues de la dictature, au moment où la population manifestera contre les jeux olympiques de 2016, sorte de réplique de grande ampleur au tremblement de terre footballistique.

Ce match aura aussi rendu service aux Français : il aura permis à tout un chacun de recommencer à se soucier du Brésil. J’ai été sur ce point très impressionné de voir fleurir sur les réseaux sociaux une quantité étonnante de posts sur la situation du Brésil, émanant de ceux qui proclamaient jusqu’ici la nécessité de « ne pas tout mélanger ». Les éliminations successives de la France et du Brésil ont l’avantage de réveiller opportunément - bien que fort tard -, les « bonnes » consciences ; le fait que le bourreau soit allemand donne à cette affaire un air de perfection.

Les jours à venir promettent de nouveaux psychodrames : pour la petite finale comme pour la grande, il n’y a que du mauvais en vue. À moins que le Brésil ne s’assure une troisième place en battant les les Pays-Bas samedi (ce dont je doute, tant cette équipe est cassée), la finale sera le lieu d’un dilemme cornélien. Que l’Allemagne gagne, et on assistera en Europe au déferlement des sentiments anti-allemands sus-décrits ; on ne manquera pas de commenter abondamment la joie suspecte de ces millions de gens dans les rues, on fera sans doute le lien avec l’engouement hitlérien, les plus bêtes rappelleront « les heures sombres de notre histoire »… Que l’Argentine gagne, et le traumatisme brésilien sera complet, face à une victoire de « l’ennemi de toujours » sur son propre sol. Profitez bien du silence relatif de ces deux jours sans match. Samedi comme dimanche, peut-on vraiment souhaiter que le « meilleur » gagne ?



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Post-scriptum :

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[1durant lequel on a eu droit à un concert de tweet hilarants du type "le buteur s’appelle Hummels, la rencontre de Himmler et Goebbels"

[2Il s’est depuis rattrapé aux branches sur sa page FB.

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