Aurillac : la démocratie à ciel ouvert

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Aurillac : la démocratie à ciel ouvert

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par Samuel Wahl , Thomas Hahn
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Lier les arts à l’action politique jusqu’à ne plus pouvoir distinguer l’un de l’autre ? Voie parlementaire ou insurrection ? La question a animé le 30e Festival d’Aurillac, avec deux approches différentes, pas forcément opposées. Imagination et plaisir peuvent être un moteur pour la transformation artistique d’une société de plus en plus verrouillée. Ça se passe dans la rue.

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Lancement du Festival d’Aurillac 2015


Au Festival d’Aurillac, à La Commission des lois, tous les rêves sont permis. Chacun(e) peut y aller avec une proposition, formuler ce qu’elle/il aimerait voir autorisé ou interdit, régulé ou dérégulé. Que ces souhaits concernent la vie au quotidien ou l’organisation de la Cité, aucun domaine n’est considéré comme secondaire. Avec un nombre de contributeurs potentiellement illimité, il s’agit de la plus grosse commission parlementaire jamais mise en place (publique).

La Commission des lois par le Théâtre de l’Unité n’est pas un spectacle. Et pourtant… En ces séances matinales dans la chapelle de l’ancien couvent des Carmes à Aurillac, rien n’est écrit d’avance, sauf le fait que toutes les propositions sont inscrites à l’ordre du jour et que leurs initiateurs sont priés venir les défendre devant l’assemblée du soir, naturellement appelée Le Parlement. L’assemblée vote le plus souvent en leur faveur, à grande majorité, dans une ambiance consensuelle.

Mais rien n’est gagné d’avance. Par exemple, la proposition d’une loi obligeant les médias à émettre leurs bulletins d’information en langage de clown est rejetée, alors même que la clownerie est bel et bien présente au Parlement, que ce soit par la grande gueule caustique d’Hervée de Lafond ou en silence, par la présence du chien de Jacques Livchine, aux pieds de son maître. Sans parler des interventions musicales et chantées, qui font de cette assemblée une parodie de programme télévisuel, pour dire aux politiques que les citoyens ne sont pas couchés à leurs pieds tel un Saint-Bernard.

La Polis revitaminée

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Le Parlement, Théâtre de l’Unité, Festival d’Aurillac 2015


La constitution de la commission passe par l’humour et la bonne humeur, si bien que dans cette ambiance décontractée, l’idée d’une gauche décomplexée et entreprenante reprend du poil de la bête. Une thérapie ? Pas tant pour le peuple qui vote que pour les élus de la République. Si le projet de leur soumettre des propositions de lois issues des séances organisées par le Théâtre de l’Unité se réalise, leur légitimité sera indéniable. La culture démocratique et citoyenne (au meilleur sens du terme) s’en trouvera revivifiée.

Mais rien n’est imperfectible. Le Théâtre de l’Unité stipulant que chacun est expert en quelque chose, fut-ce de se débrouiller dans le cadre de vie organisé par la classe politique, il a tout de même fallu faire venir ces personnes généralement appelées « défavorisées » d’Amiens (en fait, les participants d’un parlement citoyen créé par la compagnie).

Pendant que la troupe du Théâtre de l’Unité relevait les rêves individuels et collectifs, on pouvait constater dans la salle la grande attention de Joseph Spiegel, maire de Kingersheim. Il avait présenté, en ouverture du festival, devant un nombre impressionnant d’intéressé(e)s, son modèle de gestion de la commune en mode de démocratie directe, à travers la Maison de la Citoyenneté, avec ses États-Généraux Permanents de la Démocratie.

Mais justement, un discours ne remplace pas une expérience vécue. C’est pourquoi son style ne faisait pas l’unanimité, la présentation et les prises de parole de Spiegel rappelant l’autopromotion des édiles habituels. Spiegel paye ici la mauvaise image générale des élus. Car si on pouvait imaginer des hommes politiques sans égo démesuré, on n’aurait pas besoin de l’initiative du Théâtre de l’Unité ! D’où cette proposition de loi visant à limiter les mandats des élus à une seule période législative.

Jo Spiegel, cas à part

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Jaques Livchine et Joseph Spiegel, Festival d’Aurillac 2015


Spiegel est par ailleurs un cas à part dans la classe politique, quelqu’un qui s’assied au sol avec le public, devant des spectacles de rue du festival, visiblement animé par le désir de capter ce qui meut les citoyens. Il n’est donc pas venu à Aurillac par hasard, les arts de la rue étant l’univers de la création le plus en contact avec toutes les catégories de la population. Et puis, Spiegel y trouve, bien sûr, une ambiance proche de celle de Momix, le festival de théâtre pour jeune public, emblème artistique de Kingersheim.

Un festival comme celui d’Aurillac crée un espace de liberté, de mixité et donc de vérité. Mais le cadre temporel, topographique et réglementaire de ces bacchanales modernes est, comme tout le monde le sait, strictement limité. Autant on y fait l’expérience d’une utopie, autant celle-ci a une fonction cathartique qui permet à l’État d’échapper à une remise en question plus virulente. Maintenir en vie l’utopie d’un espace public libéré de l’utilité économique (quoique les commerçants en profitent amplement), est-ce déjà une manière de lier arts et politique ?

Objectif 2032

En contrepoint des assemblées à ciel ouvert du Théâtre de l’Unité, le Festival d’Aurillac a également poursuivi sur sa lancée d’une réflexion sur l’avenir des arts de la rue, sous l’intitulé Objectif 2032 : Quels arts pour quelles rues dans 20 ans ?, une série d’ateliers co-organisés avec Hors Les Murs, centre national des arts de la rue. Les grands témoins invités en 2015 pratiquent et/ou analysent les nouvelles formes de mobilisations contestataires qui se créent et s’expriment dans l’espace public.

Albert Ogien, directeur de recherche au CNRS et directeur de l’Institut Marcel Mauss de l’EHESS, souligne que révolte et désobéissance civile, un de ses sujets d’étude, ne sont pas des phénomènes ponctuels mais des constantes à travers le globe. Il prône cependant, dans le cas des démocraties occidentales, de se servir des outils prévus dans les constitutions pour réformer la Cité. Il pourra donc inscrire dans son répertoire des mouvements à observer, la Commune libre d’Etouvie initiée par le Théâtre de l’Unité, spectacle incluant un forum citoyen, à moins que ce ne soit l’inverse...

Un laboratoire de l’imagination insurrectionnelle

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John Jordan / Objectif 2032, Festival d’Aurillac 2015


Les deux autres invités d’Objectif 2032, John Jordan et Isabelle Frémeaux, ont créé en Angleterre The Laboratory of Insurrectionary Imagination et pratiquent des actions coup de poing où la lutte politique concrète passe par le fait de braver les interdits : occuper un bout d’autoroute et y planter des arbres, envahir les rues de Copenhague avec deux cents vélos non réglementaires, construits pour l’occasion, pendant le Sommet sur le Climat de Copenhague... Ces actions sont aussi politiques qu’artistiques, et surtout jouissives, entre autres parce qu’elles sont formellement interdites : « Il faut rendre la résistance désirable, en créant et proposant des formes ludiques. » Le situationnisme ? Même pas mort…

Mais la méthode a ses limites, ici aussi. Comme le Théâtre de l’Unité doit passer par beaucoup de propositions de lois farfelues, la culture événementielle de la contestation risque de se transformer en événement festif comme les street parties londoniennes de Reclaim the Streets [1]

Est-ce à dire que le culte du plaisir, issu du mouvement des années 1970, est en train de rebondir vers le politique, tout en prenant des formes artistiques contemporaines ? « Le Laboratoire de l’Imagination Insurrectionnelle a été créé pour faire se rencontrer artistes et activistes. », soulignent Frémeaux et Jordan. La rencontre est essentielle, l’action aussi. C’est dans l’espace public, sur les places, que les deux peuvent se rencontrer. Et Jordan, cofondateur du mouvement Reclaim the Streets, d’insister sur la dimension politique : « Il faut lutter contre la privatisation de l’espace public parce qu’elle engendre la privatisation des esprits. » Ce qui veut dire : se réapproprier l’espace public par l’action artistique. Manifester, marcher, tracter est désormais une formule insuffisante, pas assez prometteuse d’énergie positive, pas assez transgressive.

La démocratie directe pratiquée à Kingersheim ou à Amiens n’est autre que la transposition des actions directes dans l’espace public vers l’espace parlementaire, pour changer le citoyen spectateur en acteur de la démocratie. Les propositions de lois sont une manière d’écrire un manifeste.

Texte et photos : Thomas Hahn
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Post-scriptum :

Objectif 2032, chantier triennal, prospectif et itinérant, co-pilotė par le Festival d’Aurillac via Charlotte Granger et Hors Les Murs via Gentiane Guillot et Anne Gonon : http://objectif2032.tumblr.com/

Festival d’Aurillac : http://2015.aurillac.net/

Théâtre de l’unité : http://www.theatredelunite.com/

Laboratoire de l’Imagination Insurrectionnelle : https://labofii.wordpress.com/



[1Voir l’interview de John Jordan par Naomi Klein : http://raforum.info/spip.php?article4613&lang=en.

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1 commentaire(s)

granger 24 août 2015

Merci pour cet article.
Merci d’apporter de l’eau au moulin.
Merci d’être venus jusqu’à Aurillac.
.../...
Merci aussi de bien vouloir mentionner, meme si c’est en bas de page...que ces rdvs aux formats si particuliers ont tous été impulsės par le festival d’aurillac.

..expressément objectif 2032, chantier tirennal, prospectif et itinérant
co pilotė par le festival d’aurillac via Charlotte granger ET Hors Les Murs via Gentiane guillot et Anne gonon.

Je suis un peu gênée d’avoir à ecrire ce message...mais il faut rendre à Cléopâtre...ce qui appartient à Cléopâtre...Merci !

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