Bienvenue aux insatiables !



Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


Après le Chiapas, les Hautes-Alpes…
(Tamèrantong !, le retour)

par Pauline Perrenot


Du 15 au 19 février, Tamèrantong ! présentera La Tsigane de Lord Stanley dans le théâtre de la MJC-Centre social du Briançonnais, à Briançon. Une vingtaine de gadjitos de La Plaine Saint-Denis réveilleront ce « conte insurgé de la route et du voyage », cri contre l’exclusion des minorités. Une occasion de revenir sur la route prodigieuse d’une compagnie qui, au terme d’une odyssée surréaliste, posa ses pieds sur les terres du Mexique zapatiste...

Christine Pellicane, qui anime la compagnie Tamèrantong !, entend cette Tsigane de Lord Stanley d’une oreille politique, elle en parle comme d’une « contre-offensive artistique et citoyenne pour tenter de fédérer la force, la richesse et la poésie de notre société multiculturelle ». Tirée du conte de Jean Portail Norma et le beau Lord écossais, l’histoire s’ouvre sur un camp tsigane, installé sur le terrain privé d’un riche propriétaire. Alors que les autorités policières se préparent à les déloger, le châtelain décide de leur offrir l’hospitalité. Traversée par une histoire d’amour entre le Lord et Anatillia, jeune fille tsigane, cette pièce dessine un chemin d’ouverture et de fraternité contre le rejet de l’autre.

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La Tsigane de Lord Stanley © Sébastien Lefebre

Le spectacle s’est bâti avec vingt-quatre gamins de la Plaine Saint-Denis, âgés de 8 à 14 ans. Représentée pour la première fois en 2013 à Paris, La Tsigane de Lord Stanley met ce mois-ci le cap vers les Hautes-Alpes, pour une série de représentations, des échanges avec les milieux scolaire et associatif et plusieurs ateliers coordonnés par l’équipe artistique. Partant « avec (ses) mômes, pour le théâtre, le lien social et l’éducation populaire », Tamèrantong ! compte toutefois sur un soutien financier pour concrétiser la tournée, menacée comme tant d’autres par les baisses de financements publics et le désintérêt des partenaires privés. Fidèle à la ligne émancipatrice qui court tout au long du parcours artistique et social de sa compagnie, Christine ressent face à l’actualité « l’urgence de ne plus laisser se creuser le fossé entre les habitants d’une même ville, d’un même pays, de décloisonner, de construire des ponts… ».

Actions artistiques au long cours

Une « contre-offensive artistique et citoyenne ». Christine Pellicane sait de quoi elle parle. Tamérantong ! connaît le poids des mots, la compagnie a expérimenté, au cours de son histoire déjà ancienne, jusqu’où peut mener la joyeuse folie de l’utopie..

Tout prit racine à Belleville, où elle présenta son premier spectacle La Révolution de l’Empereur Tomato Ketchup dans la cave d’une maison de quartier. C’était en 1989 ; des murs tombaient et la compagnie prit de la hauteur. La décennie suivante fut synonyme d’engagement dans tous les sens du terme. Un engagement artistique d’abord, qui s’est incarné dans un art théâtral nourri de questionnements sociaux et ouvert à d’autres cultures. D’expéditions maritimes en mer de Chine en joutes olympiques médiévales, en passant par un conte des 1001 Nuits autour de la liberté d’expression en Algérie, la fièvre de l’ailleurs a imprégné leurs créations.

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La Tsigane de Lord Stanley © Compagnie Tamèrantong

D’emblée, cet engagement artistique a pris corps dans une démarche sociale, au cœur du quartier. Dès sa naissance, Tamèrantong ! a travaillé avec des enfants scolarisés de la dernière section de maternelle à la terminale. De Belleville, la compagnie arrima à Mantes-la-Jolie en 1992 puis à La Plaine Saint-Denis en 2006. Dans ces trois quartiers, elle réussit à fortifier un réseau de solidarité autour d’écoles, d’associations et de centres culturels et sociaux, pour intégrer des enfants à la compagnie sur le long terme et suivre leurs familles. Une proximité rendue possible par l’organisation d’ateliers réguliers, auxquels s’ajoutent des séjours d’initiation théâtrale, des résidences pendant les vacances et des tournées de grande envergure. Travaillant hors du temps scolaire, Tamèrantong ! attache une grande importance au « travail de l’invisible » [1] : un suivi long et attentif – trop souterrain pour ceux qui réclament des chiffres et de la reconnaissance palpable – avec des enfants et des quartiers, qui ne se réduit pas à l’événement d’une montée occasionnelle sur les planches.

De Belleville au Mexique : révolution permanente !

En 1999, Christine Pellicane crée avec la troupe de Belleville Zorro el Zapato, une « comédia mousicala mericana indigena zapatista jouée par 24 coyottes » ! Tamèrantong ! s’empare du mythe forgé autour du justicier masqué, décliné dans une série télévisée dès 1957 par les studios Disney. Elle récupère le mythe à sa racine historique et le transfigure, dans une réécriture politique puisant aux sources de l’imaginaire auréolant les héros révolutionnaires sud-américains, parmi lesquels le légendaire mexicain Emiliano Zapata. « Le spectacle fut porté par un coup de foudre pour le mouvement indien zapatiste au Mexique, contemporain à la création de la pièce », dit Christine. C’était comme s’ils accompagnaient avec leur art une force lointaine.

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Zorro el Zapato © Compagnie Tamèrantong

Alors, deux ans plus tard, la compagnie n’a plus les pieds sur terre. Il est des moments où des démarches artistiques partent en vrille jusqu’à sublimer le réel. Ces moments où l’on hallucine, où la tête fuit pour percer le ciel. En 2001, le sous-commandant Marcos [2], aux oreilles duquel est parvenu l’écho du spectacle, invite la troupe à Mexico pour jouer le spectacle à l’arrivée de la Marche pour la dignité indigène. « Qu’est-ce que c’est que ce truc ? C’est Zorro qui nous a écrit ! » rigole Christine, incrédule. On peut suivre sur internet le fil numérique d’un making of revenant sur les pas de cette odyssée mexicaine.

Face à l’écran, la poitrine enfle devant cette cinquantaine de Tamèrantonguiens, débarqués à Mexico, marchant parmi les banderoles aux slogans révolutionnaires. « Bienvenida la dignidad rebelde ! », « Queremos paz con justicia y dignidad ! », « Nada para nosotros, todo para nosotros ! » : un voyage incroyable dans « ce pays surréaliste par excellence ». Le sous-commandant Marcos et son état-major cagoulé font face aux coyottes de Belleville, qui ont chacun apporté un cadeau aux commandantes. Zorro el Zapato fut joué à entrée libre dans un théâtre de la ville de Mexico City, autour duquel lézardait un serpent d’humains faisant la queue, tambourinant pour entrer dans le théâtre, contraignant la police mexicaine à former des cordons de sécurité autour du lieu ! Une brasse dans l’écume du délire.

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À Mexico, avec la commandance de Marcos © Cie Tamèrantong

Fascinée et dépassée par un trop-plein « assommant » d’émotions, Tamèrantong ! n’en tire « aucune gloriole »... Et l’aventure ne s’est pas achevée après les trois jours de représentation. La troupe s’est ensuite produite dans la brume des montagnes d’Oventic face à trois mille Indiens, puis elle est revenue en 2003 avec les enfants de Mantes-la-Jolie à San Cristobal de las Casas. Elle conserve, aujourd’hui encore, des liens étroits avec le mouvement zapatiste, les élèves de l’ESRAZ (École secondaire révolutionnaire autonome zapatiste) et l’École nationale d’anthropologie et d’histoire (ENAH) [3].

Fidèle à son cinquième commandement : « Nous n’en resterons pas là ! », la compagnie entend continuer de semer sans relâche un esprit poétique et festif au fil de son travail dans les trois quartiers de la banlieue parisienne. Autant de principes constituant pour elle des armes culturelles indispensables à la « résistance contre l’inertie, l’affirmation de la diversité, le brassage des différences »… et la fraternité.

Pauline Perrenot




[1Lire l’entretien de Christine Pellicane, mené par Nicolas Roméas : « On ne nous laisse pas le temps d’être invisibles », N°93 de la revue Cassandre/Horschamp : « Comment dire ? »

[2Alors porte-parole de l’EZLN (Ejército Zapatista de Liberacion Nacional) ; mouvement zapatiste, groupe révolutionnaire basé au Chiapas, l’EZLN lutte pour l’autonomie politique de la région et la reconnaissance des droits des minorités indigènes.

[3En 2013, la troupe est à nouveau invitée par les sous-commandants Marcos et Moises : « une délégation de la Compagnie Tamèrantong ! se rend dans les montagnes du Chiapas pour l’Escuelita zapatista et pour l’anniversaire des 20 et 30 ans de l’EZLN. »









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