Bienvenue aux insatiables !



Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


Articles sans abonnements

Une femme à la mer…

par Mélanie Vallaeys
Télécharger la version PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable


Quelques personnes dans le petit Théâtre du Guichet-Montparnasse à Paris pour la représentation de Jeanne ou la veuve déguisée ce jeudi 15 juin. La personnalité attendrissante de Mélanie Lecarpentier, la jeune actrice et auteure du livre dont la pièce est tirée, Jeanne ou la veuve déguisée, nous fait voyager à travers le chagrin dû à la perte d’un être cher.

JPEG - 129.1 ko

Assisse au sol, Jeanne modèle et sculpte des formes dans ce qui semble être de l’argile. Une musique douce, un peu standard, l’accompagne. Quelques minutes durant lesquelles le public prend place. Puis elle se lève et parle. Elle est jeune, sa voix, trop douce, tend parfois vers la folie. Décoiffée, comme si elle laissait sa barque l’emmener loin au large. On sent la jeune femme éprouvée par ce qu’elle a vécu.

Cela fait soixante-quatre jours qu’André, son mari, a disparu en mer, mais Jeanne n’accepte toujours pas. Elle se retrouve avec pour seule compagnie les souris, qui, nées des mots qu’elle leur adresse, déambulent librement dans ce lieu comme laissé à l’abandon. Dans un monologue intérieur qui se transforme en dialogue imaginaire avec son mari disparu, Jeanne s’interroge sur sa place dans le monde. Comment continuer à vivre quand on a perdu ceux que l’on aime ? La voix du personnage me happe, sa tonalité enfantine qui cache une grande souffrance, nous fait aussi sourire. Jeanne est dans un demi déni, elle n’accepte pas d’être vue comme une veuve. Pas elle, pas à son âge. L’alcool est le radeau auquel elle se raccroche pour retrouver un peu de sa vie d’avant.

JPEG - 155.8 ko

La perte de son mari n’est pas la première. On comprend que son père est lui aussi parti lorsqu’elle était enfant. En perdant André, elle suit les traces de sa mère devenue veuve trop tôt et qui porte le deuil. Le noir, la couleur qui a marqué la jeune Jeanne. Une mère peu présente qui, d’après elle, n’a pas appris à devenir maman. Pour évoquer sa mère, Jeanne s’est vêtue de sombre. La veuve déguisée. Le déguisement, celui dans lequel elle s’enveloppe, autant physiquement que mentalement. Pour sortir, elle dissimule sa tristesse sous un maquillage pâle qui figure sa non-acceptation d’elle même.

La mer est omniprésente. Cruelle, elle vole ceux que l’on aime. Elle est celle dans laquelle on se perd et se noie autant physiquement que mentalement. Le décor évoque l’univers marin, une scénographie très simple pour figurer le pont d’un bateau et quelques poissons disposés autour… Jeanne est seule et perdue en mer. L’homophonie entres « mer » et « mère » crée une confusion et je ne sais plus bien l’origine de cette fatalité qui la touche. Est-ce la mer qui a pris son mari ou la mère qui l’a délaissée et qu’elle imite en se recroquevillant dans son deuil ? Pour elle, les deux sont synonymes de disparition.

JPEG - 75.3 ko

Puis peu à peu, on sent un changement dans sa position, dans sa parole, son envie de se relever, de sortir, de rencontrer de nouvelles personnes. Elle évoque son envie d’être maman, de donner son corps à un autre homme pour avoir des jumeaux. Refaire sa vie, ne pas prendre le même chemin que sa mère. En se débarrassant de son habit noir, elle abandonne cette image de femme perdue. Parviendra t-elle à se relever, à combler cette absence ? Je m’attache à elle, je veux la suivre, l’aider à traverser cette épreuve et la sauver de sa noyade. L’espoir est un gilet de sauvetage, qui la garde de reproduire les même erreurs que sa mère.

Chacun a connu la perte d’un proche. Mélanie Lecarpentier a trouvé les mots pour le dire mais pas seulement. Elle finit par céder la place à un optimisme contagieux. Se remettre d’une perte peut être un voyage difficile, d’une durée incertaine. Pour Jeanne, c’était soixante-quatre jours. Une invitation à relever la tête et reprendre le cours de sa vie.

Mélanie Vallaeys

Nouvelles représentations le jeudi 22 et le jeudi 29 mai au Théâtre du Guichet-Montparnasse. 15 rue du maine, 75014 Paris
http://www.guichetmontparnasse.com/






Réagissez, complétez cette info :
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.


Signalez un problème sur cet article :


Annonces

Le Théâtre de l’Opprimé accueille la 10ème édition du Festival MigrActions.
Un fes­ti­val plu­ri­dis­ci­pli­naire dans lequel les géné­ra­tions dia­lo­guent, les natio­na­li­tés se ren­contrent et les genres se croi­sent.


Brèves

En ce début d’été de belles choses autour d’Armand Gatti se dérou­le­ront à Montreuil. Quelques jours où nous pour­rons nous replon­ger dans les mots du poète, dis­paru ce prin­temps, mais tou­jours là autour de nous, dans cette Maison de l’Arbre qui nous a accueillis.


Cette his­toire simple, et les contrain­tes qu’elle nous impose, convien­nent à un théâ­tre sim­ple­ment arti­sa­nal. Pas de recours aux tech­ni­ques contem­po­rai­nes. Technique qui fut l’immense chan­tier d’Anders. « Le « trop grand » nous laisse froids, mieux (car le froid serait encore une sorte de sentir) même pas froids, mais com­plè­te­ment intou­chés ; nous deve­nons des anal­pha­bè­tes de l’émotion ».


Cette année le fil rouge du fes­ti­val est "Le bateau", celui des pêcheurs de Camaret, celui du Bateau Ivre et aussi celui dans lequel s’embar­quent des mil­liers de femmes et d’hommes à la recher­che d’un avenir plus pai­si­ble...


De juin à octo­bre 2017, les péré­gri­na­tions poé­ti­ques acti­ves sono­res et tex­tuel­les de Julien Blaine à tra­vers le pays… Il voci­fère, il faut s’y faire !


Cette année encore, pour notre grand plai­sir, la Maison de l’Arbre nous ouvre ses portes pour le fes­ti­val TaParole qui s’annonce bien pro­met­teur.