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Souriez, vous êtes filmés !

Contre les chasseurs de misère
par Pauline Perrenot
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Ces mots ne diront pas la violence de l’« évacuation » des réfugiés sur le parvis de la Halle Pajol, lundi 8 juin dernier. Ils ne diront pas non plus celle du vocabulaire hygiéniste, relayé par certains médias pour décrire des désastres humains et politiques. Ils ne diront pas non plus la violence de la non-attention gouvernementale, court-termiste, déshumanisante, et oublieuse des responsabilités de la France à l’étranger. Ni la violence des effroyables mathématiques de la Commission européenne, placardant aux portes de chaque pays des chiffres glaciaux, équivalant au « nombre de migrants à accueillir » : 9 127 pour la France, et tant pis pour le 9 128ème.

Ces mots se courbent plutôt en question. Une interrogation sincère, survenue le soir de ce lundi 8 juin. Où et quand l’image et le film doivent-ils s’arrêter ?

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© Éric Feferberg AFP

Il est près de vingt-deux heures. Vingt-deux heures sur ce bout de place accolé au jardin grillagé, devant l’enseigne rougeoyante de l’hôtel du square jouxtant la ligne de métro aérienne. Militants, associations et quelques élus se sont rassemblés auprès d’un groupe de réfugiés suite à leur expulsion de la Halle Pajol, un peu plus tôt dans l’après-midi, dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Beaucoup d’entre eux se sont dispersés suite aux charges policières. Sur cette petite place, tous ne parlent pas la même langue. L’urgence est celle d’un regroupement. Regrouper pour s’organiser et recréer, autant qu’il est possible, un sentiment de collectif face à la stratégie du « diviser pour mieux coffrer ». Pour les associations recueillant vêtements et nourriture depuis des mois, cette solidarité se construit. Pour les autres, elle prend un visage spontané : être présent, matérialiser son soutien quand bien même l’impuissance noue férocement la gorge.

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© AC/Metronews

Des saladiers d’aubergines grillées s’acheminent d’une maison à la place. Hommes et femmes se tiennent là, nouent un sac de couchage autour de leurs épaules, portent leurs matelas sous le bras, déposent des couvertures sur le sol. Ils sursautent à la moindre sirène, prêts à partir. Certains rient, d’autres restent solitaires, assis, ou discutent, parlent aux militants ; d’autres encore haussent le ton, en viennent aux mains sans qu’on ne sache pourquoi, alors qu’on le sait, au fond... Comment empoigner une telle vie sans perdre les pédales ?

Sur ce petit bout de place accolé au jardin public, il est vingt-trois heures quand deux journalistes d’i-télé arrivent à tâtons, arnachés comme des campeurs, caméra et micro longue-portée sous le bras. Un sursaut d’effroi ; ils ne vont quand même pas filmer, là, maintenant... Un des deux s’accroupit, se met à hauteur d’homme, au plus près de cet homme assis sur son matelas troué, et dans un face à face écœurant, il allume la caméra. Il regarde le réfugié sur son petit écran, celui dont il ne connaît pas le nom, comme il regarderait un animal à travers des barreaux. Genoux au sol, une jeune fille dessine sur un calepin. Aucune « mauvaise intention », mais son geste crisse, pourtant. Pourquoi esquisser les corps comme ça, à ce moment-là, pourquoi dessiner la misère devant ceux qui la vivent ? Ils vous voient, ils sont à deux pas, et se regardent à leur tour être la matière d’un croquis, regardent leur détresse se changer en vidéo ! Indécence. Jamais je n’avais senti une telle perversité du regard, à tel point que je commençais à rougir du mien.

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Capture d’écran ITélé - 8/06/2015

Le migrant est dans la boîte, i-télé peut repartir. Je suis grisée de honte, grisée de gêne, de dégoût face à ces chasseurs de misère, prêts à déverser le butin sur une chaîne autoroute. Je m’interroge, ne blâme pas le journaliste en personne, probablement « envoyé », chargé par d’autres de ramener l’image qui effraiera, le « de visu » qui picotera les instincts. Décider de travailler pour de tels médias, volontairement ou par nécessité, relève d’un autre débat. Tout cela « fait système » depuis quelques années maintenant, sur un fond d’ « éthique » et de « déontologie » pour le moins discutable.

Mais enfin, il est nécessaire de filmer pour transmettre, montrer ce qui se passe vraiment, faire réagir ! Il n’y a qu’à regarder comment sont mises en scène ces images, comment et avec qui i-télé les fait dialoguer pour se convaincre instantanément du contraire.

Et pour ce faire, nul besoin d’aller bien loin. Il est vingt-trois heures trente sur ce petit bout de place accolé au jardin public. Un petit snack aux portes du métro diffuse i-télé en continu. Les vidéos des expulsions, tournées dans l’après-midi, partent en flèche tapisser l’émission d’Olivier Galzi, au nom sportif : « le duel »... Ce même soir, à quelques mètres du regroupement des réfugiés de la petite place de La Chapelle, ces images, dont certains prétendent qu’elles « montrent le réel », montrent le réel d’Yves Thréard, fameux éditorialiste du quotidien de Serge Dassault. Un titre spectaculaire : « Migrants : l’éternel retour ? ». Le dégoût se gonfle un peu plus encore ; ces hommes, ces femmes ne sont qu’à quelques mètres. Coincée entre le bilan du G7 sur le climat et « le foot à l’agenda de Manuel Valls », une discussion de cinq minutes « oppose » Yves Thréard au directeur de Marianne, Joseph Macé-Scaron. Un duel de haut vol dont la teneur ne surprendra que les spectateurs (on ne saurait trop comment au vu de ses innombrables invitations sur les plateaux télé), encore ignorants de l’orientation extrême-droitiste du journaliste du Figaro.

D’une voix tonitruante et vulgaire, Yves Thréard gesticule, s’insurge, s’indigne du silence qui, selon lui, régna sur la question du campement de La Chapelle ces derniers mois : « Pas une association reconnue sur la place publique ne s’occupait d’eux ! Et maintenant, tout le monde commence à s’ébrouer ». Ce brave homme devrait se déboucher les oreilles, ouvrir un peu les yeux avant d’insulter, en le passant sous silence, le travail que mènent Emmaüs Solidarité et les associations France Terre d’Asile (pour ne citer qu’elles) depuis des mois. Passons sur les suggestions avisées du personnage : « Il faut impérativement faire en sorte que ces gens-là ne viennent pas sur le continent européen », sur l’enchaînement universaliste d’Olivier Galzi : « Yves, tout le monde est d’accord avec ça ! », pour en arriver aux exhortations finales : « Il faut mettre les associations de gauchos de côté et les empêcher de se mêler à ce sujet-là parce que c’est eux qui enveniment les choses » (sic). Guère dissident, Joseph Macé-Scaron affirme enfin que « l’événement » est une « épiphanie pour Besancenot, [lui donnant] enfin une raison de revenir sous les feux de la rampe ». À ce niveau du débat, l’argument d’instrumentalisation a quelque chose d’insupportable.

Voilà donc la conception de la « transmission » portée par cette télévision. Voilà le visage de « l’information » légitimant la violence exercée par une caméra filmant un être humain à bout portant dans toute sa misère. Sous couvert de "décryptage objectif", l’idéologie sous-jacente se dévoile.

Il est près de minuit sur ce petit bout de place accolé au jardin public. Assise sur un matelas, une femme hurle : « Elle est où la caméra ?! Elle est où la caméra ?! Vous voulez savoir comment on dort ? Eh bien on dort très mal ».

Pauline Perrenot






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